Introduction
Prêt de 10 ans après sa parution initiale, le philosophe Thierry Paquot, nous livre une nouvelle édition de son Paysage qu’il apparente à un « don des sensations ». Plongée précieuse et fluide dans la géohistoire, les théories et les pratiques du paysage, ce livre est une lecture réjouissante et instructive autant pour les (apprenti·es) paysagistes et architectes que pour les promeneur·euses et contemplateur·rices. Nous le questionnons sur l’évolution de sa réflexion et l’homogénéisation actuelle des paysages dont il renvoie la responsabilité au « capitalisme financiarisé et globalisé [qui] craint la diversité et l’hétérogénéité et ne souhaite laisser aucune place à la singularité émancipatrice » avant d’appeler « à zader, c’est-à-dire non seulement à refuser tel ou tel grand projet inutile mais à lui opposer une alternative. »
Marc-André Cotoni | Vous avez principalement écrit, au cours de votre carrière de philosophe, sur la ville et sur l’urbanisme. Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur le paysage ? Quel lien faites-vous entre lui et vos autres sujets d'étude ?
Thierry Paquot | La ville et l’architecture s’inscrivent dans des paysages qu’elles contribuent à façonner. Il me paraissait difficile de ne pas parler du paysage en traitant de l’évolution d’une ville, par exemple, qui modifiait une géographie. Et puis, il me semblait que des mots comme « lieu », « environnement », « milieu », « territoire », « habitat » voisinaient avec « paysage », aussi ai-je mis en place à l’Unité Pédagogique d’Architecture n°5 (école d’architecture de Paris-La Défense, qui se trouvait à Nanterre, près du parc André Malraux réalisé par Jacques Sgard) un enseignement de « Philosophie du paysage » que j’assurais avec une architecte et paysagiste, Laurence Feveille, qui avait participé à la création du parc André Citroën à Paris. Nous emmenions les étudiants visiter des parcs et des jardins et nous nous plongions dans les divers traités du paysage afin de nous doter d’une vision géohistorique.
Comme éditeur de la revue Urbanisme, je questionnais Bernard Lassus, Michel Corajoud, Gilles Clément et réalisais, avec Laurence, un dossier, « Paysages, territoires et cultures » (n°284, septembre-octobre 1995). Parmi les auteurs de ce dossier, nous trouvons Augustin Berque, Anne Fortier-Kriegel, Caroline Stefulesco, Serge Koval, etc. Nous étions impliqués dans le Réseau Paysage qui réunissait des enseignants de diverses écoles d’architecture intéressés par l’enseignement du paysage. J’ai également enseigné dans le DEA « Jardin Paysage Territoire » créé par Bernard Lassus et Augustin Berque, en 1994, avec Pierre Donadieu, Michel Conan, Jean-Pierre Le Dantec, Alain Roger...
Quittant l’école d’architecture pour l’Institut d’Urbanisme de Paris (IUP) basé à Créteil (Paris XII), j’ai poursuivi mon enseignement sur le paysage en y greffant une philosophie du jardin. Bien sûr, là, je devais aussi traiter de la nature en ville... Depuis quelques années je collabore à l’École supérieure de l’architecture des jardins (ESAJ), d’abord en concevant l’enseignement de la géohistoire de la pensée écologique, puis en organisant un cycle de « Conversations sur le vivant » à l’Académie du climat, une séance mensuelle durant l’année universitaire. C’est un regard complémentaire sur le paysage, par exemple, sur les quatre éléments (terre, air, eau, feu), sur l’écosophie, sur l’éthique environnementale, l’écoféminisme, etc.
« Le paysage n’est pas un décor, un réceptacle qui valoriserait une architecture, c’est une œuvre collective qui exprime la société qui le fait naitre et se transformer au fur et à mesure où les plantations croissent, parfois meurent et sont remplacées... »
Thierry Paquot
Le paysage n’est pas un décor, un réceptacle qui valoriserait une architecture, c’est une œuvre collective qui exprime la société qui le fait naitre et se transformer au fur et à mesure où les plantations croissent, parfois meurent et sont remplacées... Le paysage ne résulte pas de la seule action créative des paysagistes diplômés. Gilles Clément nous apprend que l’oiseau est aussi un paysagiste qui transporte une graine d’un lieu à un autre, où elle va pousser et certainement s’acclimater et s’hybrider... Et puis, les agriculteurs sont aussi des paysagistes dans le sens où le remembrement, le choix des cultures, la suppression des haies, etc., remodèlent les lieux. Enfin, les ingénieurs des infrastructures routières, autoroutières, ferroviaires modifient profondément les reliefs, les uniformisent, plantent les mêmes arbres, etc.
