Introduction
À l'occasion du tournage du documentaire De terre et d'eau au Maroc, Antoine Basile et Ulysse Rousselet (Atelier Géminé) ont rencontré cet entrepreneur investi depuis une vingtaine d'années dans l'éco-construction et en particulier les techniques de la terre crue. Cet engagement professionnel véhicule une vision aussi radicale qu'optimiste et ambitieuse des évolutions sociétales à venir, inéluctablement, et à porter, aujourd'hui.
Parcours
Peux-tu te présenter ? Quel est ton parcours ?
Je suis natif de la ville d’Agadir, où j’ai grandi. Je suis entrepreneur du bâtiment, secteur dans lequel j’ai commencé à travailler à la fin des années 1990. En 2003, je me suis reconverti dans la construction exclusive en matériaux écologiques et locaux, suite à la rencontre de personnes qui m’ont transmis une conscience écologique.
À ce moment-là, j’ai pris un ou deux ans pour réfléchir et m’adapter, puis j’ai cessé toute activité de construction en matériaux industrialisés, pour me consacrer à ce domaine passionnant qu’est l’éco-construction. Pour ce faire, il a fallu que je me forme, que j’informe, que je découvre tout un pan de connaissances que je n'avais pas acquis dans ce métier à la base. J’ai donc été obligé d’adopter une casquette de chercheur.
Au bout de quelques années, j’ai commencé à pouvoir ériger des constructions dignes de ce nom, qui avaient une pérennité respectable et honorable.

Peux-tu détailler cette démarche de transition ?
Elle a commencé grâce à des rencontres avec des gens qui avaient le statut de compagnons, et qui avaient une grande connaissance dans le domaine de la restauration du patrimoine et de la construction écologique.
J’avais à ce moment-là une cliente à Agadir qui me demandait de construire l'extension de son ranch, un bâtiment pour une activité équestre et sportive, qui était déjà construit en terre. Elle me demandait si je pouvais en réaliser une extension. En tant qu’entrepreneur, je n’ai pas pu décliner cette offre, mais je me suis complétement reposé sur la connaissance des ouvriers que j’avais engagés pour cela.
C’était quelque chose de très frustrant parce que j'étais le responsable du chantier, mais j’étais dépourvu des connaissances spécifiques aux matériaux naturels. Il s’est fait malgré tout, dans la limite des connaissances des ouvriers, car je n’étais pas capable de justifier la faisabilité de certains choix techniques. C’était donc assez difficile à vivre.
Après avoir fini ce chantier, j’en ai fait le bilan et je me suis dit qu’il fallait que je me forme moi-même. Il fallait que je sache faire, avant de pouvoir prendre d’autres chantiers. C'est ce que j'ai fait.
C’est ainsi que j’ai découvert en 2002 le Traité de construction en terre [1] édité par CRAterre [2]. En lisant cet ouvrage-là, j’ai vu des courbes, des graphiques, une étude approfondie du matériau terre, alors qu’elle n’était pas du tout pour moi une technique scientifique. Ce fut une véritable révélation, je n’en dormais plus de la nuit.
Pendant deux ou trois ans, j’ai fait quelques projets d'éco-construction mais je continuais essentiellement à construire en matériaux industrialisés : béton, acier, etc. Je passais au fur et à mesure de la théorie à la pratique, jusqu’à pouvoir maîtriser la totalité du bâtiment, c’est-à-dire des fondations jusqu’à l’étanchéité, l’isolation thermique, les finitions, etc. Je réalisais peu à peu qu’il s’agissait d’un tout autre métier, qui nécessitait ses propres règles et son propre savoir.
En 2008, j’ai complètement arrêté de faire des projets en béton pour ne plus faire que des projets écologiques. Il a fallu que je change de niveau de vie, socialement et économiquement parlant. J’avais beaucoup moins de moyens et beaucoup moins de charges aussi. C'était une structure beaucoup plus petite qui imposait de changer de vie. Ça a été une décision difficile mais je ne pouvais pas faire autrement : si je devais avancer et défendre ce en quoi je croyais, il fallait le faire. Heureusement, ma famille a suivi, et s'est adaptée à notre nouveau niveau de vie. Cela se passe très bien.
