Introduction
qui Tout Va Bien architecture, Camille Chapin et Stéphane Herpin
quoi Surélévation et restructuration d’une maison de ville | 175 m2
où 6e arrondissement, Marseille
quand études : février 2021 à février 2023 | chantier : avril 2023 à juin 2024
comment surélévation :structure poteaux-poutres en bois massif de cyprès | contreventement feuillards métalliques | enduit minéral sur panneau isolant en fibre de bois | planchers bois | escalier en chêne | menuiseries en bois-aluminium
pour qui Simon et Manon
avec qui BE bois : Boské Bois (Kevin Desessart) | Laboratoire : 3SR UGA (Yannick Sieffert) | BE béton : Axiolis
par qui charpentier, scieur : Matthieu Grosjean | maçon, plombier, électricien : Jean-Michel Taleb | menuisier : Mikis Seguin
combien Prix : 220 000 euros ht | Volume de bois : 10m³
Le projet se situe dans le 6e arrondissement de Marseille, dans une rue étroite au dénivelé très marqué. Les masses bâties du quartier s’étagent dans la pente et trouvent leur unité dans la répétition et les déclinaisons de la typologie du trois fenêtres marseillais. L’immeuble concerné est occupé par deux logements, un premier occupe les niveaux des rez-de-chaussée et rez-de-jardin, un second occupe les étages supérieurs. L’intervention vient modifier et surélever le logement supérieur. Réalisée en structure bois de cyprès, elle reprend la volumétrie du premier étage et ajoute deux niveaux à l’existant tout en créant une terrasse sur chaque façade.
L'alignement
Arthur Clément | Le nouveau volume perçu depuis la rue semble de hauteur mesurée, bien qu’étant en alignement sur rue. A l’inverse, depuis les deux derniers niveaux, la perception de la hauteur et les ouvertures sur le grand paysage sont surprenantes. Pouvez-vous nous décrire la volumétrie particulière de l’immeuble, son contexte et les contraintes urbanistiques qui ont guidé la conception ?
Camille Chapin & Stéphane Herpin | Lorsque Simon et Manon nous ont sollicités pour accompagner leur projet de surélévation, ils disposaient d’un budget très restreint et tenaient à conserver l’organisation de leur appartement, en ajoutant seulement un étage de chambres et une toiture-terrasse accessible. Une demande simple en apparence, mais qui devait composer avec une histoire déjà complexe : leur immeuble, en réalité une maison de ville, avait déjà été surélevé dans les années 1950. À cette époque, le PLU imposait un retrait par rapport à la rue. Les constructeurs avaient alors « glissé » le volume vers le nord, créant côté rue une terrasse en creux et côté jardin un porte-à-faux. Plus récemment, nos commanditaires avaient eux-mêmes prolongé cette logique d’extension en auto-construisant une cuisine sur la terrasse côté rue.
Nous étions donc face à une situation typiquement marseillaise, où l’histoire du bâti se construit par strates successives, mêlant règles d’urbanisme, interventions habitantes et adaptations pragmatiques. Cette évolution illustre bien le tissu bâti des rues marseillaises : hétérogène mais cohérent, toujours en dialogue, à rebours des logiques spéculatives contemporaines qui tendent à maximiser les surfaces au détriment du confort, de la qualité architecturale et des respirations en cœur d’îlot.
Nos premières esquisses s’inscrivaient dans cette continuité : prolonger l’emprise bâtie des années 1950, conserver le retrait sur rue, la cuisine auto-construite et la terrasse en R+1. L’étage supplémentaire accueillait les espaces de nuit, surmontés d’une toiture-terrasse accessible. Une réponse asymétrique, un peu atypique, en clin d’œil à l’histoire vernaculaire du lieu. Mais le permis fut refusé.
Après de longs échanges avec les services de l’urbanisme – ce qui relève déjà de l’exception à Marseille – et un positionnement de l’AGAM (agence d’urbanisme de l'agglomération marseillaise), un accord de principe a finalement été trouvé. Leur lecture du PLUi invitait à anticiper une recomposition de la rue : retrouver un alignement, accorder l’égout avec l’immeuble en vis-à-vis, et inscrire le projet dans une logique de densification future. Une position d’anticipation cohérente à l’échelle urbaine.
