savoir Demeure terrestre

Corps aquatiques & corps-territoires

Marin Schaffner | 14 mars 2026

Introduction

Du territoire au maritoire, du corps-territoire au corps aquatique en passant par le biorégionalisme et ses bassins-versants, auteur et traducteur Marin Schaffner puisent dans les pensées féministes, décoloniales et écologiques américaines pour explorer la possibilité d’une « topolitique » des corps. « La biorégion, écrit-il, tend alors à se révéler comme connectrice de tous les corps. Une éthique respectueuse de l’enchevêtrement des échelles de vie : des corps vivant sur des corps vivant sur des corps vivant sur des corps (des petites bêtes sur des corps humains sur des corps-territoires sur un corps céleste). »

Ces quatre ou cinq dernières années, la question des corps plus-qu’humains s’est mise à occuper une part de plus en plus grande de mon paysage affectif et créatif. Elle n’a cessé de me turlupiner et de me stimuler, de me confronter et de me transformer. Cela s’est fait depuis des expériences d’enquête et de recherche-création situées, principalement autour d’enjeux de soin des eaux : c’est-à-dire depuis des tentatives de faire des états de santé de territoires vivants, pris dans des cycles terrestres.

Chronique d’un retour au bassin natal

L’expérience fondatrice de tout ce que je vais tenter de raconter dans les lignes qui suivent s’est faite par un retour à mon bassin-versant natal, dans le Cotentin, en 2022.

L’année précédente, avec Mathias Rollot et François Guerroué, nous avions composé Les Veines de la Terre, une anthologie de textes sur les fleuves et rivières des quatre coins du monde – où nous écrivions : « L’eau est à la fois le sang de la Terre et son liquide amniotique. Humide souffle de vie. Tout vivant en a besoin pour se perpétuer dans son être et se reproduire – microbes, champignons, plantes, animaux... aucun ne fait exception. (…) Un bassin-versant – ainsi entendu comme un cycle auquel se greffe la vie – s’apparente donc à une grande respiration terrestre [1]. »

C’est à partir de ces intuitions, bercées de biorégionalisme (nous y reviendrons), que j’ai ressenti un besoin profond, quasi charnel, de retourner explorer l’hydromonde qui m’avait vu naître et grandir : le bassin-versant de la Sienne, territoire de 794 km2 dans le Cotentin où, depuis les forêts des sources, chaque goutte d’eau finit inexorablement à l’estuaire, dans le havre de Regnéville-sur-mer. Avec deux amis photographes (du collectif GANG) nous avons sillonné en vélo et en kayak ce petit fleuve côtier et ses rivières affluentes. Nous avons ressenti dans nos corps les formes que les trajets de l’eau ont ici donnés à la terre : dans nos jambes les bosses vallonnées du bocage, dans nos bras les courants changeants de l’eau, dans nos yeux et nos oreilles les lumières et les sons mouvants de chaque lieu, et partout dans nos chairs (sans aucune frontière fixe décelable) les vibrations d’une connexion incorporée.

« J’ai pris la mesure, comme par décantation, que je suis moi-même en grande partie le produit du mélange de la mer à la terre. Et que, si j’ai grandi près de la mer, je ne peux pour autant me détourner de tout ce qui en moi, comme ce havre, vient de la terre. De l’amont. De l’arrière-pays. J’ai donc décidé d’aller arpenter cette terremer – en un seul mot, née du mélange des sols et des eaux [2]. »

Ce faisant, j’ai redécouvert d’une façon complètement neuve (nettement plus fine, mobile et fluide ; nettement plus hydro-logique) le morceau de biosphère où j’ai vu le jour et passé les dix-huit premières années de ma vie. J’ai redécouvert autrement tout un ensemble d’endroits et de paysages précis, tout un pays sensible, qui existe en-deçà de ma raison : à la fois comme un langage silencieux n’attendant qu’à être appris et prononcé ; et comme une matière vibratile, traversant les pores de tout mon être (ma peau comme mes rêves profonds, mes cinq sens comme mes réactions émotives). Un bain premier dans lequel j’aurais été plongé tout ce temps sans correctement le voir. Un milieu qui m’aurait habité autant que je l’ai habité – et dont aucun adulte ou presque ne m’aurait parlé avec la clarté nécessaire.

