Le Faré de Longoni ou l’éveil des constructeurs

Lola Paprocki Salomon Tyler | 30 juin 2021

Introduction

qui architectes : Encore Heureux & Co-architectes (Lola Paprocki) | constructeurs : Ahamada Tchanga & Collectif dallas (Salomon Tyler)

quoi un Faré (abri traditionnel local) du Lycée des Métiers du Bâtiment de Longoni

Longoni, Mayotte.

quand  Permis de Construire : 17/06/20 | Chantier :15/10/20 – 21/12/20

pourquoi le faré du lycée participe à l’activation du Lycée des Métiers du Bâtiment de Longoni en marquant sa présence sur le site en amont du chantier

comment fondations blocs à bancher | dalle béton 20cm | soubassement basalte issu du réemploi | charpente bois de réemploi | remplissage Brique de Terre Comprimée (BTC), elles ont été fabriquée par un jeune briquetier de l’île (AC-BTP) | mortier naturel Briki | tôles nervurées de réemploi (sans doute l’élément le plus complexe à mettre en œuvre !) | menuiseries, portes et fenêtres de réemploi (avec du recul, trop léger et trop optimiste !) | tous les matériaux de réemploi sont issus de la démolition soignée de la mairie de Sada.

pour qui Rectorat de Mayotte

avec qui étudiants du lycée professionnel de Dzoumogné et de Chirongui | association Kaja Kaona |association Art.terre | CM2 de Longoni | habitants du quartier

combien 110 000 euros

Geoffrey Airiau | Le Faré préfigure l’arrivée prochaine du Lycée des métiers du bâtiment de Longoni. Quel rôle joue ce petit édifice temporaire vis-à-vis de l’important projet à venir et des habitants du territoire mahorais ?

Lola Paprocki | Le Faré est un petit espace protégé de la pluie et du soleil qui constitue une émergence préparant à l’action à plus grande échelle du lycée en gestation. Il a pour objectif de fédérer et de stimuler des rencontres autour d’un projet plus vaste. Situé au nord du site, à proximité du village, parmi l’habitat informel, la construction de ce premier petit édifice ancre le site dans la réalité quotidienne des riverains et établit un lieu de rencontre et de médiation autour du projet. À l’échelle du futur lycée, commencer par un si petit projet semble dérisoire, pourtant il joue un rôle important dans le message qu’il porte et ce, dès la conception. Prenons par exemple la structure bois du faré qui, en plus d’être inclassable pour le contrôleur technique car issue d’un gisement de réemploi, est en remplissage de brique de terre comprimée (BTC). Ce type d'assemblage bois-brique n’est pas permis par l’ATEx A ( L’ATEx de Type A permet en effet la construction en BTC autoporteuses en R+1 et en remplissage d’une ossature en béton) en vigueur à Mayotte. Pourtant, sa pérennité n’est plus à prouver comme en témoignent les cases SIM, premières maisons en BTC construites il y a 30 ans et issues d’un des plus vastes programmes de développement de l’habitat que l’île ait jamais connu. Dans le cadre d’un projet classique de plus grande échelle, nous aurions eu du mal à justifier ces matériaux. Toutefois à l’échelle du Faré et avec le soutien d’une maîtrise d’ouvrage engagée, nous avons pu montrer que le réemploi, l’utilisation de la BTC et le chantier participatif étaient possibles.

Le Faré de Longoni ou l’éveil des constructeurs
le faré de longoni [Daman Studio - topophile]

Le réemploi

Le réemploi de matériaux dans la construction informelle est chose courante à Mayotte. Le Faré s’inscrit cependant comme l’une des premières commandes publiques du territoire portant une telle démarche. A-t-il été compliqué de convaincre la maîtrise d’ouvrage ?

L.P. | À l’ère d’une nécessaire décroissance, certaines maîtrises d’ouvrage et institutions commencent elles aussi à remettre en question l’usage intempestif du béton et recherchent des modes constructifs alternatifs. Effectivement, les matériaux utilisés dans les bâtiments publics à Mayotte ont trop longtemps participé à la détérioration de l’environnement écologique et socio-économique de l’île. Aujourd’hui, il est temps de faire un pas de côté en construisant des bâtiments publics exemplaires. C’est en surfant sur cet engouement que nous avons initié la première démolition soignée officielle de Mayotte : celle de la mairie de Sada, dont les matériaux réemployés ont servi à la construction du Faré. Cette opportunité de réemploi s’inscrit dans un accord sous-jacent entre le Rectorat et la mairie que nous avons accompagné dans chaque phase de la déconstruction. Tout au long de l’aventure, le Rectorat de Mayotte a parfaitement illustré ce réveil des acteurs publics. Une volonté de construction éco-responsable est très clairement décrite dans ses appels à candidatures, à l’instar de celle pour laquelle nous avons répondu pour le Lycée des métiers du bâtiment de Longoni, qui propose dès le départ de financer un ATEx lié à la BTC. Cet Atex de type B, viendra renforcer celui de type A en proposant d'autres systèmes constructifs comme la BTC en remplissage d’une structure métallique.