La composition architecturale s’est alors imposée naturellement : côté rue, nous avons conservé l’idée d’une façade en creux en y intégrant un espace extérieur en attique, protégé par une façade « théâtrale » en alignement. Côté cœur d’îlot, la symétrie retrouvée a permis de dégager une terrasse plus intime et la suppression du rampant nord a ouvert sur une toiture-terrasse et des vues lointaines sur le grand paysage.

L'existant
Le nature des sols, la topographie et la typologie des trois fenêtres à Marseille constituent un contexte particulier. D’un point de vue structurel, comment la surélévation se justifie-t-elle sur la construction existante ? Cette démarche présente-t-elle un caractère réplicable à l’échelle de la ville ?
Camille Chapin & Stéphane Herpin | Le « trois fenêtres marseillais » est une typologie qui trouve son origine à la fin du XVIIe siècle et dont la plupart des immeubles ont été construit au XIXᵉ siècle. La forte demande en logement de l’époque entraîne une forme de standardisation : sur une parcelle d’environ 7m de large, l’immeuble est construit avec des murs mitoyens en moellons, partagés avec les immeubles voisins. Les poutres des planchers bois y sont encastrées et portent des planchers constitués ainsi : enfustage en bois, chape légère dite « couscous » (mortier de chaux et sables), puis tomettes. Les façades, également en moellons, sont autoportantes et ne supportent que leur propre poids. La charpente, qui sert tout comme les planchers au chaînage de l’ensemble, est relativement simple : elle est constituée de pannes allant de mitoyen à mitoyen, surmontées d’une couverture en tuiles canal maçonnées. Malgré des variantes en termes de longueur, de matériaux ou d’organisation intérieure, cette typologie présente une certaine masse constructive, qui permet d’envisager des surélévations.
La surélévation s’est imposée ici comme une évidence, non seulement pour répondre à la demande des habitants, mais aussi parce que la structure existante en moellons de pierre se prêtait à une reprise en surpoids. Le choix du bois, et plus précisément du cyprès de Provence, une essence locale encore sous-valorisée mais dotée de qualités structurelles remarquables [1] a renforcé cette possibilité. Son faible poids, sa durabilité naturelle et sa mise en œuvre en technique sèche ont permis de limiter les sollicitations sur les murs existants, tout en réduisant les nuisances de chantier dans ce tissu dense.
À Marseille, ce type de configuration n’est pas un cas isolé. Beaucoup de maisons de ville ou d’immeubles modestes, présentent des structures robustes et des trames régulières qui peuvent accueillir des surélévations légères. La ville s’est historiquement construite sur elle-même, par ajouts successifs, en relation avec la topographie et avec les usages des habitants.
Cette démarche, au-delà du cas de Simon et Manon, interroge une perspective plus large : celle d’un urbanisme de la transformation, qui cherche à densifier sans artificialiser de nouveaux sols, et à valoriser les qualités des structures existantes plutôt qu’à les remplacer. C’est une alternative concrète aux logiques de démolition-reconstruction qui tendent à effacer le patrimoine ordinaire et qui produisent des ensembles standardisés, souvent coupés de leur environnement et de l’histoire des lieux. Cette posture suppose toutefois une évolution des pratiques : accepter l’hétérogénéité, travailler avec l’existant et ses limites, et réinscrire les projets dans une temporalité plus longue, celle des usages et des adaptations successives.
Kevin Desessart | Le travail de conception a débuté sur la base du diagnostic du bureau d’étude béton. Comme souvent, la surélévation bois est la plus légère des hypothèses émises et répond à la règle des « 10 % », une règle tacite entre bureaux de contrôle, géotechniciens et ingénieurs en bureaux d’études. D’après celle-ci : « Lorsque qu’une surcharge apportée à un bâtiment existant sain et sans désordre ne dépasse pas 10% de sa masse totale, alors il n’est pas nécessaire de vérifier sa capacité portante sous réserve que les surcharges apportées soient suffisamment bien réparties. » Ce qui représente un avantage très important en phase d’étude, à la fois financier et de délai.
Dans le cas de ce chantier, nous avons construit sur la base d’un trois fenêtres marseillais. On retrouvera donc les mêmes matériaux, les mêmes contraintes et probablement les mêmes conclusions sur les projets à venir. De manière générale, ce type d’immeuble est lourd. Nous rentrons donc presque systématiquement dans la règle des 10 %. En revanche ces constructions sont souvent hétérogènes en termes de qualité de matériaux, de densité. En cela, et dans une logique de densification des hyper-centres urbains, la démarche est réplicable dans la limite des particularités de chaque situation.