Corps aquatiques & corps-territoires
Rencontre de la Sienne et de la mer dans le havre de Regnéville-sur-Mer // in A la recherche de Constantia, op.cit, https://gvng.fr/constantia

Plonger dans les corps aquatiques

Fleuves et marais, lagunes et ruisseaux, étangs et nappes, lacs, deltas et zones humides : nous les définissons toutes et tous comme des « corps aquatiques ». Des accumulations d’eau – en sous-sol et en surface – qui sont les écosystèmes clés du maintien de la vie. Mais les corps aquatiques peuvent aussi être solides : pensez à la surface immense que couvrent les banquises et tous les glaciers du monde. Et les corps aquatiques peuvent voler : car qui oserait dire que les nuages ne sont pas des corps aquatiques ? Et les corps aquatiques, avant toute chose, sont salés : les mers et les océans représentant 96 % des eaux présentes sur notre planète Mer. 

Dès qu’on ouvre nos imaginaires à l’eau – à la diversité de ses formes et de ses états, comme à son importance cruciale pour tout communauté de vie –, les mondes que l’on habite semblent comme renversés : leurs frontières deviennent poreuses, leurs temporalités deviennent cycliques, leurs rythmes et leurs identités se transforment. Nos corps eux-mêmes n’en sortent pas indemnes. Car nous-mêmes (corps humains) sommes aussi, tout autant, des corps aquatiques. 70% de nos êtres sont faits d’eau ; et sans cette eau, aucune parole, aucune émotion, aucune idée, aucun mouvement, aucun rêve. Du point de vue des cycles de l’eau millénaires, nos corps ne sont que des arrêts transitoires (des « moments d’être » de l’eau, comme le dit si joliment le biogéochimiste Jérôme Gaillardet [3]). Sur un pas de temps plus long, nos corps semblent n’être que traversés par les eaux, fugacement, pris à l’intérieur de cycles bien plus vastes.

Cette intuition a été explorée et travaillée depuis plus d’une décennie par l’hydroféminisme, mouvement dont la penseuse Astrida Neimanis aura été l’une des figures de proue : « [Qu’est-ce que cela nous fait] quand nous proposons à nos corps de devenir des étendues d’eau – quand nous nous invitons à devenir des corps qui coulent, qui fleuvent, qui dégoulinent, qui ruissellent, qui traversent l’espace et le temps, qui forment des flaques de matière et de sens ? (…) L’eau connecte l’échelle humaine à toutes les échelles de la vie, à des échelles à la fois difficiles à imaginer et à percevoir. Nous sommes tou·tes des corps aquatiques, constitutionnellement, généalogiquement, et géographiquement. (…) [Et si] nous sommes tou·tes des corps [aquatiques], alors nous ne sommes pas tant différencié·es par « ce que » nous sommes, mais plutôt par la manière dont nous sommes. (…) Il y a peu de choses qui soient d’envergures aussi planétaires et intimes que nos corps liquides [4]. »

Confluences outre-atlantiques

Au printemps 2024, j’ai eu l’immense privilège d’être invité en Colombie (à Medellín et à Puerto Berrio – sur les bords du Río Magdalena) pour une semaine de travail sur les « territoires vivants ». J’y ai retrouvé l’anthropologue Arturo Escobar et le collectif « Un río Cauca, muchos mundos » (Une rivière Cauca, de nombreux mondes) que j’avais déjà rencontré·es en France, ainsi que de nombreuses autres personnes (militant·es, artistes et scientifiques) engagées dans le soin des territoires de Colombie. J’y étais convié pour mon travail autour des Veines de la Terre et de la potentielle « Intermondiale des bassins-versants », à laquelle nous appelions dans ce livre. Au cœur de la Colombie, j’ai pu expérimenter de nouveau – comme lors de mes voyages au long cours en Asie du sud-est et en Afrique de l’ouest – l’art et l’importance des confluences interculturelles (pour reprendre un terme aquatique cher à l’auteur afro-brésilien Nêgo Bispo [5]).

Lors de ces échanges colombiens, une notion m’a tout particulièrement marquée – ouvrant en moi des représentations insoupçonnées : celle de maritorio. Un terme bien difficile à traduire (« maritoire » peut-être), qui propose de penser les territoires non plus depuis les terres émergées, mais depuis la mer [6] (elle qui est le fait majoritaire sur notre planète bleue). Cette idée et cette revendication maritoriale vient de communautés littorales d’Abya Yala [7] qui, vivant près de la mer et avec la mer, se pensent nettement plus comme des communautés « amphibies » (ce sont leur mots) que comme des communautés terriennes. « Anfibia » est ici une manière de renverser les représentations des territoires, d’avoir une approche relationnelle (un sentir-penser, comme le dit Arturo Escobar) avec les lieux vécus, et de s’accrocher aux rythmes et aux pulsations des milieux vivants qui accueillent nos existences humaines [8].