Comment a été accueillie cette approche constructive inhabituelle par l’entreprise chargée de la dépose et des travaux ?

Salomon Tyler | La logique du réemploi a bien été assimilée par Ahamada Tchanga, l’entreprise chargée de la dépose des matériaux mais également de la mise en œuvre sur site. C’est une première pour eux dans le cadre d’un marché public bien que la logique de réemploi soit coutume à Mayotte. Cette prise de conscience est sûrement née d’un intérêt économique face à des maîtrises d’ouvrages de plus en plus conscientes des problématiques locales liées à la ressource constructive. L’aspect pédagogique du chantier a joué un rôle dans l'engagement d’Ahamada Tchanga car ils ont fini par adopter le rôle de passeurs de ces « nouveaux » modes de construction et par incarner une posture inspirante auprès des élèves des lycées de Chirongui et de Dzoumogné. Du côté du collectif dallas, la démarche de réemploi a inévitablement comporté sa part de surprises qui complexifient le chantier et ses dessins d'exécution. Les exemples sont variés malgré qu’ils soient plus ou moins prévisibles : inventaire précis du gisement, sections de bois difficiles à exploiter car pointées abondamment, des percements dans les tôles correspondant aux anciennes pannes, vol de bois de charpente déposé et stocké pour notre chantier, etc. La rédaction du CCTP (Cahier des Clauses Techniques Particulières) sur base d’un gisement de réemploi a permis d’anticiper bon nombre de problèmes. Notre mission n’a pas commencé avec la pose de la première pierre, nous sommes arrivés un mois plus tôt pour préparer le chantier et ajuster la conception au gisement réel. Les approvisionnements en matériaux de construction sont irréguliers à Mayotte, avoir la majorité des matériaux nécessaires sous la main a été très rassurant, et aura surement participé au respect des délais de chantier prévus.

le faré de longoni, sur le chantier école [collectif dallas - topophile]

Un chantier école

Les élèves du Lycée des métiers du bâtiment actuel ont pu accompagner le projet dans ses différentes phases. Dans quelle(s) mesure(s) ce bâtiment fait-il office d’outil pédagogique à la construction, avant, pendant et après sa réalisation ?

S.T. | Ce chantier « fait école » dans le sens où il a été marqué par la pluralité et la diversité des individus qui ont pu y participer: les lycéens, les habitants petits et grands, les associations locales, les artisans, etc. D’ailleurs, l’offre de marché public comportait un lot « pédagogique » impliquant la participation active des lycéens sur le chantier : les différentes classes sont intervenues sur des étapes précises correspondant à leur domaine d’études. Les ateliers se sont déclinés en deux temps forts: des moments d’observations de la construction et des moments d’actions (levage de la charpente, fabrication et pose de BTC). Nous avons également accueilli Kaja Kaona, une association de réinsertion qui lutte contre l’inactivité chez les jeunes mahorais. Plusieurs de leurs membres se sont portés volontaires pour nous aider le temps d’une journée, l’occasion pour l’équipe du chantier de leur transmettre des techniques simples de construction: maçonnerie BTC, coupe de tôles, couverture, pose de menuiseries. Enfin, je pense que c’est évidemment un chantier école aussi pour ses constructeurs et architectes. L’Atelier Ya Hazi y a fait ses armes en suivi et en conception de chantier, Le collectif dallas y a appris à réaliser une charpente élaborée et à poser une couverture, tandis que l’entreprise Ahamada Tchanga, déjà à l’aise avec la maçonnerie, s’initie à la pose de la BTC. Chacun des acteurs se met un peu en danger sur ce projet, ce qui en fait un exercice difficile mais valorisant et enrichissant pour chacun.

