Introduction
Voilà plusieurs années que Christophe Carraud, fondateur des éditions Conférence, s’évertue à introduire en France des penseurs italiens majeurs (Andrea Emo, Umberto Curi, Gugliemo Petroni, Carlo Cattaneo, Piero Calamandrei, Giuseppe Capograssi...) et des architectes prestigieux (Giuseppe Pagano, Giancarlo de Carlo, Gio Ponti). Se déprovincialiser est un impératif non seulement à l’heure d’une certaine mondialisation (celle du capitalisme financiarisé et numérisé) qui s’affiche hégémonique, mais aussi et surtout pour s’enrichir de l’altérité. Trop de réflexions publiées ici, demeurent franco-françaises, alors que nos voisins pourtant si proches restent bien éloignés et que leurs propos pourraient nous inciter à questionner nos certitudes... Christophe Carraud traduit, avec finesse, cinq textes de l’architecte Giancarlo Consonni, né en 1943, professeur de théorie architecturale au Politecnico de Milan, regroupés sous le titre, en forme de slogan : On ne sauvera pas la Terre sans sauver les villes. Il avait déjà traduit du même auteur : La beauté civile. Splendeur et crise de la ville en 2021.
Dans « Ville et nature : deux dons menacés », l’auteur rappelle la conception de la polis chez Aristote, « une communauté de familles et de lignées dans le bien-vivre : son objet est une existence pleinement réalisée et indépendante »), avant de la compléter par les apports successifs de Dante, Botero, Vico, Romagnosi, Cattaneo et Michelucci. Ils ne pouvaient imaginer la révolution technologique dans les réseaux de communication qui « a favorisé la domination affirmée des relations à distance sur celles de proximité, avec une conséquence importante : la prolifération de déconnexions qui défont les lieux où régnait la règle de l’interlocution et de l’agrégation harmonieuses (ou plus stimulante encore, de la concordia discors). » Ainsi la ville et la nature sont sérieusement ébranlées par le déploiement technologique et l’uniformisation et la standardisation qu’il génère. C’est dans cet article qu’il écrit : « On ne sauvera pas la terre sans sauver les villes. Il faut repartir de l’acte d’habiter comme manière consciente et responsable d’être sur terre. »
« On ne sauvera pas la terre sans sauver les villes. Il faut repartir de l’acte d’habiter comme manière consciente et responsable d’être sur terre. »
Giancarlo Consonni
Le mot « habitant » en italien date du Moyen-Âge, il doit, selon l’auteur, épouser la signification du latin incola, c’est-à-dire « donner sens à l’être, au monde et à l’agir ». En cela il devient un « tisserand d’urbanité ». Mais cela n’est envisageable que si « la beauté civile » et la société se solidarisent pour favoriser une vie citadine harmonieuse, comme l’explique Alberti. Mais « dans le monde où nous vivons, le récit urbain s’est interrompu : les nouveaux ensembles urbains sont muets tant sur le plan de la mémoire que sur celui de la culture et du rêve. Si les bâtiments parlent, c’est pour s’exhiber en vains bavardages. » La question de la sécurité, la multiplication des gated communities, la combinaison logement/transport, défont la cohérence sociale et aussi territoriale, aussi l’auteur prêche-t-il pour des « infrastructures de la socialité », seules capables de relier ce qui s’échappe... Se pose alors la question du logement qu’Engels réglait avec la révolution et la confiscation de la propriété privée. L’auteur décrit les principales lois italiennes en la matière, dont certaines, à ses yeux, vont dans le bon sens d’une réconciliation entre civis et incola : « Il faut que les individus et la collectivité (ré)acquièrent la conscience et la capacité de décider des conditions fondamentales de la vie : l’habitabilité d’un contexte, sa beauté, et le sens déposé dans sa configuration et son histoire. » Si Engels appelait à la disparition des « grandes villes », l’auteur les conserve tout en tenant compte des autres échelles territoriales capables de mener à bien d’intéressantes initiatives pour une meilleure habitabilité. Il n’en dit pas plus malheureusement, tout comme il n’évoque par le « biorégionalisme » du territorialiste Alberto Magnaghi. Le cinquième article s’intitule « Urbanité et souci de la Terre », il reconnait l’importance de la « question écologique » mais regrette que parfois elle enveloppe les autres questions (le travail, le logement, la cohésion sociale, l’urbanité, la beauté de la ville et des paysages...) au point de les occulter. Certes, il distingue une agriculture prédatrice et intensive d’une agriculture qui prend soin du sol et de la santé des habitants, mais s’inquiète d’une législation européenne trop laxiste envers la première qui bénéficie de dérogations aussi bien pour l’eau que pour les engrais toxiques... Il réclame une « révolution culturelle » sans trop nous expliquer comment elle s’effectuerait et avec quelles forces sociales et collectives. Sa position devrait être partagée par la majorité des Terriens, sans qu’il nous indique comment la mettre en œuvre : « La beauté civile, qui s’exprime dans les ensembles urbains et les paysages urbanisés, plonge ses racines dans la volonté collective d’améliorer la vie civile. La cultiver à nouveau est une manière de donner sens à la scène de la vie quotidienne et qualité à l’acte d’habiter. » Petit ouvrage passionnant qui en termes simples recense les défis que toute société se doit de relever, en Italie comme ailleurs !
Giancarlo Consonni (2024), On ne sauvera pas la Terre sans sauver les villes, traduit de l’italien par Christophe Carraud, Trocy-en-Multien, « Lettres d’Italie », éditions Conférence, 2026, 128 pages, 18 euros.