En synthèse de tous ces échanges sur les territoires vivants, le collectif Un río Cauca a souhaité mettre en discussion l’idée de « paix territoriale pluriverselle ». La Colombie a été un pays longtemps en guerre, des accords de paix ont été signés en 2016, mais la fin de la guerre entre êtres humains n’est pas synonyme de fin des destructions systémiques. Pour ces collectifs sud-américains, il s’agit surtout de faire enfin la paix « avec les territoires », c’est-à-dire de travailler à des formes restauration à la fois écologiques et ontologiques à même de mettre en œuvre « une nouvelle façon d’habiter la terre, capable de guérir le tissu de la vie, avec la diversité des peuples [9] ».

C’est exactement ce qu’évoquait de son côté Moira Millán, célèbre et infatigable militante Mapuche, que j’ai eu la chance de rencontrer quelques mois plus tard, à l’été 2024 en France : « Nous ne cherchons pas la propriété de la terre, nous proposons un autre art de l’habiter ». Moira parle de terricide [10], le crime de détruire les territoires (en s’attaquant aux rivières, aux montagnes et aux personnes humaines), mais de détruire aussi les « naturecultures » des peuples opprimés (l’extractivisme les privant de leurs milieux de vie). La philosophe colombienne Lina Álvarez-Villarreal écrivait ainsi en 2023 : « S’il en est ainsi, c’est que le corps humain n’est pas simplement dans un rapport de dépendance vis-à-vis de la Terre, mais qu’il est Terre. La notion de « corps-territoire » avancée par les féministes des Suds ancrés permet justement d’exprimer l’unité vivante, voire historique, territoire-corps-Terre [11]. »

Les zones humides de la côte Pacifique colombienne // in Colombia anfibia, op.cit.

Nos territoires sont des corps, nos corps sont des territoires

« Pour nous, il est très important de mettre le corps au centre, parce que nous le considérons comme un moyen qui nous aide à nous sentir libres et heureuses, et à travers lui nous écoutons notre territoire. Sentir le lieu que nous habitons est très important parce que nous dépendons de lui pour vivre. [Nous comprenons] le corps comme un territoire politique à défendre [12]. » C’est ainsi qu’un collectif féministe équatorien proposait d’expliciter la notion de cuerpo-territorio en 2017. Une notion dont la généalogie est complexe à retracer, mais qui s’est massivement répandue dans les féminismes latino-américains depuis le début des années 2000 [13]. Je ne souhaite pas me lancer ici dans l’histoire et les ramifications de cette notion (nombreuses sont celles qui le font déjà, en étant bien plus aptes que moi à le faire[14]), mais plutôt insister sur l’intérêt d’en comprendre les perspectives et les effets, et de considérer avec sérieux comment elle peut être transposée et appliquée en Europe de l’ouest.

L’idée de corps-territoire crée une nouvelle inséparation de résistance, par-delà nature et culture. Une incarnation de l’exploitation concomitante de certains êtres humains et de certains territoires – et la lutte contre elle. « Le patriarcat fait à nos corps ce que les économies extractivistes et capitalistes font à nos territoires », peut-on lire dans la déclaration des 13e Rencontres féministes d’Amérique latine et des Caraïbes, rédigée au Pérou en 2015. Dans une approche de « radicalité sensible », considérant que les lieux dans lesquels nous vivons sont vivants (que nous sommes vivant·es avec eux et à travers eux), toute une nouvelle grammaire de représentations, d’imaginaires, de stratégies et d’actions semblent germer de la dissémination de cette idée de corps-territoire. Dans un écho tellurique (profond, ancestral et transatlantique) au célèbre mantra écologiste, cela invite à avancer l’idée que : « Nous sommes les corps-territoires qui se défendent ».

« Les problèmes socio-environnementaux du corps-territoire sud-américain », affiche réalisée par l’Instituto de Salud Socioambiantal (Argentine, 2020) – les problèmes listés concernent tout à la fois les effets délétères sur la santé de l’agro-industrie, de la déforestation, de l’extractivisme et des violences armées

Un seul corps, une seule santé

C’est ici que la notion de « biorégion », née sur la côte ouest de l’Amérique du Nord au début des années 1970, paraît hautement pertinente pour la confluence qui nous intéresse : de quelles manières renforcer les connexions entre les corps aquatiques et les corps-territoires ?