L.P. | Ayant obtenu une bourse du ministère, le lycée de Dzoumogné est en train de créer une Filière Complémentaire d’Initiative Locale (FCIL) pour l’enseignement de la BTC. Faute d’espace pour enseigner cette option aux futurs maçons dans l’enceinte de l’actuel lycée, nous avons convenu d’installer leur matériel au sein de l'appentis nord du faré. Une partie du faré deviendra donc un espace de démonstration et de sensibilisation à ce matériau. L’actuel lycée des métiers des bâtiments situé à Dzoumogné, préfigure déjà son déplacement à Longoni en installant une classe au-delà de ses murs. L’association Art.Terre y forme déjà les professeurs qui pourront ensuite transmettre les savoir-faire à leurs élèves.. L'installation de la presse et les formations des professeurs ont débuté en mai 2021 et seront poursuivies par des ateliers avec les élèves en Gros-Œuvre du lycée de Dzoumogné.

le faré de longoni, maçonnerie de BTC [Mahieu Groshe - topophile]

Pouvez-vous nous décrire une journée-type sur ce « chantier-école » métamorphosé en haut lieu de transmission entre les architectes, les artisans et les habitants ?

S.T. | Il est difficile de définir une journée type. Ceci dit, le jour du levage de la charpente avec les étudiants du lycée de Chirongui reste pour moi un souvenir de chantier particulier. Après de nombreuses complications qui remettent encore et toujours l’arrivée de la grue sur site, celle-ci finit par arriver. Les fermes remontées la veille sont prêtes et le camion arrive peu après l’arrivée des lycéens de Chirongui. La manœuvre est délicate, les fermes pré-percées doivent épouser les pattes métalliques en attente. Devant le challenge, tout le collectif s’active et écoute attentivement les conseils des professeurs encadrants sous les yeux ébahis des élèves qui observent calmement. Une fois la pause du midi terminée, deux fermes sur quatre sont déjà levées. Rassurés par le bon déroulé de la journée, nous laissons la place aux lycéens qui s’emparent des outils et participent activement à la fixation ainsi qu’à la mise à niveau des deux dernières fermes. Nous sommes à la fois surpris et très satisfaits par la tournure que prend la journée. Les élèves qui semblaient s’ennuyer aux premières heures de la journée prennent part activement au chantier. Très volontaires et heureux de découvrir de nouveaux outils, de réaliser à échelle 1, ils se sont partagé les tâches dans une bonne ambiance. Nous nous retrouvons pour un temps superviseurs, puis spectateurs du chantier.

le faré de longoni, levage des portiques [collectif dallas - topophile]

Un chantier ouvert

La démarche de transparence et d’ouverture du chantier a-t-elle favorisé l’appropriation du projet par les habitants et insufflé de nouveaux usages insoupçonnés ?

L.P. | À mon sens, ce sont les visites de chantier aux élèves de CM2 de Longoni qui ont favorisé le plus l’appropriation du projet par les habitants. Ces enfants représentent un public important puisque ce sont eux les futurs élèves du lycée. Ils grandiront autour du chantier, la médiation est et sera pour eux un enjeu primordial. Ils jouent un rôle d’intermédiaire entre le chantier et les adultes de Longoni, car avec leur intérêt vient la curiosité et la confiance des parents et des autres habitants du village. Le faré, dorénavant livré, reste un lieu de vie partagé et reconnu à Longoni. Abrités de la pluie et du soleil, petits et grands viennent même en dehors des heures d'occupations ou d’atelier. On y voit toutes sortes de nouveaux usages: jeux de billes, cartes, danse, sieste, coiffure ou tressage… Un clip de rap y a même été tourné par les jeunes rappeurs de Longoni. Ces rassemblements sont très rassurants.

S.T. | C’était en effet une des plus belles surprises à mon sens. Les premiers habitants à s’intéresser au chantier du faré ont été les enfants vivant près du site. Leur aplomb et leur curiosité enfantine les ont amenés rapidement à prendre part au projet par le jeu, par quelques accessoires (casques de chantier, outils basiques) ce qui transforme la construction du faré en activité péri-scolaire sur le thème du chantier. Au premier abord, la présence des enfants sur le chantier est très agréable mais se révèle rapidement épuisante voire dangereuse. L’accueil et l’encadrement des enfants devient un rôle important sur le chantier, nous avons mis en place des moments spécifiques lors desquels les enfants sont les bienvenus. Rangements du chantier et débriefing de fin de journée deviennent ainsi rapidement le rendez-vous des enfants du quartier.