Le trois fenêtres
Pouvez-vous décrire votre expertise sur les trois fenêtres marseillais et comment elle a orienté la structure de la surélévation ?
Camille Chapin & Stéphane Herpin | Notre connaissance du tissu marseillais vient d’une pratique prolongée – voire obsessionnelle – de la réhabilitation et de la transformation du bâti existant, en particulier de ces « trois fenêtres » typiques. La trame simple et le principe constructif récurrent de ces maisons ou petits immeubles de faubourg a permis à la ville de se construire sur elle-même par adjonctions successives, selon un processus d’empilement pragmatique plutôt que de planification.
La question des cloisonnements de refends, souvent méconnue, mérite qu’on s’y attarde. Elle illustre la perte progressive des cultures constructives et des mémoires techniques. Dans bien des cas, les refends initialement conçus comme non porteurs – reprenant une partie de la souplesse des planchers, eux-mêmes optimisés pour économiser la ressource bois – sont devenus semi-porteurs au fil du temps. Les rénovations successives, l’ajout de revêtements, la multiplication des charges, et surtout la généralisation des cuisines ouvertes ont profondément modifié ces équilibres [2].
Pour ce projet, bien que l’immeuble ait déjà fait l’objet d’une première surélévation dans les années 1950, sa structure portante en moellons demeurait saine et apte à recevoir un étage supplémentaire. La situation géographique du site constituait également un atout majeur : contrairement à une grande partie du centre-ville marseillais, souvent implanté sur des sols argileux instables, l’immeuble repose ici directement sur le rocher. Cette assise solide a conforté la faisabilité d’une surélévation sans reprise de fondations, après vérifications et sondages ponctuels. La nouvelle structure est composée d’une série de portiques bois, conçus pour reporter les descentes de charges sur les murs mitoyens – et non sur les façades – afin de ne pas perturber l’équilibre initial du bâtiment.
Le cyprès
Si la présence du cyprès est évidente dans la région, son emploi en bois d’œuvre l’est moins. Bien que les propriétés naturelles de cette essence soient exceptionnelles, comment s’explique le recours limité à cette ressource ?
Matthieu Grosjean | Le cyprès de Provence n’est pas un bois de culture, c’est à dire qu’il n’a été ni planté, ni entretenu pour être valorisé en bois d'œuvre. La plupart du temps, ce sont des haies coupe-vent créées par les paysans. Il est donc difficile aux exploitants forestiers de nous fournir ce bois. Il n’y a pas de filière cyprès à proprement parler.
Il faut envisager une autre méthode de collecte en amont, avec plus de tri du bois et accepter de traiter deplus petits volumes de grumes en bois d’œuvre, comme c’est le cas pour le pin d’Alep. En aval, les scieries doivent accepter un bois plus difficile à scier. Le cyprès est plus conique, a plus de nœuds et peut comporter des éléments étrangers comme des clous ou du fil de fer. Cela entraîne un moins bon rendement que d'autres essences de bois.
C’est cette rentabilité limitée qui aujourd’hui limite l’utilisation du cyprès. Cette essence prend actuellement de l'essor donc de la valeur pécuniaire, elle est sur la bonne voie pour retrouver sa place dans nos projets. Une sylviculture de cette ressource adaptée à du bois d’œuvre permettrait de récolter une ressource plus adaptée à nos besoins. Par exemple, un ébranchage régulier limiterait la densité et la taille des nœuds et permettrait d’avoir des billes de pied (base du tronc sans nœud) plus longues.
Le fait d’être charpentier et scieur est peu commun. Comment est venu le choix de cette double activité ? Quelles motivations ont mené à l’emploi de cette essence ?
Matthieu Grosjean | J’ai toujours voulu valoriser le cyprès. Cette double activité m’est venue par obligation lorsque j’ai constaté que trop peu de scieurs le valorisaient dans notre région. Pour pouvoir exercer mes deux métiers, je ne vends pas de bois sans ma prestation de charpentier ce qui équivaut a ⅓ du temps de sciage et ⅔ du temps de charpente.