Cyberpaysage
Tout au long de votre essai, le paysage se révèle comme un objet complexe et donc difficile à réduire à une définition. Votre premier chapitre accorde une grande attention à l’évolution sémantique du paysage, en français et dans d’autres langues, à travers les âges et les domaines. Que nous apprend cette diversité d’usage à travers le temps ?
Dans notre langue, le mot « paysage », dès le XVIe siècle, appartient d’abord au vocabulaire des peintres, il désigne ce que « le regard embrasse d’un seul coup d’œil » pour reprendre la formule d’Antoine Furetière dans son dictionnaire publié en 1690. Les paysagistes sont des peintres de paysage, qui est un genre pictural, tout comme le nu, la nature morte, la marine... La géohistoire de la peinture du paysage est passionnante, car elle dépend aussi des techniques (la perspective, les aplats, l’encre, le pastel, la gouache, etc.), des supports (le bois, la toile, etc.), des instruments dont dispose le peintre (le chevalet, le couteau, les brosses, les pinceaux, etc.) et bien sûr de la culture ambiante (la place de la religion, la présence des mythes, la conception de la « nature », etc.). Ainsi convient-il de distinguer au XVIe siècle le paysage flamant du paysage italien, par exemple, et à la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle, le paysage des impressionnistes de celui des simultanéistes... Le mot « paysage » est polysémique, on parle de « paysage industriel », « paysage religieux », « paysage politique », « paysage sonore », « paysage nocturne », etc. Il faut s’attendre à voir surgir d’ici peu le cyberpaysage et l’« I.A-paysagiste », la numérisation est en marche et la confusion entre le réel et le virtuel va s’accroître. Nous sommes déjà dans un monde déréalisé...
« Il faut s’attendre à voir surgir d’ici peu le cyberpaysage et l’'I.A-paysagiste', la numérisation est en marche et la confusion entre le réel et le virtuel va s’accroître. Nous sommes déjà dans un monde déréalisé... »
Thierry Paquot
Quant aux autres langues européennes, le mot « paysage » se construit sur sa représentation, il s’agit ici d’une « image » (comme en allemand Landschaftsbild, en suédois landskap mälning ou en danois landskap maleri), là d’une « vue » (l’anglais distingue landscape et countryside). Nous sommes bien dans la tradition de la peinture. Montaigne considérait que celle-ci artialisait le paysage, c’est-à-dire que c’est par sa représentation qu’on le découvre...
Sensations
Nous traversons à travers votre ouvrage, différents domaines et définitions du « paysage » selon des prismes particuliers. Au terme de cet essai, comment le définiriez-vous à titre personnel ?
Nous saisissons le paysage par tous nos sens et pas seulement par la vue, je crois que cela est dorénavant acquis. Conséquemment, le paysage pour moi est polysensoriel, mais il fait appel à nos souvenirs, à notre imagination. Le paysage est toujours plus que ce quelque chose qu’on parcourt et qu’on trouve beau. Il rappelle d’autres sensations passées, réveille d’autres souvenirs et donc des lieux et des personnes. Tout paysage s’oppose à l’oubli. En cela il peut être trompeur, car nous avons tendance à enjoliver ce qui n’est plus. Et comme je me refuse à sombrer dans la nostalgie, je considère le paysage comme un « ouvert aux possibles », expression compliquée que je traduis plus simplement par un en-cours qui ne s’est pas encore entièrement déployé. Il y a dans tout paysage une potentialité de faire advenir de la beauté...
Faut-il accepter toute transformation du paysage sous l’effet des technologies, je songe ici aux éoliennes qui pour les uns défigurent le paysage et pour les autres anticipent sur son futur ? Je réside à deux pas du rivage, dans le Pays de Caux, et depuis peu un champ d’éoliennes a été réalisé en pleine mer au large de Fécamp, totalement visible depuis les falaises d’Étretat. Ayant en tête l’avant, j’ai du mal à accepter l’après, même au nom des technologies alternatives... Du reste je ne sais pas si ce genre de parc éolien est vraiment écologique ? Au XIXe siècle, certains se réjouissaient des fumées qui sortaient des cheminées d’usines, preuve de la croissance économique, sans se préoccuper de leurs effets sur la santé des habitants et sur le linge qui séchait au vent pollué. Il y a des paysages qui vous sont indifférents et même laids, pourtant ils ont leurs adeptes. Nous ne devons pas nier la dimension subjective dans l’appréciation d’un paysage. C’est pour cela que j’écris que le paysage est « un don des sensations ».