Les qualités de la terre
Qu’évoque pour toi la construction en terre ?
La terre est le seul matériau naturel qui est prêt à l'emploi, ce qui est un atout énorme. Avec la terre, on n’a pas besoin de rajouter quoi que ce soit. Avec tous les autres matériaux, il faut rajouter un liant, des agrégats, etc. C’est aussi un matériau minéral avec lequel on peut réaliser entièrement un projet de construction. Mais surtout, il s’agit du seul matériau réutilisable tel quel à l’infini, ce qui est extraordinaire. Il n’y a pas d’autres matériaux qui peuvent faire cela, même la pierre peut se dégrader avec le temps, dans une échelle assez longue : une pierre peut se casser et ne plus assurer son rôle structurel initial, alors que la terre non. Même si la terre se dégrade, au bout de millions d’années, son stade ultime après érosion est l’argile, ce qui crée plus de cohésion.
Donc c'est un matériau porteur d'avenir et de possibilités. C’est un matériau meuble qui peut prendre toutes les formes que l’on veut et qui ne nous impose aucune forme. Les autres matériaux structurels tels que le bois, la pierre, nous imposent une forme, physiquement par leur volume, alors que la terre, étant un matériau meuble, permet au constructeur de choisir ses formes. Comme pour le béton de ciment, la terre offre la possibilité d’être moulée, pour faire des briques par exemple.
Par ailleurs, on peut construire avec n’importe quelle terre, peut-être pas avec n’importe quelle technique, mais avec n’importe quelle terre. C’est pour cela qu’il y a des techniques différentes : cela vient de la diversité des terres disponibles, rien que cela est assez extraordinaire. En plus, c'est le matériau qui nous donne le plus d’autonomie. On peut très bien construire hors de la « sphère capitaliste », du transfert d'argent, etc. On peut se construire son propre logement sans avoir de moyens du tout, uniquement avec du travail, c’est-à-dire des kilocalories humaines. Beaucoup de gens sont exclus de l’acte de bâtir, parce qu’ils n’ont pas les moyens, mais ils ont quand même le droit d’être logés, et la terre permet cela. On le qualifie parfois – à tort, d’ailleurs – de matériau du pauvre, parce qu’il n’a besoin que de travail. Le pauvre n’a pas toujours les moyens financiers, mais il a sa santé, il peut travailler en auto-construction, c’est pour cela que le matériau est porteur d’espoir pour cette tranche sociale de la population. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas le matériau du riche aussi, parce que c’est le matériau champion du confort hygrothermique.
Si vous voulez du confort, vous n’avez pas un matériau plus confortable : c’est le matériau le plus porteur de confort thermique, hygrométrique, acoustique. Il est aussi isolant de la pollution électromagnétique, qui représente aujourd’hui un fléau grandissant, puisque tous les appareils fonctionnent avec des champs électromagnétiques (téléphones, radio, télévision…), qui sont une pollution. Quand on est soumis en permanence à des champs de haute intensité, on peut développer de graves problèmes de santé, comme la leucémie, le cancer, etc. Donc c’est en même temps le matériau du pauvre parce qu’il ne requiert pas de moyens financiers particuliers, mais il peut aussi intéresser – et il intéresse de fait d’ailleurs – les classes moyennes ainsi que les gens plus aisés économiquement.
Revenir à la terre
Le Maroc est un pays qui a un patrimoine très important de construction en terre, mais qui, comme plein de pays au monde, a vu des transformations avec l'apparition du béton de ciment. Aujourd’hui certaines personnes veulent revenir à ce matériau, pourquoi est-il pertinent de revenir à la terre aujourd’hui ?