Le vrai avantage de cette double activité est de préserver le maximum de bois. Le fait de mettre en œuvre mon propre bois me permet de jeter moins de matière. Je peux utiliser celle-ci en fonction de ses défauts (mécanique ou esthétique) en les plaçant à des endroits stratégiques sur le chantier. Ce qui n’est pas négligeable quand on utilise du cyprès.
Camille Chapin & Stéphane Herpin | En parallèle des études de ce projet, nous menions un chantier sur une autre surélévation avec Matthieu. Le contexte post-Covid de 2021 a fortement ralenti l’approvisionnement de plusieurs lots, notamment le bois. Cette situation a soulevé une réflexion collective sur notre dépendance aux produits industrialisés et plus largement sur les façons de concevoir et construire dans un monde où les crises multifactorielles seront de plus en plus fréquentes.
C’est dans ce contexte que Matthieu prend la décision d’acheter une scierie, afin de limiter le recours à des matériaux transformés et de reprendre en main l’ensemble de la chaîne.
Dans ce contexte urbain très contraignant, quel a été le processus de mise en œuvre retenu de l’abattage des bois jusqu’au levage ?
Matthieu Grosjean | La scierie se trouve à Cavaillon, à 80km du chantier. Le bois y a été préalablement taillé aux bonnes dimensions puis laissé à sécher sur place, en plein air. Il a ensuite été acheminé en camion à Sharewood, un espace dédié aux métiers du bois à Marseille. Les modules y ont été assemblés avant d’être transportés, en deux convois, par camion-grue jusqu’au pied du chantier.
Nous avons opté pour une préfabrication d’éléments à la limite des possibilités des engins de levage sur site. Nous avons également recherché une vitesse de mise en œuvre pour éviter les dégâts des eaux.
L’engagement du projet par l’emploi de cyprès et le refus d’employer des panneaux de particules a constitué un niveau de complexité certain. Quels ont été les freins durant les études et comment avez-vous réussi à les dépasser ? Avec le recul d’aujourd’hui, quelles forces et faiblesses voyez-vous à cette mise en œuvre ?
Kevin Desessart | Le choix de Matthieu de se tourner vers d’autres modes de contreventement ainsi que vers une essence de bois non caractérisée a représenté deux défis majeurs.
D’une part, les méthodes de contreventements conventionnels par panneaux sont connues des développeurs de logiciels de calculs qui fournissent des solutions formatées et facilitantes. Dans le cas du contreventement par feuillards, il a fallu repenser la modélisation et comprendre le fonctionnement mécanique combiné du bois et d’un acier qui ne travaille qu’en traction.
D’autre part, le cyprès nous a contraint à trouver une manière empirique de vérifier la pertinence de ce choix avec les moyens à notre disposition. Je rappelle qu’un bureau d’études ne remplace pas un laboratoire et que la caractérisation est un procédé très encadré. Nous avons pu déterminer les critères dimensionnants et Matthieu a su trier visuellement les bois.
Camille Chapin & Stéphane Herpin | Ce projet est caractérisé par un long délai d’étude, entre autres, dû à l’emploi d’une essence non caractérisée. Il a fallu constituer une équipe solide et trouver un bureau d’étude structure bois qui accepte de nous accompagner dans les études d’exécution. Le laboratoire 3SR, dirigé par Yannick Sieffert, nous a également accueillis à Grenoble pour tester la résistance du cyprès. Ces données ont permis à Kevin Desessart de créer des éléments de comparaisons avec des essences caractérisées pour dimensionner la structure.
Par ailleurs, substituer des feuillards aux panneaux (très transformés) nous a fait perdre en masse et donc en affaiblissement acoustique. Aussi, pour de futurs projets, il serait pertinent d’utiliser une isolation plus dense.
Le voisinage
Tant à l’échelle de la copropriété qu’à l’échelle de la rue, l’intervention montre une grande attention au rapport de voisinage. Quelle posture avez-vous tenue et quelles situations avez-vous cherchées à anticiper ? Comment ont réagi les habitants du quartier lorsque la structure préfabriquée et rapidement montée est apparue ?
