Introduction
Les phrases, les mots sautent, s’évadent, se resserrent. Iels se lancent, s’échappent, trépignent, se ruent, se démènent, droit devant, prenant du rythme comme Athéna Sylve elle-même, l’énigmatique personnage qu’on découvre jusqu’à faire corps avec elle dans sa profusion langagière aux dernières pages du très beau texte que Caroline Dinet fait paraître chez la nouvelle maison d’édition L’éperdu. Deux aventures en un volume : celle de ce premier roman qui se propose de « pratiquer » un tout petit pan de la ville comme on ne l’a jusqu’alors jamais pratiqué ; et celle d’un nouveau geste éditorial qui prend forme dans cette collection « Grand Travers » pour lequel le récit est toujours déjà en train de divaguer vers d’autres formes, photographiques, savantes, ludiques. Et pour le ou la lecteur.rice, à l’endroit de cette rencontre entre une autrice qui se découvre et une éditrice qui s’affranchit, il y a la révélation d’un objet littéraire inattendu, d’autant plus saisissant qu’il se déplie à partir d’un petit folio aux allures discrètes.
Il ne faudrait pas s’y méprendre : le projet est renversant et on n’en sort pas indemne. S’inspirant de la période de la pandémie du COVID-19, La vie inconnue. Destin et mort d’Athéna Sylve est une épopée à l’échelle d’un quartier. Alors que tous ses voisins semblent se replier sous les injonctions de l’État, obéissants et scrupuleux au point de ne pas mettre le nez dehors, Athéna Sylve prend l’air. Elle s’aventure dans la rue, marche pour faire disparaître une vague de panique, coudes pliées, traçant son chemin autour d’un square fermé comme tous les jardins et espaces verts l’étaient lors du confinement en 2020. Petit à petit les intimations d’une présence humaine, même terrée, disparaissent. Il n’y a plus personne, nulle part. Athéna Sylve persiste, poursuit ses rondes. Serait-elle la seule survivante ? Le texte glisse vers une expérience limite d’imagination, un « thought experiment », presqu’à la manière du philosophe Ludwig Wittgenstein s’essayant à imaginer le langage sans la sociabilité. Pour Dinet, c’est la découverte du vivant, de sa relation aux plantes, aux rongeurs, aux insectes, qui fait basculer son rapport au monde. Elle se demande comment un corps seul, le sien, peut bouleverser la hiérarchie des choses, des catégories, pour ouvrir la voie à d’autres manières de tenir ensemble sur cette planète. La découverte de tout un monde, habituellement contraint, chassé, taillé, et qui déborde littéralement de l’enceinte réglementaire du square, comme le rat à son aise maintenant qu’on ne le harcèle plus, est l’occasion pour Dinet de donner libre cours à une écriture abondante et surprenante, vivace dans son rythme, ses enjambements, déplaçant les frontières du récit jusqu’à le dissoudre.
Le résultat est une plongée au ras du sol d’un quartier sinistré et pourtant si vivant. C’est une succession d’images déconcertantes et belles, de fleurs qu’elle tente d’identifier, les décrivant avec une exactitude qui lave le regard ; d’enquêtes pour se brancher sur les chants des oiseaux, pour mieux comprendre ce qui pousse et parle et se propage là. Et quand, à la recherche de nourriture puis d’instruction, on suit Athéna Sylve qui pénètre dans le marché couvert abandonné, ou la bibliothèque publique verrouillée, c’est la ville par le bas au sens littéral qu’on découvre, sans déploration, sans volonté d’amélioration : comme une dimension latente, possible, vitale, où promesses et menaces s’entremêlent au point que les distinguer ne fait plus sens.
La dernière partie du livre prend le pas définitif de l’autre côté. La fréquentation assidue et respectueuse des bords du square a viré, d’abord dans un frottement de fascination, vers un envoûtement des sens, puis une dissolution d’Athéna, l’hybridation de son sommeil, la stupéfaction de son humanité. Elle rêve-renard, elle fait corps, elle en est. Le texte brille de son émancipation des formes, de son intensification de sensibilité, de la pluie qui tombe sur Athéna et sur le square, de l’incandescence de ses couleurs, sans quitter pour autant une attention très concrète à l’environnement, à comment on vit son rapport à la végétation, aux espèces non-humaines, dans la ville. Et plus important encore, comment on pourrait sortir d’une orchestration instrumentaliste de ces enjeux si primordiaux. C’est l’originalité de l’œuvre de Dinet, justement, de se placer sur une crête comme sur une crevasse dans le sol, entre une proposition volontariste de requalification du vivant, libéré de la mainmise humaine, et une somptueuse vivacité de langage tout humain qui dépasse son propre parti pris.
Caroline Dinet, La vie inconnue. Destin et mort d’Athéna Sylve, L’éperdu, 2025, 112 pages.