« Il y a des paysages qui vous sont indifférents et même laids, pourtant ils ont leurs adeptes. Nous ne devons pas nier la dimension subjective dans l’appréciation d’un paysage. C’est pour cela que j’écris que le paysage est 'un don des sensations'. »
Thierry Paquot
Productivisme
Quels sont les grands temps de transformation de notre rapport au paysage et quels en sont les marqueurs ?
Je consacre de nombreuses pages à des auteurs, dont certains sont oubliés (Frédéric Paulhan, Albert Dauzat, Daniel Mornet, Élisée Reclus, etc.) qui s’évertuaient à penser les paysages à l’aune du sentiment de la nature tel qu’il se manifestait alors. Toutes les cultures n’ont pas développé un sentiment de la nature, Victor de Laprade a tenté d’en faire l’historique des Grecs à nos jours et il y a des « trous », des moments où la société ne se préoccupe guère de sa relation avec la nature...
« Quant à moi, j’insiste sur les effets du productivisme – autre mot pour dire 'machinisme' ou 'capitalisme industrialiste' –, sur notre milieu, que je n’identifie pas au paysage mais qui détermine, en partie, les paysages. »
Thierry Paquot
Augustin Berque dans Les Raisons du paysage (Hazan, 1995) explique bien pourquoi la Chine et la France, à des périodes différentes de leur histoire se sont doté du mot « paysage », d’une pensée paysagère (avec des traités), de représentions de paysages (estampes, peintures., etc.), de réalisations de paysages, etc. Quant à moi, j’insiste sur les effets du productivisme – autre mot pour dire « machinisme » ou « capitalisme industrialiste » –, sur notre milieu, que je n’identifie pas au paysage mais qui détermine, en partie, les paysages. Qu’on adopte le terme d’anthropocène ou celui d’urbanocène (que je préfère), l’on reconnait une nouvelle ère géologique sous domination des activités humaines. Il y a donc des paysages de l’anthropocène que j’analyse différemment dans L’Amour des lieux (Puf, 2025), mais cela revient au même. Ce sont des paysages contraints, outragés par des catastrophes industrielles comme à Tchernobyl ou Bopal. Ce sont des paysages « inventés » comme ceux dédiés au tourisme massifié, aux gated communities, à l’agrivoltaïque, aux centres historiques pastichés, ils sont vite démodés. Ce sont les paysages « terrestres », ceux qui contribuent à l’habitabilité de la Terre, ceux que nous devons soigner...
Zader
Dans la sous-partie intitulée « Vers un sentiment globalisé de la nature ? », vous pointez du doigt une uniformisation du rapport à la nature et aux paysages, et une uniformisation des aménagements paysagers produits actuellement par les professionnels. Pensez-vous que la dynamique actuelle peut être inversée et comment ?
La situation est désespérante, partout et à des échelles différentes, la standardisation règne. Nous assistons à une homogénéisation des architectures, des entrées et sorties de ville, des aéroports et des gares, des centres commerciaux et des parcs de loisirs, des champs cultivés et des forêts exploitées, des écoles et des universités, de la presse et des médias, et même des parcs et des jardins, bref le capitalisme financiarisé et globalisé craint la diversité et l’hétérogénéité et ne souhaite laisser aucune place à la singularité émancipatrice. C’est pour cela que j’appelle à zader, c’est-à-dire non seulement à refuser tel ou tel grand projet inutile mais à lui opposer une alternative.
« le capitalisme financiarisé et globalisé craint la diversité et l’hétérogénéité et ne souhaite laisser aucune place à la singularité émancipatrice. C’est pour cela que j’appelle à zader, c’est-à-dire non seulement à refuser tel ou tel grand projet inutile mais à lui opposer une alternative. »
Thierry Paquot
La dynamique à l’œuvre va être difficile à contrer, mais, je vois ici et là, des collectifs de citoyens et des praticiens qui pensent le paysage autrement en partant de ses ressources propres, en privilégiant son écologie, c’est-à-dire son eau, ses sols, sa population animale, son imagination matérielle, son passé qui est un autre pays, comme on sait, etc. Il faut associer les habitants, qu’ils soient agriculteurs, éleveurs, promeneurs, les écouter, connaitre leurs attentes et leurs connaissances et ainsi reconfigurer un territoire en y exaltant la beauté, souvent cachée...

À lire : Thierry Paquot (2016), Le paysage, « Repères », La Découverte, 2025 (nouvelle édition), 128 pages, 11 euros.