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Ce que la biorégion dit aux élections municipales

Ambre | 6 mars 2026

Introduction

Les élections municipales ont inspiré la coopérative Ambre (Atelier de ménagement biorégional & écosystémique) le texte suivant dans lequel elle questionne nos divisions territoriales et administratives et explore la possibilité d’une biorégion dans la vallée du Surmelin. D’après elle, « nous sommes d’ores et déjà, par mille initiatives citoyennes portant sur des pratiques alternatives, en train de faire biorégion, mais sans le dire. Il est temps de les réunir au sein d’une revendication systémique, d’engager un processus global et mobilisateur. » Les élections sont-elles une opportunité à saisir ?

Les élections municipales servent à élire celles et ceux qui veilleront aux réalités quotidiennes des communes. Or, elles sont régulièrement détournées pour servir le rapport de force entre partis politiques à l’échelle nationale. Ainsi, l’enjeu réel du territoire est phagocyté par des polémiques et des ambitions qui ne sont pas forcément alignés avec les intérêts du niveau communal, au détriment de la possibilité de penser la vie concrète des lieux.

De fait, les niveaux national et local expriment une polarité entre deux ordres ayant une cohabitation incertaine, l’idéologie d’une part et le terrain de l’autre. Là où l’idéologie se positionne sur des constructions abstraites (origine, religion, économie...), porteuse de postures qui ne sont pas toujours bienveillantes, le terrain est terre-à-terre, investi de l’exigence du soin des lieux qui constituent notre demeure vitale.

Dans le fond, les deux sont inséparables, car l’idéologie détermine comment nous demeurons, en excluant ou en accueillant, en accaparant ou en partageant, en exploitant ou en entretenant. Là où le terrain ne peut jamais ignorer les aléas de la nature et les déprédations causées par l’humain, le niveau national en fait allégrement abstraction, légiférant en faveur des intérêts sectoriels, court-termistes et ouvertement écocides. La litanie de renoncements, sur les zones à faible émissions, sur le zéro artificialisation net, sur la biodiversité, sur les pesticides, conduisent à ce que le terrain, avec sa vocation à supporter la vie, en soit la victime directe.

« Là où le terrain ne peut jamais ignorer les aléas de la nature et les déprédations causées par l’humain, le niveau national en fait allégrement abstraction, légiférant en faveur des intérêts sectoriels, court-termistes et ouvertement écocides. »

Ambre

La France est hôte de multiples divisions territoriales, entre communes, intercommunalités, départements, régions, État. On l’accuse démagogiquement d’être un millefeuille administratif, qu’il faut simplifier, dans le souci de se débarrasser des normes et réduire des budgets. Effectivement, dans un monde irréductiblement complexe, cultiver la simplicité est salutaire – sauf lorsqu’on adopte des remèdes fondés sur une rationalisation hors-sol incompatible avec les exigences existentielles du terrain.

C’est ce qui caractérisa la réforme régionale promulguée par François Hollande en 2015. Prenons le cas du Grand Est, né de la fusion des anciennes régions Alsace, Champagne-Ardenne et Lorraine en une espèce de méga-région s’étalant d’ouest en est, de l’Île-de-France (aux portes de Paris, presque), jusqu’à la frontière allemande. Géographiquement, le Grand Est combine des aires géographiques d’une dissimilitude confondante : à l’ouest, la Brie champenoise, les vastes plaines agricoles de la Champagne crayeuse ; à l’est le massif des Vosges et la vallée du Rhin ; au nord les Ardennes ; au sud le plateau de Langres. Le chef-lieu est Strasbourg, perchée sur l’extrémité est – si on cherchait une ville qui soit symboliquement unificatrice, ce serait peut-être Verdun.

La question qui se pose, alors, est quelle serait la juste mesure d’un territoire ? Le niveau communal, héritage de cette fine tapisserie de villages agricoles qui faisait de la France un jardin, avant que l’agriculture industrielle soit venue transformer de vastes prairies en usines alimentaires à ciel ouvert, invite à la réflexion et certainement à la relocalisation. L’échelle communale étant bien restreinte, il faudrait viser un territoire plus large, défini néanmoins par une cohérence géographique, écologique et culturelle – ce qui n’est pas nécessairement le cas d’une intercommunalité, dont le regroupement répond souvent à l’opportunisme politique.

