Du lisible au visible

« Architecture en terre et fibres végétales d’aujourd’hui », de Dominique Gauzin-Müller

Raphael Pauschitz | 1 novembre 2020

Introduction

Dominique Gauzin-Müller publiait en 2016 et 2019 deux ouvrages dans la collection « transition écologique » qu’elle dirige chez Muséo : Architecture en terre d’aujourd’hui et Architecture en fibres végétales d’aujourd’hui. Adossés respectivement au TERRA Award, premier prix international pour la construction en terre crue, et au FIBRA Award, son homologue pour la construction en fibres, ainsi qu'aux expositions itinérantes des mêmes noms, il s’agit de brefs exposés des réalisations finalistes et lauréates de ces prix, portés par amàco et chapeautés par Dominique. Nous publions cette note de lecture à l’occasion du lancement, le 3 novembre 2020, du troisième prix de cette série, TERRAFIBRA Award, dédié au couple naturel terre et fibre.

Bambou en tiges, lamelles ou panneau de particules ; paille en bottes ; graminées, typha, sisal, papyrus, osier, rotin, roseau ; chanvre, béton de chènevotte ; feuilles ou écorces de palmier, de canne à sucre et de cocotier ; herbes marines ; coton recyclé ; lin… Adobe ; bauge ; torchis, terre allégée ; briques crues extrudées ; blocs de terre comprimée ; blocs de latérite ; pisé préfabriqué ou manuel ; stabilisation à la chaux, au ciment ou pas du tout ; enduits à base de sable ou de chaux… Tel est l’éventail des matières et techniques présentées dans ces anthologies de la construction naturelle, lesquelles cherchent à sublimer la réappropriation contemporaine de savoir-faire vernaculaires. Elles en démontrent la pertinence écologique — ressources locales, puits de carbone, faibles transformations —, sociale — artisanat local, chantiers participatifs — et architecturale — esthétique et bioclimatique.

Le bois semble de prime abord absent de cette série, bien que la majorité des projets sélectionnés en emploie. Tel qu’utilisé aujourd’hui en construction, issu de plantations à rotation rapide, déchiqueté et recomposé à grand frais de colle, transporté sur des milliers de kilomètres avant sa mise en œuvre, le bois n’est plus écologique. Dominique Gauzin-Müller a largement approfondi ces questions par le passé[1]. Ces ouvrages magnifient des matières que l’on peut toujours glaner autour de nous aujourd’hui, pour une architecture plus frugale.

Ces deux tomes présentent chacun quarante à cinquante bâtiments, du vernaculaire stricto sensu (Centre communautaire Nam Dam, de 1+1>2) aux expériences de science appliquée (Cube en platane greffé, de ludwig.schönle), passant par tous les degrés de réinterprétation des traditions (École de couture à Niamey, d'Odile Vandermeeren) et d’innovation formelle et technique. Chaque réalisation dispose d’une double page composée de quatre photographies et d’une description succincte.

L’architecture est avant tout là où les humains se respectent et honorent leurs milieux ; les réalisations ici présentées en témoignent toutes.

De jolies bandes-dessinées signées Pauline Sémon accompagnent ces livres, présentant de manière didactique des méthodes pour mieux connaître la matière ainsi que les principales techniques de mise en œuvre au moyen de projets exemplaires[2].

Je souhaite applaudir avec enthousiasme la capacité de ces concours à fédérer et récompenser des œuvres et démarches aussi diverses. Réunir 50 projets de 50 équipes différentes dans un même livre n’a rien d’évident, tant les expressions photographiques, graphiques et linguistiques peuvent au départ être différentes. Format, composition et typographie portent à croire que ces livres ont plutôt été pensés pour une lecture digitale.

Les photographies des réalisations présentées sont toutes époustouflantes. Leur ménager la part belle était primordial et bienvenu. Je me réjouis également de la présence de photos de chantier, essentielles pour la compréhension des matières et des processus, cœur du propos. Je regrette cependant le rôle infime réservé aux dessins techniques qui, pourtant dans l’esprit de synthèse qui sous-tend à ces ouvrages, seraient éloquents.

Je regrette aussi que les descriptions ne bénéficient pas de davantage de place afin de répondre aux nombreuses questions que ne manquent pas de soulever ces architectures exemplaires et inspirantes pour tous les lecteurs, qu'ils soient amateurs ou initiés. Voilà certes, et la difficulté de s'adresser à la fois au grand public et aux professionnels dans leur vocabulaire, et l’ambivalence du métier d’architecte, aujourd’hui devenu profession mutilante, que l’on voudrait bien plus convivial.

Ces deux premiers tomes ont montré la force de reliance des réseaux qui les portaient ; le prochain, prévu pour fin 2021, saura, je n’en doute pas, devenir un véritable manuel pour l’architecte écologiste contemporain. Il s’agira également de clarifier la posture politique de ces concours : un combat nécessaire pour l’écologie peut-il rester silencieux sur les ambiguïtés développementistes — financements, volontariat transcontinental — de certains de ces projets exemplaires ? Ce débat m’anime personnellement, je n’y suis malheureusement pas étranger… L’architecture est avant tout là où les humains se respectent et honorent leurs milieux ; les réalisations ici présentées en témoignent toutes.

Dominique Gauzin-Müller, Architecture en terre d’aujourd’hui, édition augmentée, collection Transition écologique (Plaissan : MUSEO Éditions, 2017), 112 pages, 9,95–25 euros.

Dominique Gauzin-Müller, Architecture en fibres végétales d’aujourd’hui, collection Transition écologique (Plaissan : MUSEO Éditions, 2019), 144 pages, 11,95–28 euros.

« Architecture en terre et fibres végétales d’aujourd’hui », de Dominique Gauzin-Müller

[1] Élève de Roland Schweitzer, elle a notamment publié Le bois dans la construction (Paris : Le Moniteur, 1990) ; Construire avec le bois : le matériau et ses produits dérivés, conception des ouvrages en bois, réalisations exemplaires, aspects réglementaires, collection Techniques de conception (Paris : Le Moniteur, 1999) ; et 25 maisons en bois, collection 25 réalisations (Paris : AMC / Le Moniteur, 2003).

[2] Ces bandes-dessinées, publiées sous licence Creative Commons, peuvent être téléchargées librement : Pauline Sémon et Dominique Gauzin-Müller, « Les techniques de la terre crue » (TERRA Award, 2016) ; Pauline Sémon, Dominique Gauzin-Müller, et Aurélie Vissac, « Construire en fibres végétales » (FIBRA Award, 2019).