savoir Du lisible au visible

« Accumuler du béton, tracer des routes » de Nelo Magalhães, « Bâtir avec ce qui reste » de Philippe Simay, « Désarmer le béton » de Léa Hobson

Martin Paquot | 6 février 2026

Introduction

La parution récente du livre Désarmer le béton (Zones-La Découverte, 2025) de l’architecte et activiste Léa Hobson me donne l’occasion de réparer une grave négligence : rendre compte de deux autres livres passionnants parus l’année précédente, Accumuler du béton, tracer des routes (La Fabrique, 2024), du docteur en mathématique et en économie Nelo Magalhães et Bâtir avec ce qui reste (Terre urbaine, 2024) du philosophe Philippe Simay. Tous les trois nourrissent une critique du BTP productiviste et extractiviste. À partir d’une réflexion sur les ressources, ces auteur·rices démontrent à quel point ces questions sont éminemment culturelles, sociales et politiques.

Accumuler du béton, tracer des routes

Nelo Magalhães, étranger au monde du BTP,  y entre par le biais de l’histoire matérielle du capitalisme, il étudie les flux et les stocks et constate que « la matière première du Capitalocène n’est pas précieuse, mais ordinaire et souvent sans valeur » (p.18). Après l’eau, mais loin devant le pétrole, le gaz, le blé ou les métaux, ce sont les sables et graviers, les terres et sédiments qui représentent les plus grands volumes de matières déplacées. Aussi nous propose-t-il une histoire environnementale des grandes infrastructures en France métropolitaine depuis 1945. La production de l’espace s’avère extrêmement gourmandes : 30t de sable et gravier par mètre d’autoroute, 15 à 20t de sable et gravier plus 9t de ballast par mètre de ligne à grande vitesse !

Dans une première partie, il s’intéresse à l’industrialisation de la construction avec la nouvelle hégémonie du béton de ciment qui « intronise le savant et déqualifie le maçon » (p.50) ; à la mécanisation du terrassement qui asservit tant les sols que les opérateurs ; à l’extraction locale et diffuse sur le territoire.

Dans une deuxième partie, il en étudie les effets et tensions inhérentes (« dialectique des crises »)  : le bouleversement du lit des rivières ; l’instabilité du milieu, malgré tous les efforts pour le rendre homogène et inerte ; la dégradation des infrastructures par le poids même des machines qui les créent et les réparent ; l’encombrement des déchets qui génère ses propres espaces, etc.

Dans une troisième partie, il s’attache aux ressorts de cette production de l’espace et aux rôles joués par chacun : majors, Etat, grands corps, etc. Il note que si on démolit couramment des bâtiments, il est très rare de détruire des infrastructures. L’investissement nécessaire a sa construction est tel que sa maintenance devient capitale !  « L’entretien exige quatre fois plus de matière que la construction de nouvelles dans l’Union européenne. » (p.229) Il conclut ainsi : « Briser ce cercle du ’besoin’ de grandes infrastructures, et de leur maintenance, exige de se libérer de l’emprise du capital fixe ; soit le moteur du capitalisme. » (p. 239)

« Briser ce cercle du ’besoin’ de grandes infrastructures, et de leur maintenance, exige de se libérer de l’emprise du capital fixe ; soit le moteur du capitalisme. »

Nelo Magalhães

Désarmer le béton

Léa Hobson, architecte et scénographe, membre des Soulèvements de la Terre, s’intéresse au béton de ciment comme point commun entre différentes luttes : contre l’exploitation des travailleur·euses, contre les grands projets inutiles et imposés, contre le mal-logement et la démolition de logements sociaux, etc. Ce livre s’inscrit dans la continuité des quatre jours d’actions contre le béton et son monde menées par 150 collectifs en décembre 2023 et de l’interpellation de nombreux·ses militant.es par la police antiterroriste.

Dans la première partie, l’autrice décortique la chaîne industrielle des carrières et rivières à la décharge, en passant par les cimenteries et les chantiers. Elle pointe notamment l’essor récent de l’extraction de granulats marins rincés à l’eau douce pour éviter la corrosion des aciers du béton armé. Elle n’occulte pas pour autant la présence diffuse sur tout le territoire métropolitain de 3300 carrières de plusieurs dizaines d’hectares, 45 cimenteries, 2000 centrales à béton et 900 usines de produits en béton, leur concentration dans les portefeuilles de quelques majors. Malgré ces implantations locales, « le mélange obtenu efface autant la diversité des matériaux que leur origine, créant un matériau qui n’a plus d’identité. » (p.62) Tandis qu’à la fin de sa vie, le béton devient un déchet inerte, bouchant les trous que sa fabrication a creusés tout en continuant à générer des revenus et à ignorer les conséquences sur l’environnement et les populations.