Camille Chapin &Stéphane Herpin | Dès le départ, nous savions que la réussite du projet ne se jouerait pas seulement dans le dessin ou dans la technique, mais aussi dans le rapport de voisinage. À l’échelle de la copropriété et des voisins, il fallait anticiper les inquiétudes liées à la surélévation : la perte de lumière, le bruit du chantier, la gestion des accès. Nous avons cherché à être transparent, à expliquer les choix, à montrer que la surélévation n’allait pas fermer les perspectives ni priver les logements existants de leurs qualités. La préfabrication bois, en limitant la durée du chantier et les nuisances, faisait partie de cette stratégie d’apaisement.
La voisine la plus impactée par les travaux s’est montrée étonnamment compréhensive. Plus soucieuse des bonnes conditions de travail des intervenants sur site que de son propre confort, elle a facilité le déroulement du chantier.
La mise en place de l’échafaudage dans sa cour n’était pourtant pas gagnée, compte tenu de l’étroitesse des accès – à travers son salon ! Une fois celui-ci installé, une relation de confiance s’est rapidement établie avec l’entreprise, et les échanges ont été bienveillants et constructifs tout au long du chantier.
À l’échelle de la rue, nous avons visé à composer avec le tissu existant et à dialoguer avec les vis-à-vis. Nous avons cherché à anticiper les regards, les perceptions, en travaillant sur la justesse de la volumétrie et sur l’amabilité de la façade.
Le jour où la structure préfabriquée est arrivée, et les quelques jours de montage qui ont suivi, les réactions ont été multiples. La surprise, d’abord : voir un volume apparaître presque instantanément dans un tissu aussi serré a suscité curiosité et discussions. Mais aussi une forme de soulagement : ce qui aurait pu être des mois de nuisances s’est transformé en un chantier rapide, presque spectaculaire dans sa mise en œuvre. Ce moment a contribué à désamorcer les tensions, en montrant concrètement que la transformation de la ville pouvait se faire avec soin et avec respect.
Le dialogue
La conception semble avoir été agile avec des contraintes mouvantes. Le projet a su s’adapter et prendre en compte de nombreux paramètres sans figer une volumétrie initiale. Quelles réflexions portez-vous sur le rapport entre structure et espace ? Durant les études, avez-vous mis en place une méthodologie particulière pour faire évoluer le projet et l’incrémenter des échanges que vous avez eu ?
Camille Chapin & Stéphane Herpin | Le rapport entre structure et espace a ici été travaillé de manière itérative, en considérant la structure non comme une contrainte figée mais comme un support d’exploration. Le recours au bois, et plus particulièrement au cyprès, nous a conduits à croiser plusieurs niveaux d’expertise pour sécuriser les choix.
Dès les premières études, la maquette a joué un rôle central : elle a permis de matérialiser concrètement les rencontres entre structure et espace, de tester les portées, les équilibres, et d’évaluer l’impact spatial des choix constructifs. C’était un outil de dialogue autant qu’un outil de conception, pour confronter les intentions architecturales avec les contraintes structurelles.
Sur le plan technique, nous avons d’abord travaillé avec notre bureau d’étude habituel, Axiolis, spécialiste du bâti ancien, mais rapidement leurs outils montraient des limites pour explorer le potentiel structurel du cyprès, étant peu référencée dans la construction. Nous avons alors fait appel à Boské, bureau d’études spécialisé en construction bois, capable de dimensionner la structure à partir de données expérimentales et d’adapter les assemblages à une ressource non standardisée.
Les études menées parallèlement avec Yannick Sieffert, enseignant-chercheur au laboratoire 3SR à Grenoble, a permis de faire une campagne d’essais sur éprouvettes : une série de pièces de cyprès mises en comparaison avec du Douglas. Les résultats – en termes de résistance mécanique et de durabilité – ont confirmé l’intérêt du cyprès et validé sa mise en œuvre structurelle dans le projet. Ces données ont été déterminantes pour rassurer l’ensemble des parties prenantes.
Cette approche croisée – maquette, expertise bureau d’étude bois, essais en laboratoire – a permis d’ancrer le projet dans une méthodologie rigoureuse, tout en gardant l’agilité nécessaire pour intégrer des contraintes mouvantes. Au final, cette surélévation démontre qu’il est possible de sortir du cadre normatif standardisé en s’appuyant sur un écosystème technique solide et une chaîne de confiance entre acteurs.