C’est cette cohérence qui est la clé de l’épanouissement territorial, en partant de tous les trésors qu’il met à la disposition des habitants, humains et autres. Il peut s’agir d’un bassin versant, d’un littoral, des hautes terres, ou de tout autre ensemble territorial aux caractéristiques particulières convergeant pour constituer un métabolisme territorial unifié. Ce que préconise justement l’approche biorégionale, dont les origines au sein de la contre-culture états-unienne des années 70 ont été précédées par la vision régionaliste organique de Patrick Geddes et Lewis Mumford.

Dans cette perspective, regardons une petite rivière, le Surmelin, affluent de la Marne dans la Champagne Brie, longue de quelques 40 kilomètres. Son bassin-versant constitue une des nombreuses aires biorégionales qui composerait la région Grand Est – le bémol étant que seulement la partie amont du Surmelin s’y trouve, la partie aval étant dans la région du Nord. Ce qui constitue un continuum territorial indivisible est ainsi coupé entre deux administrations bien distinctes !

Quels actes pourraient faire évoluer la vallée du Surmelin vers un fonctionnement biorégional ?

Ce serait certainement l’introduction d’une agroécologie, soucieuse des sols, du climat, de l’hydrographie, qui remplacerait les monocultures et leur dépendance aux intrants phytosanitaires destructeurs pour l’environnement. Le recours aux matériaux de construction biosourcés – bois, terre, paille, chanvre –, en cassant le monopole de la construction en béton. Le ménagement des cours d’eau, en les dépolluant, en magnifiant leur rôle comme vecteur de biodiversité et aménité accessible partout. Le développement d’un artisanat – habillement, mobilier, ustensiles –, qui est le reflet des ressources locales, en créant de l’emploi et la satisfaction d’une fabrication affranchie de la standardisation productiviste. Avec des industries manufacturant des objets utiles dans la maîtrise de leur nocivité éventuelle, tout en développant des technologies spécialisées en fonction des ressources locales. En privilégiant des sources d’énergie et moyens de mobilité frugaux. Et enfin l’instauration d’une gouvernance en autogestion, avec représentation des acteurs non-humains, afin que tous soient partie prenante dans les décisions concernant notre devenir commun.

Tout ceci étant organisé localement dans la mesure du possible, car il est illusoire de tout avoir à portée de main. Chaque biorégion prendra alors sa place parmi les biorégions voisines, avec des relations de bon voisinage et d’entraide, en échangeant leurs productions, là où l’autre serait en manque. Et surtout, sans être tenté par l’autarcie, car il y a des enjeux à grande échelle qui ne peuvent être traités que par une organisation fédérale – notamment la réparation des dégâts de l’Anthropocène qui affligent le monde dans sa globalité. Après tout, on partage la même Terre, à sauvegarder ensemble.

Imaginons alors un monde bigarré, couvert de biorégions dont les différences célèbrent la folle diversité du monde – tout le contraire de notre monde d’états-nations, appauvri sous l’emprise de l’uniformisation capitaliste. Chaque biorégion constituerait une société locale portant un bien-être collectif, fondé sur la prise de soin du territoire comme patrimoine précieux partagé.

« Chaque biorégion constituerait une société locale portant un bien-être collectif, fondé sur la prise de soin du territoire comme patrimoine précieux partagé.»

Ambre

Mais comment procéder, pour la vallée du Surmelin, et ailleurs ?

Force est de constater, la généralisation des biorégions ne se fera pas du jour au lendemain, tant la mainmise du capitalisme sur le monde est opposée à une telle démarche, si antinomique à son égard. De toute évidence, proclamer tel territoire comme biorégion attirera les foudres de l’administration, empressée à faire disparaître une telle atteinte à ses prérogatives. Nonobstant, nous sommes d’ores et déjà, par mille initiatives citoyennes portant sur des pratiques alternatives, en train de faire biorégion, mais sans le dire. Il est temps de les réunir au sein d’une revendication systémique, d’engager un processus global et mobilisateur. Commençons par mettre en place les premières structures locales, plus ou moins informelles, précurseur de la biorégion à advenir.

Ainsi, dans ce présent où tout est cadenassé, la posture serait celle d’une contre-région : à l’instar d’un contre-projet, elle fécondera un espace subversif où s’enracinera une expérience d’inscription politique réjouissante.


Nous adorons les millefeuilles, préférant toutefois ceux qui ne sont pas instrumentalisées en métaphore, mais fabriqués en farine sans pesticides et beurre qui n’a pas été transformé en usine. Nous concevons le territoire plutôt en festin, où mille biorégions côtoient mille autres, territoire auquel tous ses habitants appartiennent, territoire constituant une œuvre d’art sensible, vivante et merveilleuse.

Texte et illustration
Coopérative Ambre

Edition
Martin Paquot