A-t-on réellement le choix ? On revient à la terre et plus globalement aux matériaux écologiques et propres par effet de mode, par prise de conscience, mais en réalité nous n’avons pas le choix : le monde de la construction génère 40% des gaz à effets de serre, de manière directe et indirecte, ce qui constitue la moitié du problème de notre globe terrestre, c‘est énorme.
De toute façon, la nature fait son travail, c’est-à-dire que tout ce qui n’est pas durable va être éjecté naturellement. Tous les autres matériaux sont soit corrodables, soit ne tiennent pas dans la durée. La nature effectue toujours un tri, sur le long terme. Donc la construction du futur, c’est une construction écologique, qu’on le veuille ou non. Nous sommes obligés d’y arriver, et ceux qui se placeront avant auront plus de chance d’être efficients et de proposer des choses intéressantes pour le futur.
En plus du côté écologique, revenir au matériau terre, ça a du sens, car tout le monde cherche le confort. Est-ce normal qu’au XXIe siècle, on soit encore obligé de refroidir l’air ambiant par un climatiseur ? Et qu’à partir du moment où on l’éteint, on retrouve une chaleur infernale dans son habitat ? Ce n’est pas durable comme système de rafraichissement. À l’inverse, quand ce confort thermique vient par irradiation des murs en terre par exemple, c’est durable parce qu’on ne consomme aucune énergie.
Aujourd’hui les matériaux de construction conventionnels posent un problème écologique depuis leur fabrication. Ensuite, pendant la vie en œuvre du bâtiment ils ne sont pas confortables, ce qui nous oblige à injecter de l’énergie à travers la climatisation et le chauffage. Enfin, puisqu’ils ont une durée de vie limitée, quand il faut les démolir, ils posent encore un problème majeur. On se retrouve avec des déchets dont on ne sait pas quoi faire. Que faire de matériaux qu’on ne peut pas démolir facilement et de ces quantités énormes de déchets ? Au siècle précédent, ce n’était pas évident, parce que les bâtiments en béton armé étaient encore tout neufs. On était dans la jeunesse du béton armé, les gens disaient “ça tient, c’est solide”. Mais au XXIe siècle on va démolir et on va comprendre pourquoi on démolit. Les gens vont prendre automatiquement conscience des défaillances de ces matériaux et vont essayer de faire des choix plus raisonnables.
La terre en milieu urbain
Concernant la construction en terre en milieu urbain, on voit souvent que les projets innovants sont en milieu rural et il est difficile de faire accepter le fait qu’on peut construire en terre dans les villes… La construction en terre a-t-elle sa place en milieu urbain selon toi ?
La médina de Marrakech est construite sur 600 ha d’habitat dense intramuros. Donc, à la question de savoir si la construction en terre est adaptée aux structures urbaines denses, nous avons déjà la réponse. Il ne s’agit pas de disserter. Nous savons que c’est faisable, avec des petites ruelles. Aujourd’hui, si nous avons des grandes artères, cela nous donne l’avantage de pouvoir acheminer beaucoup plus facilement le matériau terre pour la construction. On a des engins de levage qui existent qui sont capables de répondre aux contraintes de manutention du matériau. Donc, oui, c’est possible. C’est prouvé par le temps et par le patrimoine. C’est sa force : personne ne peut le nier, il a la force d’exister.