Kevin Desessart | Je ne dirais pas qu’il y a eu une méthodologie particulière. Il arrive souvent qu'il y ait une forme de méfiance entre architectes et ingénieurs, les uns pensant que les bureaux d’études se surprotègent quitte à dénaturer le dessin, les autres pensant que les architectes ne consentent à aucun effort pour modifier le projet initial.
Tout le monde était volontaire et disponible pour que les solutions se trouvent en équipe. Par exemple, la poutre treillis qui sert de séparation entre le séjour et la mezzanine n’était à l’origine qu’une simple cloison perpendiculaire au rampant. Il se trouve que le bâtiment était suffisamment contreventé dans le sens des pignons, mais instable dans le sens des façades. Cette séparation a donc été modifiée pour intégrer cette poutre et répondre à ce besoin structurel. Nous avons rapidement, et de concert, estimé que cette solution était la meilleure, dans une confiance mutuelle et sans aucun doute sur les efforts des uns et des autres.
Le jeu
Pendant la visite, vous nous avez parlé de l’envie de « jouer » dans vos pratiques, chaque projet cherche-t-il systématiquement une invention, une nouveauté ?
Camille Chapin & Stéphane Herpin | Lorsque nous parlons de « jeu », nous n’entendons pas un divertissement ou une recherche gratuite de nouveauté, mais un espace de liberté au sein même des contraintes. Johan Huizinga, dans Homo Ludens, montrait déjà que le jeu est une activité sérieuse, codifiée, qui permet de créer de nouvelles règles à l’intérieur d’un cadre existant. De la même manière, notre pratique architecturale s’inscrit dans un champ balisé par les règlements, les ressources, les usages, mais elle y introduit toujours une part de décalage, une marge d’expérimentation.
Claude Lévi-Strauss parlait du bricolage comme manière de composer avec ce que l’on a sous la main, de détourner les matériaux et les règles pour inventer autre chose. C’est exactement ce que nous faisons : travailler avec une essence locale comme le cyprès, manipuler une règle d’urbanisme, prolonger une logique constructive déjà présente dans le bâti. Le jeu, dans ce sens, c’est le moteur d’une invention qui n’est pas formelle mais contextuelle, née de l’existant.
Ainsi, chaque projet ne cherche pas la nouveauté en tant que valeur autonome, mais trouve sa singularité dans ce rapport ludique aux contraintes : déplacer légèrement les lignes, faire émerger des possibles inattendus, et redonner au quotidien une intensité qui va au-delà de la simple fonctionnalité. L’invention n’est donc jamais une fin, mais une conséquence du jeu entre règles, contextes et usages.
Matthieu Grosjean | Pour ce qu’il en est de la charpente, je dirais « jouer » dans le sens prendre des risques d’invention et de réalisation. Si nous n’avions pas voulu « jouer » nous aurions fait une ossature bois standard en douglas sorti des grandes scieries françaises et avec des panneaux OSB remplis de colle. Cela aurait été plus simple, mais n’aurait pas fait avancer et évoluer nos métiers.
Kevin Desessart | Trouver des moyens de se vérifier, explorer, et repenser les modèles établis en fonction des ressources à disposition et des valeurs que l’on souhaite intégrer, en cela, le projet nous a permis de nous échapper d’un cadre limitant, et nous a permis de concevoir un projet avec lequel, je pense, nous étions tous et toutes alignées.
Sortir des sentiers battus a été enthousiasmant, stimulant et ludique, mais plus qu’un jeu, je l’ai perçu comme un acte militant et l’expression de ce que l’on souhaite montrer de nous, mais aussi comme la possibilité d’affirmer que l’innovation est à la portée de chacun, et qu’il est nécessaire et urgent d’essayer.
Questions
Arthur Clément
Réponses
Camille Chapin et Stéphane Herpin (Tout va bien), Kevin Desessart (Boské Bois) & Matthieu Grosjean
Iconographie
Matthieu Pétiard, Tout va Bien, Boské, Arthur Clément
Edition
Martin Paquot
Notes
[1] Le cyprès était traditionnellement employé pour les charpentes des mas et bastides. Il est naturellement classe d’emploi 4 (contact permanent possible avec de l’eau douce), voire classe 5 (contact permanent possible avec de l’eau salée). [N.D.E]
[2] La démolition de la cloison entre cuisine et séjour, devenue semi-porteuse, supprime l’appui intermédiaire des planchers. [N.D.E.]