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« La zone. Une histoire alternative de Paris » de Justinien Tribillon

Coline Periano | 8 janvier 2026

Introduction

Il y a Paris, la ville Lumière, la tour Eiffel, le Louvre et ses clichés que le monde entier nous envie. Il y a la banlieue, ses cités, ses émeutes, ses no-go zones imaginées qui semblent tout autant nourrir les fantasmes, mais d’un autre genre. Entre les deux, il y à la zone, qui nous donne ces expressions typiquement françaises : « c’est la zone », qui décrit un espace en chantier et/ou perçu comme dangereux, ou encore « zoner », synonyme de trainer.

Justinien Tribillon fait l’histoire de cette zone et de ses habitants. D’un côté, il rend justice aux personnes qui s’y installent et aux activités qui s’y déploient. De l’autre côté, il explique comment, précisément, ces vies sont rejetées à la marge, poussées aux portes de Paris, sans cesse délogées, ignorées et méprisées. Il décrit comment Paris et sa banlieue se construisent dos à dos. Pour son analyse, il découpe la zone en plusieurs ceintures, qui se dessinent à la fois dans le temps et dans l’espace, et qui font l’objet de multiples projections : militaires, hygiénistes, technocrates, rarement démocratiques.

A l’origine il y a la zone, le nom officiel d’une bande de 400 mètres de large autour de Paris et sur laquelle il est interdit de construire. Cette zone est la bordure extérieure du mur de Thiers, une enceinte fortifiée érigée en 1840 destinée à protéger la ville. Dès son édification, le mur et Thiers et sa zone contiguë sont mal aimés des Parisiens. Pour certains, c’est parce qu’ils symbolisent l’annexion des communes indépendantes qui entouraient Paris. Pour d’autres, c’est parce qu’ils semblent davantage emprisonner que protéger les habitants.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la zone est un lieu de vie et de loisir apprécié des Parisiens modestes. Mais elle est aussi le symbole des « bas-fonds » de la ville. S’y côtoient des théâtres et des cabarets, maisons closes et bistrots mal famés. Les chiffonniers y établissent leurs habitations, de même que les vagabonds, voyageurs et immigrés. Ceux que les bourgeois désignent alors comme « zonards » sont perçus comme la lie des Parisiens : les oisifs, les marginaux, ceux dont on ne sait pas d’où ils viennent, ni ce qu’ils font, ni où ils vont.

L’époque est à l’hygiénisme, cette double théorie scientifique et urbaine qui cherche à épurer les villes, tout à la fois en chassant l’air vicié et l’eau stagnante, et en repoussant en dehors de ses murs les habitants les plus populaires. Le travail de Justinien Tribillon démontre comment les projections sur la zone entremêlent hygiénisme, racisme et ce qu’on pourrait aujourd’hui nommer écologie. En 1912, Paris veut faire de la zone un anneau de verdure. Proposition non contradictoire avec celle d’en faire un grand axe routier, que l’on imagine à l’époque bordé de trottoirs et de grands arbres. Ce projet, en plus de désengorger le centre, permettrait habilement d’épurer la zone de ses indésirables. L’auteur nous rappelle, entre autres, que le régime de Vichy lie sans encombre l’antisémitisme et la santé publique. Sous Pétain, on souhaite faire de la zone une voie paysagère plantée d’une flore exclusivement locale. Tout comme la population qui en profiterait pour sa santé, la nature serait elle-même débarrassée d’influences extérieures.

La zone représente aussi une réserve foncière importante. A l’extérieur des boulevards de maréchaux et sur la bordure intérieure de la zone sont construits, dans l’entre-deux-guerres, 38000 logements en brique qui donnent leur couleur à cette nouvelle ceinture. Cette ceinture rose n’est qu’une barrière de plus entre Paris et sa banlieue. Elle relègue encore une fois les populations modestes en périphérie, et ce au moment où les communes limitrophes élisent en nombre des maires communistes. Cette périphérie forme la ceinture rouge. Sous l’égide du PCF, elle s’affirme contre l’Etat bourgeois.

Le chapitre « la ceinture d’asphalte » se concentre sur le « monument le plus grandiose et le plus invisible de Paris » : le périphérique que l’on connaît aujourd’hui. Pour l’auteur, le périphérique est le résultat d’un gouvernement technocratique, c’est à dire un gouvernement qui fait passer la rationalité avant la voie du peuple. Dans les faits, le périphériques a bel et bien secoué la vie de milliers d’habitants. Justinien enquête alors sur les motivations à l’œuvre dans les choix du boulevard périphérique, dans son ensemble et dans ses détails (ici des courbes, ici des parties enterrées) à travers les documents d’archives de l’administration.

On y apprend par exemple que si les élus locaux avaient voté, à de multiples endroits, la construction d’une couverture au-dessus du périphérique, les ingénieurs ont ignoré ces décisions, sans daigner même répondre aux sollicitations. On y lit aussi comment les habitants, s’ils ne s’opposaient pas fermement au périphérique, redoutaient principalement le bruit et la fumée. Mais alors que les médecins multipliaient les ordonnances de somnifères, les technocrates n’ont ni reconnu ni pris en compte la pollution sonore inédite générée par le périphérique. On s’y rappelle surtout que si l’ouest parisien bénéficie d’un périphérique enterré, les habitants de l’est ont dû user de tous les moyens démocratiques à leur disposition pour obtenir quelques couvertures ici ou là.

Dans le dernier chapitre, l’auteur étend son analyse à la banlieue de Paris. Il décrit notamment le double rapport que la ville entretient avec le colonialisme, entre publicité des colonies à Vincennes et violence envers les populations qui en sont issues, entre autres, à Nanterre. Justinien Tribillon refait l’histoire des bidonvilles de Paris, des quartiers de fortunes construits par les immigrés. Dans ces bidonvilles règne la peur. La peur des rats, des incendies et de la répression policière humiliante, arbitraire et meurtrière. Il finit l’ouvrage sur l’histoire de la manifestation du 17 octobre 1961, qu’il analyse comme le symbole d’une violence de l’intra-muros envers l’extra-muros.

Tout comme le décrit Jeanne Etelain [lire son entretien dans Topophile] la zone est un espace de production de différentes habitabilités. Les gens qui s’y installent composent avec la zone, espace non défini et donc ouvert à tous les modes de vie. Sous la plume de Justinien Tribillon, la zone est bien un espace tout à la fois à construire et à protéger. Mais dans le cas de Paris, ce sont aussi ces projections multiples dont a fait l’objet la zone au cours du temps qui ont empêché son habitabilité. Les mondes ouverts qu’elle a rendu possible ont été refermé par des programmateurs qui ont souhaité évincer toute altérité.

Les connaisseurs de Paris et de son architecture verront dans l’ouvrage un bon récapitulatif de l’histoire, enrichie d’illustrations et d’anecdotes. Pour les lecteurs moins avertis, ce livre permet de bien comprendre comment l’architecture et l’urbanisme construisent tout à la fois des édifices, des cultures, des rapports humains et des statuts sociaux.

Justinien Tribillon (2024), La Zone. Une histoire alternative de Paris, traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry, « Culture », éditions B42, 184 pages, 22 euros.