Maintenant, en ce qui concerne les solutions techniques, il est évident que la mise en œuvre du matériau terre doit être adaptée au milieu urbain. Pour cela, la préfabrication d’éléments – petits ou grands – est une bonne solution. Plus ces éléments sont grands, mieux c’est. En effet, en ville, on va souvent essayer de travailler avec un matériau exogène parce qu’il n’y a pas tellement de matériaux disponibles en ville. Même si, lorsqu’on fait une excavation pour des sous-sols, on peut prélever de la terre. Mais le plus souvent, les gens ne préfèrent pas faire de sous-sols pour des projets modestes. Donc on est obligé de prélever le matériau à l’extérieur. Quitte à amener le matériau d'ailleurs, autant l’amener sous forme préfabriquée, préétablie. Cela facilite les choses et a un côté rassurant. Si l’on se met à stocker de la terre sous forme brute, foisonnée, dans un chantier, c’est moins rassurant pour les citadins, habitués à des matériaux standardisés, avec des arêtes propres, etc. Donc la mise en œuvre brute de la terre n’est plus forcément adaptée en ville. Mais aujourd'hui, les solutions de préfabrication fonctionnent, comme dans cette école urbaine où a été construite une salle de classe en pisé préfabriqué. Dans l’urbain, il est habituel de faire de la préfabrication de petits ou grands éléments, puis de les mettre en œuvre avec des engins de manutention. C’est un procédé tout à fait facile et accessible, toutes les entreprises ont des engins de manutention. Cela ne leur demande pas des efforts trop importants en investissement et en savoir-faire.
Sachant qu’en ville, le foncier coûte cher, si les murs de terre ont une grande épaisseur (45 cm par exemple), est-ce que ça ne constitue pas un inconvénient ?
Pour répondre à cela, il faut préciser qu’il y a trois types de matériaux. Il y a les matériaux qui sont hyper conducteurs thermiquement, d'autres qui sont isolants, et, entre les deux, il y a des matériaux qui ne sont ni bons isolants, ni bon conducteurs thermiques : c’est le cas de la terre. Quand on a des matériaux qui sont conducteurs, on est obligé de mettre un isolant thermique. C’est le cas aujourd’hui : si vous voulez construire décemment, il vous faut une structure, puis un mur, puis il vous faut un isolant thermique, soit un doublage avec un vide d’air, etc. Les projets qui sont bien conçus n’ont pas des épaisseurs de 10 ou de 15 cm, mais sont plus proches des 30 à 35 cm. Cela veut dire qu'aujourd'hui les projets confortables, ont déjà une épaisseur importante. Donc, si l’on compare avec des murs en terre de 45 cm, il y a seulement 10 cm de différence. Ce ne sont pas ces 10 cm là, au vu du poids écologique de ce matériau, qui vont changer la donne. En plus de cela, les murs épais sont des murs rassurants, plutôt que des structures optimisées. C’est instinctivement plus rassurant d’avoir des structures épaisses.
Par ailleurs, la réponse à cette question se trouve déjà dans nos médinas. Traditionnellement, dans les villes, nos anciens ont fait des murs mitoyens. Chacun est obligé de faire attention à la structure de son voisin, et inversement. Cela crée de la cohésion sociale. Maintenant ce n’est plus le cas : c’est chacun pour soi. On tend à détruire cette cohésion sociale. Or le bâtiment doit avoir une force de cohésion, il doit obliger les gens à avoir de la cohésion sociale. En réalité, le mode de vie individualiste est complètement dépassé. Nous sommes obligés d’être à côté de l'autre, de le respecter, de faire ensemble. Si je suis ton voisin, je suis obligé de surveiller ta baraque quoi qu’il arrive. Ça, c’est fort. Voilà les leçons qu’on ne tire pas souvent de la médina. On ne tire pas ces conclusions-là, parce qu’on parle du patrimoine en restant un peu superficiel, en évoquant seulement l’esthétique d’un patio, ou le charme d’une fontaine. Mais ce n’est pas cela, il faut voir les autres côtés, notamment le fait que la médina incarne un mode de vie véritablement cohérent, qui tient la route. Ce n’est pas qu’un mode de vie parmi les autres, c’est un mode de vie idéal.
Résistance au changement
Sur l'emploi des matériaux renouvelables et écologiques, à quels freins as-tu été confronté au Maroc ? Y a t- il des manquements, des carences ?
