Métamorphose d’une étable du Vorarlberg

Bernhard Breuer | 25 mars 2021

Introduction

qui Bernhard Breuer

quoi Réhabilitation d’une étable centenaire en maison individuelle | 160 m²

Environ 1 km au sud-ouest de l’église de Schruns, Tschagguns

quand Rénovation : 2012–2015 | D'après une inscription au-dessus du portail, l’étable a une centaine d'années. Des parties du bâtiment datent du XVIIIe siècle, la façade très probablement de 1914. La ferme associée a été démolie au début des années 1970.

comment Conservation de l'essentiel de la façade d'origine et d’une grande partie de la structure existante. | Utilisation de bois de rebut provenant de la démolition et de bois massif de sapin local. Composants collés évités dans la mesure du possible. | Recyclage des pierres de maçonnerie. | Modules photovoltaïques et thermiques sur la pan sud-est du toit.

avec qui Ingénierie structures : Merz Kley Partner, Dornbirn | Charpente et menuiserie : Michael Kaufmann, Reuthe | Maçonnerie : Bitschnau, Tschagguns | Enduits à la chaux : Gerold Ulrich, Satteins

combien 400 000 euros, hors conception et terrain

Alissa Wolff | Vous avez habilement rénové une étable traditionnelle centenaire du Vorarlberg, quels attachements entretenez-vous aux cultures constructives et paysages locaux ?

Bernhard Breuer | L'architecture dans l'espace alpin rural s'est développée progressivement au cours des siècles. L’artisanat et la mise en œuvre de ressources locales limitées ont favorisé la réalisation de bâtiments très efficaces qui s'intègrent parfaitement au paysage.

Bien que nous construisions différemment aujourd'hui qu'il y a cent ans, l'artisanat traditionnel a de nombreuses qualités dont nous pouvons tirer des enseignements. Il s'agit notamment de la réduction de moyens, de l'efficacité, de la réparabilité, de la tolérance aux erreurs, de la robustesse, de la recyclabilité et des courtes distances de transport.

L'adaptation d'un bâtiment agricole implique souvent des interventions majeures. Afin de ne pas modifier le caractère de la grange, nous avons décidé de préserver la façade et de pratiquer une rénovation vers l'intérieur. Les constructions actuelles en bois sont généralement construites de l'intérieur vers l’extérieur, ce qui implique des détails particuliers, concernant l'étanchéité au vent, l'évacuation de l'eau et la ventilation de la façade. Pour ce projet, nous avons travaillé avec le charpentier et le bureau d’études techniques pour mettre au point un assemblage permettant la construction d'une façade ventilée vers l'intérieur.

En plus des ouvertures existantes, le bâtiment a été doté de quatre nouvelles baies pratiquées dans la façade.

Métamorphose d’une étable du Vorarlberg
Vue depuis le nord-ouest [Marcello Girardelli]

Vous présentez la rénovation et le réemploi des matériaux comme une démarche architecturale écologique et économique en énergie grise, pouvez-vous nous parler de votre engagement en tant qu’architecte sur le sujet ? Quelles valeurs ajoutées apportent l’usage de ressources et entreprises locales ?

En tant que Baukünstler [artiste bâtisseur], je me considère comme un contributeur à la société. Les bâtiments appartiennent à un propriétaire, mais font également partie de l'espace public. Ils transforment leur environnement, parfois pour le pire mais idéalement pour le meilleur.

Les matériaux disponibles localement simplifient le chantier car les artisans ont l'expérience de leur maniement, ils raccourcissent les distances de transport et créent une estime locale.

Des artisans qui maîtrisent à la fois les technologies d'aujourd'hui et les savoir-faire traditionnels sont essentiels à une telle métamorphose d’un bâtiment.

Gerold Ulrich, du village de Satteins, a fourni les enduits de lissage à la chaux pour les pièces humides. Il y a quelques années, il construisit un four au-dessus de Satteins, dans lequel il brûle de la chaux provenant du Kanisfluh [sommet du massif du Bregenzerwald]. Ce processus dure plusieurs jours. Gerold est alors assis près du four avec un réveil, car il faut ajouter une bûche toutes les deux ou trois heures, et boit son Most [vin de pommes].

Le charpentier du Bregenzerwald, Michael Kaufmann, est sans aucun doute celui qui a eu le plus de travail. La charpenterie-menuiserie de Baien est en réalité spécialisée dans la construction modulaire. Sur une chaîne de production similaire à celle des usines d’automobiles, les modules en bois, équipements et installations incluses, sont préfabriqués en série, chargés sur des camions articulés et transportés sur des chantiers dans toute l’Europe. Michael dit cependant qu'un charpentier ne doit pas désapprendre son métier. Il accepte donc toujours avec plaisir de s'engager sur des chantiers comme le mien, où la plupart des pièces sont délignées, taillées et assemblées sur place.