Dans la deuxième partie, l’autrice détricote la norme pour comprendre comment le béton a acquis une telle hégémonie. Elle montre le pouvoir des majors du BTP, leur relation à l’Etat, leur présence dans le monde entier, leur influence sur l’élaboration de la norme avant de dénoncer le greenwashing du béton bas carbone et les obstacles à la généralisation de la réhabilitation.

« Le mélange obtenu efface autant la diversité des matériaux que leur origine, créant un matériau qui n’a plus d’identité. »

Léa Hobson

Dans la troisième partie, l’autrice appelle au démantèlement de ce système et invite à créer des alliances entre les écologistes et les travailleur·euses du BTP, mais aussi entre architectes et artisan.es. À l’instar des mobilisations des agriculteurs, elle invite les batisseur·euses à se mobiliser et « oser dire non. […] Qu’adviendrait-il si, collectivement, les architectes refusaient de se lancer dans des études et de signer des permis pour la construction neuve ? Si chacun·e limitait la part de béton à 30% dans un bâtiment ?  Si l’exercice de leur métier était circonscrit à un rayon de 200km autour de leur domicile ? […] l’architecte, le ou la concepteur·rice doivent pouvoir re-territorialiser la commande en se saisissant pleinement du contexte local. » (p.173) La clé face au règne hégémonique, monolithique et homogène du béton est, selon elle, la diversité.

Bâtir avec ce qui reste

Philippe Simay, enseignant en école d’architecture, s’adresse avec générosité à ses étudiant·es, – et au-delà – et les invite à questionner les matières auxquelles il et elles recourent quotidiennement et à profondément renouveler leur métier.

Il écrit : « Tant que nous nous obstinerons, dans une architecture de production fondée sur la construction en neuf, c’est-à-dire la destruction systématique de l’existant et la production de déchets ; tant que nous n’interrogerons pas ce que doit être aujourd’hui une architecture de subsistance, permettant de vivre du fruit de son travail tout en garantissant les conditions d’habitabilité de la terre, nous continuerons à faire du bâtiment une marchandise, un site stratégique d’accumulation du capital. » (p.22) Si reconsidérer le lieu et le vernaculaire peuvent être un premier pas pour aboutir à une architecture de la relation, il est fondamental pour l’auteur de réfléchir à la « ressource » qu’il ne nous faut ni exploiter, ni sacraliser mais reconnecter au monde de la vie dont elle provient. Il prévient : « En nous bornant à envisager les biosourcés comme des solutions de substitution aux matériaux les plus carbonés et énergivores, nous demeurons les prisonniers volontaires des logiques industrielles, contraints à dérouler une liste de performances écologiques face à des prix défiant toute concurrence puisqu’ils sont fondés sur l’exploitation et l’accaparement systématiques des capacités productives de l’ensemble des vivants. » (p.59)

« En nous bornant à envisager les biosourcés comme des solutions de substitution aux matériaux les plus carbonés et énergivores, nous demeurons les prisonniers volontaires des logiques industrielles »

Philippe Simay

Le réemploi et la réhabilitation apparaissent alors comme les voies à suivre. L’auteur remarque très justement que le réemploi est « un invariant de l’acte de bâtir, tandis que la construction en neuf n’en est qu’une variable d’ajustement. » (p.77) Toutefois le réemploi perpétue une logique de produit alors que « ce qui en fait la vraie valeur, c’est qu’il procède de la rencontre avec des matières qui nous travaillent autant qu’on les travaille. » (p.84) Que faire alors ? Ne plus extraire, ne plus construire, mais bâtir avec ce qui reste. Lire ce livre vous obligera à vous poser les questions que se pose l’auteur et vous amènera à une introspection salutaire de votre pratique professionnelle d’(aspirant·e) architecte, ingénieur·e ou artisan·e.

Trois livres et trois tons – une étude universitaire, une enquête militante, un essai engagé – mais une seule et même ambition : (ré)affirmer la dimension sociale et politique de la matière et plus largement de la production de l’espace, il ne s’agit pas seulement des routes que l’on emprunte ou des murs où l’on loge, mais bien des territoires de nos existences. Sortons du bétonocène !

Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes. Une histoire environnementale des grandes infrastructures, La fabrique éditions, 2024, 294 pages, 18 euros.

Philippe Simay, Bâtir avec ce qui reste. Quelles ressources pour sortir de l’extractivisme ?, « L’esprit des villes », éditions Terre Urbaine, 2024, 133 pages, 17 euros.

Léa Hobson, Désarmer le béton. Ré-habiter la terre, Zones – La Découverte, 2025, 201 pages, 20 euros.