Lorsqu’on est dans cette démarche-là, on est confronté à tous types de freins. Premièrement, les gens ne font pas confiance à ce matériau, ce qui est complètement normal : moi-même je suis passé par là. En réalité, le manque de confiance vient du manque de connaissances. En fait cette confiance, c’est une confiance personnelle. C’est l’avantage. Pour construire en terre, tu dois être quelqu’un de confiance parce que c’est toi qui fais la pérennité du projet. Comme c’est très peu normalisé, c’est ton savoir, ton sérieux et ta bonne réputation qui font que les gens te font confiance. Et là, je pense qu’on reprend les vrais fondements de l’architecture finalement. Dans un projet de construction, il faut un rapport de confiance. Il ne s’agit pas uniquement de vendre quelque chose, de se faire payer, et de laisser l’assurance se charger du reste. Non, il s’agit de rester solidaire de ses bâtiments. C’est une dimension que j’aime beaucoup, parce que cela m’oblige à rester en bons termes avec mes clients, et c’est très bien parce que c’est grâce à cela que j’ai du travail. Finalement, cela remet au centre l’idée de l’art : le bâtisseur est censé être et réputé comme homme de l’art. Ce n’est pas la qualité des matériaux que tu achètes qui fait la pérennité de ton projet, c’est ton savoir-faire, ta gestion quotidienne et ton bagage expérimental qui font la réussite des projets. Et c’est tant mieux qu’il en soit ainsi, parce que le métier de l’entreprise est basé sur la confiance et la solidité de ce qu’on propose. On ne propose pas n’importe quoi, parce qu’on est solidaire de notre projet.
Concernant les freins, aujourd’hui le frein le plus important, est le côté normatif et juridique des choses. Quand j’ai commencé en 2003, il n’y avait pas de cadre juridique pour ce type de construction. Fort heureusement, en 2014, le Maroc s’est miraculeusement doté d’un règlement parasismique pour la construction en terre. C’est une aubaine, parce qu’il n'y a pas plus de quatre ou cinq pays dans le monde qui ont un tel règlement, qui leur permet de demander l’autorisation de construire avec des murs porteurs en terre ou avec de la maçonnerie de pierre hourdée à la terre (parce que cela a le même caractère de « faiblesse »). Ce Règlement Parasismique des Constructions en Terre (RPCT 2011) [3] est en vigueur depuis mai 2014. En ce qui me concerne, c'était comme un cadeau : j’ai choisi mon métier au bon moment. À cette époque-là, j’étais à peine capable de maîtriser les étapes du bâtiment. Il faut du temps pour maîtriser ces étapes et pouvoir s’adapter aux différents territoires. Quand j’ai commencé à travailler, je ne pouvais pas refuser des commandes : je me déplaçais partout au Maroc, en fonction des projets. Cela m’obligeait à aller dans des territoires différents et de trouver, malgré tout, les matériaux que je pouvais assurer. On développe ainsi une connaissance beaucoup plus large. En regardant un paysage, on devient capable de détecter les matériaux et le potentiel en matériaux inertes, en liant, en sable… Et c’est une richesse extraordinaire, qui me permet de travailler presque n'importe où. C'est un avantage qui me vient de cette période de grande difficulté.
Donc, l’aspect juridique de la construction en terre a été réglé avec ce document du RPCT. Mais ce règlement ne permet pas de construire plus haut qu’en R+1. Il y a beaucoup de contraintes architecturales, ce qui fait que les architectes sont souvent peu intéressés, notamment quand on leur dit qu’ils ne peuvent pas excéder un certain pourcentage d’ouverture dans une façade, qui est de 15% ou de 20%. Les gens veulent souvent des grandes baies vitrées, qui ne sont pas très adaptées à notre climat. Il y a des frictions et tout le monde n’est pas d’accord.
Il y a aussi des problèmes de gestion financière de projets, parce qu’on achète très peu de matière première. La plupart des matériaux sont disponibles, donc on a essentiellement de la main d'œuvre. On achète beaucoup de choses en liquide, et il est difficile de répercuter cela dans des factures. Ce problème m’a poussé à opter pour une forme de coopérative plutôt qu’une SARL classique. Aujourd’hui, la coopérative est une forme porteuse de sens, d’avenir et de durabilité. Travailler en coopérative avec des artisans, je pense que c’est l’avenir de la construction écologique, ce qui est très bien d’ailleurs. Ce modèle a une plus grande dimension de partage, et ne se limite pas simplement à stocker des richesses.