Cuisine & salon au rez-de-chaussée [Bernhard Breuer]

La réalisation d’un mur traditionnel en pierres sèches le long de la route fait appel à un savoir-faire traditionnel. Avez-vous aisément trouvé des artisans perpétuant ces savoirs vieux de plusieurs siècles ?

Oui : heureusement, il existe encore des artisans qui maîtrisent ces techniques et sont prêts à construire à la main et avec des matériaux non standardisés malgré notre environnement mécanisé et industrialisé.
Les murs en pierres sèches sont traditionnellement constitués de moellons bruts. Un ami de l'autre côté de la vallée a collecté les pierres sur sa propriété au fil des ans. Le massif du Hochjoch est principalement constitué de roches primitives. Les pentes raides mènent le matériau directement dans le jardin.

L'entreprise de construction Bitschnau de Tschagguns a non seulement construit la dalle de sol de l'ancienne grange, mais également rénové la façade faite de gravats et construit le nouveau mur en pierres sèches le long de la route. Ce mur n’était pas qu’un défi physique pour le compagnon et ses deux apprentis. Le bruit en a couru dans le voisinage… Les trois artisans ont ciselé leurs initiales dans l'une des pierres de fondation à l'achèvement de la construction.

Le projet présente un passionnant dialogue entre éléments anciens et nouveaux. Vous avez fait le choix de mettre en œuvre des techniques et assemblages constructifs aussi bien historiques que contemporains. Quelle esthétique sensorielle apporte ce savant mélange temporel ?

L’essence du modernisme classique réside dans le principe de simplicité et d'adéquation dans le choix de la forme et de la construction, dans la réduction des matériaux, dans le besoin de rendre visible le parti. Dans un milieu ingrat, les bâtiments étaient traditionnellement construits selon ce concept, ce qui permet de bien combiner les modes de construction anciens et nouveaux.

Dans une conférence à laquelle j’ai assisté il y a quelques années, alors étudiant à Vienne, Gregor Eichinger attirait l'attention sur le rôle des sens et de la perception. Nos sens nous donnent un ensemble d'outils puissants pour évaluer les qualités spatiales, au-delà de la reproduction stéréotypée de traditions populaires.

L'odeur, l'acoustique, l'incidence de la lumière, les proportions sont des facteurs de perception qui nous permettent d'examiner les qualités des espaces et l'interaction entre l'ancien et le nouveau, bien au-delà des grilles d’appréciation formelles.

Séjour en tribune au premier étage, pan de bois ancien apparent [Bernhard Breuer]

Comment êtes-vous arrivé au choix de privilégier la ventilation naturelle à la mécanique mise en place ? La révision de ce facteur sensoriel a-t-elle eu un impact sur votre intégration corporel à l’espace architectural et paysager ?

En réalité, la maison dispose d'une ventilation double flux, mais nous avons mis le système hors service après seulement deux mois. Les désagréments dus aux bruits de ventilation, aux courants d'air et à la qualité de l’air étaient trop importantes.

Une maison perspirante n'a pas besoin de ventilation mécanique. Un seul renouvellement de 15 minutes par jour par ventilation traversante est suffisant pour maintenir la qualité de l'air à un niveau élevé. À notre avantage, l'air est un mauvais calorifère, ainsi seule une petite quantité d'énergie est perdue lors d’une ventilation manuelle. Nous avons en effet dépassé un taux raisonnable d'étanchéité à l'air dans nos bâtiments. À cet égard, un changement de mentalité intervenu ces derniers temps tend à rendre nos maisons aujourd'hui plus saines et plus respectueuses de l'environnement.

Dans un environnement qui, à part de rares événements acoustiques tels que le chant du coq, les cloches de l'église au loin ou le craquement de la tôle en toiture éclairée par le soleil, est très calme et dispose d’une grande qualité d'air, notre sensibilité à ces qualités est croissante ainsi que le désir de ne pas se couper de ce milieu.

La maison n'est pas insonorisée. Au contraire, on a l'impression d'entendre à travers la maison.

Escalier et charpente dans l’ancienne étable [Marcello Girardelli]

Vous avez dessiné et réalisé votre propre maison. Comment vous êtes-vous identifié et projeté à travers ce travail de création ? Que signifie construire pour soi-même ?

Il est difficile de construire pour soi-même car on n’a pas d’interlocuteur face à soi. Lorsque l’on prend des décisions importantes, on change constamment de point de vue, passant du maître d'ouvrage au maître d’œuvre puis à l'artisan. D'autre part, c'est une bonne école pour respecter les positions de chacun des acteurs.

Après avoir été formés par le menuisier, nous avons fabriqué les boiseries nous-mêmes sur ses machines. C'est une bonne école : d'une part, il est étonnant avec quelle précision on peut travailler le bois, d'autre part, on commet des erreurs et on apprend à les dépasser.

Propos de Bernhard Breuer recueillis et traduits par Alissa Wolff.