L.P. | Aujourd’hui, c’est intéressant de voir que lorsque nous nous installons pour y travailler et que nous avons besoin d’un peu plus de calme ou d’espace, la cohabitation se réalise très naturellement. Je n’ai aucun doute sur le fait que le chantier ouvert y soit pour beaucoup. En effet, les nouveaux usagers du faré nous connaissent et nous les connaissons, cela facilite la communication. Il n’y a pas de conflit d’usage, juste des discussions de répartition de l’espace. Parfois, nous organisons des moments de rangement du faré et des alentours, et tout le monde se sent concerné. À d’autres moments, le faré est rangé et balayé alors que nous n’étions pas présents ce qui prouve, une fois encore, que le faré appartient aussi aux habitants, et qu’ils s’y sentent impliqués.

Le faré de Longoni, un chantier école, ouvert et participatif [collectif dallas - topophile]

Des architectes-constructeurs

Le processus de réalisation de ce projet témoigne d’une vraie mutation du rôle de l’architecte où ce dernier arbore, le temps du chantier, la casquette d’artisan, de médiateur mais également d’habitant. Quel regard portez-vous sur la nécessité (ou non) de questionner la manière d’exercer cette profession ?

L.P. | Ce projet témoigne décidément d’une volonté de concevoir et de construire de manière alternative. Mais de mutation pour qui ? Personnellement, en tant que jeune architecte, je n’avais sur ce chantier aucun moyen de comparaison avec d’autres chantiers plus « classiques ». Sur ce chantier je me suis sentie libre d’agir comme il me semblait logique de le faire, avec intuition et confiance, en essayant d’être la plus disponible et rigoureuse possible. Le tout étant de rester coûte que coûte en bonne communication avec la maîtrise d’ouvrage et les entreprises. Pour moi, ce chantier n’était pas une manière de re-questionner notre profession, mais plutôt une constante recherche de justesse. Le juste dessin, le juste argument, la juste économie, et le juste planning. Le tout en trouvant la meilleure implication de tous, y compris des habitants et des élèves. Le dialogue est sans doute la clé pour ce type d’exercice. Sur le chantier, la plupart des décisions étaient discutées avec les deux entreprises. Ahamada Tchanga et le collectif dallas formaient un duo vraiment complémentaire. Étant jeune architecte, il était rassurant pour moi de pouvoir communiquer aisément avec eux, et de sentir qu’ils avaient tous envie de bien faire. Les problèmes ne semblaient pas divisés par lot ou par rôle, tout le monde aidait à la réflexion. Pour une première expérience de chantier, une telle flexibilité était une chance ! Nous – l'équipe d’architectes sur place – avions aussi un rôle qui variait, selon les étapes du chantier. Parfois, celui de rappeler les objectifs, parfois celui de médiateur ou de facilitateur. D’autres fois, comme les vendredi, nous décidions de laisser nos casquettes d’architecte au bureau pour nous fondre parmi les ouvriers du chantier et prêter main forte. Avec du recul, c’était sans doute ces journées-là qui nous permettaient à la fois de voir toutes les petites malfaçons ou inattendus, mais c’était aussi le moment idéal pour mettre à plat les relations en échangeant sur le projet.

le faré de longoni [Daman Studio - topophile]

S.T. | Pour ma part, ce chantier questionne nettement le rôle de l’architecte et admet de nouvelles façons de pratiquer l’architecture dès la publication de l’appel d'offres aux entreprises. Celui-ci demande une approche particulière du chantier, par son aspect participatif et pédagogique, une spécificité qui est rarement intégrée dans des entreprises générales et plus souvent maîtrisée par des architectes-constructeurs. De plus, l'appel d’offre demande une approche spécifique dans l’élaboration des plans d'exécution liée au gisement de réemploi. Ce qui requiert aussi des qualités de concepteurs, de dessinateurs propres à une pratique de l’architecture liée à de la construction. Aussi, un tel appel d’offre qui n’impose pas d’assurance décennale de constructeur pour candidater, offre une porte à des pratiques alternatives dans les marchés publics. C’est donc naturellement que les rôles se recoupent par la suite entre constructeurs et architectes car la construction comme les dessins de détails du faré se font à quatre mains entre l’Atelier Ya Hazi et le collectif dallas. La construction du faré nous aura ainsi permis de valoriser le fait de s’entourer, de faire ensemble, de travailler avec tous de manière transversale autant pour la création que la production. Les alliances pluridisciplinaires et atypiques qui ont pris ainsi forme brouillent la répartition conventionnelle des tâches et des compétences et misent sur la force du collectif et du commun.

Questions
Geoffrey Airiau

Réponses
Lola Paprocki pour l’atelier Ya Hazi (Permanence architecturale d’Encore Heureux et Co-Architectes) & Salomon Tyler pour le Collectif dallas

Iconographie
Collectif dallas, Atelier Ya Hazi, Mathieu Groshe, Daman Studio