Par ailleurs, il faut bien évidemment convaincre les clients, qui sont des urbains, ne veulent pas de murs poussiéreux, surtout en intérieur. Ils veulent le mode de vie dont ils ont l’habitude, dans des constructions en terre ou en pierre… Mais c’est bien parce que la terre permet de diversifier les offres notamment en termes de revêtements.
Le coût de la terre
Est-ce que cela coûte plus cher de construire en terre aujourd’hui ?
Non, je ne construis pas plus cher, c’est pratiquement le même prix qu’une construction en béton. Il faut savoir que quand on décompose le coût d’une construction en matériaux locaux, on achète 80% de main d'œuvre et 20% de matière. Donc si, dans les 80%, on a une main d’œuvre chère – comme c’est le cas en France, par exemple – évidemment les prix montent considérablement. Au Maroc, ce n’est pas le cas, on a encore des prix très raisonnables, donc on facture en conséquence.
De toute façon, pour les clients ici, il est hors de question de payer plus cher une construction en terre qu’une construction en béton. Il ne s’agit pas d’une clientèle farfelue. Dans la négociation, on nous montre un devis contradictoire, et il faut accepter ou refuser. Ce n'est pas plus mal, parce que l'écologie ne doit pas coûter plus cher, il n'y a pas de raison. C’est donc ici qu’on devrait développer des solutions, si on est capable d’avoir des bâtiments moins chers ou au même prix, avec un meilleur confort, une démarche écologique, et une plus grande durabilité. C’est ce qui se passe, en réalité.
Dans les projets où l’on a une double structure, c’est-à-dire béton et terre, on se retrouve à payer une double structure. Dans l’exemple du musée de Tiznit conçu par Salima Naji, le mur en terre pourrait porter, à lui seul. Mais avec le rajout des poteaux en béton, effectivement il y a une double structure, donc cela coûte cher. Dans ce cas-là, le client lambda considérera que c’est trop cher.
Quand on parle du coût, il faut aborder la notion de temps de la construction, parce que pour construire 1 m² de parpaing, il faut moins de temps que pour construire 1 m² carré de pisé… Le pisé est-il concurrentiel ?
Il faut comparer ce qui est comparable : on ne compare pas un mur en pisé à un mur en parpaing, parce qu’ils n’ont pas la même fonction. Le mur en pisé constitue la structure du bâtiment, tandis que le mur en parpaing ou en brique n’est qu’un remplissage. Vous ne mettez le mur en parpaing qu’une fois que vous avez fini la structure. Donc, il faut comparer l’ensemble du processus de la construction, du départ jusqu'à la finition du bâtiment. Et là, je vous étonnerai en disant que cela va plus vite, que cela prend moins de temps. Il est plus rapide de construire en terre ou en pierre que de construire en béton, car lorsque l'on coule du béton, on a un temps d’arrêt obligatoire. Il faut une cure, de 14 à 21 jours au minimum, pour chaque ouvrage en béton coulé. Nous n’avons pas cette limite dans la construction en terre, puisque ce sont des structures semi sèches notamment pour le pisé, et entièrement sèches pour les adobes et BTC. Donc il n’y a pas de temps de séchage, pas de cure, pas de problème de réaction chimique nécessaire pour aboutir à un pic de maturité et pour pouvoir être chargé.
Et cela, je le prouve. Premièrement, par cette salle de classe en pisé préfabriqué qui a été construite et finie en 2 mois. Pour revenir à la question de l’adaptation au milieu urbain, ce projet-là démontre l’intérêt de la préfabrication. Deuxièmement, lors du Solar Décathlon 2019, j’ai réalisé 3 projets qui ont tous été construits et finis en moins de 21 jours. Si c’était en béton, les 21 jours auraient à peine servi à finir la cure de l’ouvrage…
Apparence et communication
Doit-on montrer le pisé ou pas ? La structure doit-elle être apparente ?
Aujourd’hui, et depuis quelques années, il y une mode qui consiste à montrer le pisé brut, tel qu’il est, sans enduit, brut de décoffrage, avec éventuellement différentes couleurs de terre. Cela fait l'unanimité, c’est très bien parce que cela amène un engouement pour le matériau, mais un engouement esthétique uniquement. Cependant, le problème c’est qu’il y a un prix à payer, celui de la stabilisation. En effet, pour que ces structures en terre restent brutes, lisses, rassurantes, avec des arêtes bien finies, on est contraint à la stabilisation, c’est-à-dire qu’on va ajouter un liant hydraulique, notamment de la chaux hydraulique voire du ciment, qui sont tous cuits à plus de 1 300 degrés, et on stabilise dans la masse, c’est-à-dire que si on stabilise à 6 ou 7 % un ouvrage qui fait 45 ou 50 cm d’épaisseur, la quantité de liant est énorme ! En plus de cela, il va y avoir des structures soit en acier, soit en béton armé, parce qu’on ne croit pas vraiment que le pisé puisse être porteur. Finalement, on se retrouve à payer une structure en béton armé, ainsi qu’une grande quantité supplémentaire de ciment dans ces murs en terre pour qu’ils restent bruts. Comparé à cela, l’aggloméré de ciment, qui est décrié par tous les écologistes, est une structure creuse qui ne contient que 7% de ciment et avec une épaisseur de 15 à 20 cm. En pisé stabilisé, on a un mur de 40 cm qui est plein et qui est stabilisé au même pourcentage de ciment !
Ceci dit, je pense que c’est une transition, c’est une période dont l’avantage est qu’elle permet de convaincre les architectes, les clients éventuellement, les maîtres d’ouvrages… On transmet l’idée que le pisé est un matériau esthétiquement intéressant. Même si la stabilisation n’enlevait rien au confort thermique, hygrométrique et acoustique du matériau [hypothèse à confirmer, N.D.E.], la dimension écologique est perdue. Comme solution à cela, il y a deux possibilités. Soit on accepte une certaine perte de matière du fait du ruissellement de pluie, on l’admet et intègre cela dans l’acceptation y compris esthétique du matériau. Sinon, on enduit. Ce sont les deux solutions.
Il y a un travail intéressant sur le sujet, c’est celui de Martin Rauch, un constructeur autrichien, céramiste à la base, mais qui a fait beaucoup de choses intéressantes. Pour sa propre maison, il a intégré des briquettes dans les murs en pisé pour freiner le ruissellement. En principe, quand il pleut et que l’eau ruisselle sur la façade, il y a un phénomène d’accélération. Plus la façade est grande, plus l'eau s'accélère. Quand on intègre des briquettes, on casse cette force d’accélération de l’eau. Il y a une petite perte de matière, mais cela donne un charme intéressant, et cette solution est la seule qui m’est apparue, au niveau des pays de l’ouest, raisonnable. Parce qu’il a pris la peine de réfléchir à une solution. C'est une solution tirée du patrimoine, encore une fois. On se rend compte que le patrimoine peut nourrir même en termes de solutions techniques pour éviter de tomber dans des pratiques qui ne sont pas respectables au niveau écologique.
[1] Traité de construction en terre, CRATerre, Hugo Houben, Hubert Guillaud.
[2] Créé en 1979, le CRATerre (Centre international de la construction en terre) a acquis une renommée mondiale dans le domaine de la construction en terre et des cultures constructives locales.
[3] Le Règlement parasismique des constructions en terre, RPCT 2011, constitue l’ensemble des performances requises et des prescriptions techniques destinées à améliorer la résistance des constructions en terre en cas de séisme.
Entretien
Antoine Basile et Ulysse Rousselet (Atelier Géminé) dans le cadre du film De terre et d'eau
Illustration
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