Le biorégionalisme propose de repenser nos territoires de vie non plus depuis des frontières administratives (et donc artificielles), mais depuis les réalités biologiques des massifs forestiers, des chaînes de montagne, ou encore des bassins-versants. En opposition directe à la société industrielle, le mode d’organisation qu’il a toujours défendu est celui de la réhabitation [15], c’est-à-dire de la relocalisation ouverte et écocentrée de communautés habitantes confédérées, au sein de lieux de vie dont on cherche la restauration et non plus l’exploitation [16]. La biorégion tend alors à se révéler comme connectrice de tous les corps. Une éthique respectueuse de l’enchevêtrement des échelles de vie : des corps vivant sur des corps vivant sur des corps vivant sur des corps (des petites bêtes sur des corps humains sur des corps-territoires sur un corps céleste).

En 2012, dans la mer intérieure des Salish (qui relie les régions de Vancouver et de Seattle, par-delà la frontière Canada-États-Unis), et en compagnie de plusieurs autres organisations, la Salish Sea Foundation a créé le « sanctuaire marin biorégional de la mer des Salish » : « L’eau traverse la frontière géopolitique entre la Colombie-Britannique (Canada) et l’État de Washington (États-Unis). Des plantes, des animaux et des écosystèmes entiers transcendent les lignes des cartes. Lorsque nous ne nous identifions pas seulement par notre pays ou notre citoyenneté, mais en tant que membres de la biorégion de la mer des Salish, nous pouvons nous unir pour protéger la biorégion dans son intégralité. »

Cinq ans plus tard, en 2017, après un long travail de maillage interlocal, ils et elles ont composé une déclaration qui commence ainsi : « Nous, peuples de la communauté biorégionale des bassins-versants de la mer des Salish, en vue de former une communauté biorégionale en meilleure santé, plus heureuse et plus émancipée, au sein de laquelle tou·tes les humains et non-humains auront en abondance une eau non polluée à boire, un air sain à respirer et une nourriture réellement saine à manger, déclarons ce qui suit... »

Les 8 articles qui la composent – et que vous pouvez retrouver dans l’ouvrage Qu’est-ce qu’une biorégion ? – mettent en avant une idée fondamentale, qu’on pourrait résumer par l’expression : « One body, one health », « Un seul corps, une seule santé ».

C’est dans ce sillage exact que nous essayons de travailler avec le collectif Hydromondes, depuis l’automne 2024, avec notre recherche-création « Le Léman est un être vivant – un diagnostic biorégional [17] ». Notre question : comment faire l’état de santé d’un grand système hydrographique, et de toutes les vies qui l’habitent ? Et comment montrer cela avec justesse ? Car le Léman est un organisme pris dans tant de grands cycles : entre Suisse et France, entre Alpes et Jura, entre glaciers du Rhône et Méditerranée, accompagné d’une myriade d’affluents – sans oublier le cortège d’être vivants, humains et autres qu’humains, qui ont vécu et vivent encore à ses côtés. Dans le texte de présentation de l’« Assemblée biorégionale du Léman », qui se tiendra pour la première fois au théâtre Vidy-Lausanne en juin, nous déclarons :

« Tous les êtres vivants sont des corps aquatiques.
Et les lieux dans lesquels nous vivons sont vivants.

Le Léman est un corps aquatique.
Le Léman soutient nos existences.
Le Léman est un être vivant. »

Sanctuaire marin biorégional de la mer des Salish, 2018

Pour une « topolitique » des corps

Arrivant à la fin de ces quelques déambulations géographiques et politiques, probablement en revenons-nous à une question tout aussi simple que complexe : sommes-nous sûr·es de bien savoir ce qu’est un corps ?

Cette question a été travaillé de longue date, et de façon tout particulièrement pertinente par les mouvements féministes et queers – et enrichie par les pensées de l’écologie et les questions décoloniales. Là encore, un grand nombre d’ouvrages, de cercles et de discussions ont existé et existent toujours. C’est depuis leurs héritages multiples qu’il nous faut mettre en œuvre (en acte) de nouvelles conceptions politiques des corps par-delà les dualismes modernes : comment décrire les frontières poreuses des corps-territoires et des corps aquatiques ? Comment penser correctement leurs perméabilités ? Comment décoloniser nos imaginaires pour percevoir plus finement tous ces mélanges ?

Dans les années 1980, le penseur de la technique austro-brésilien Vilém Flusser écrivait : « Nous ne pouvons plus voir nos corps comme des choses à côté d’autres choses dans le monde. Nous voyons dorénavant nos corps comme des médiations entre nous-mêmes et toutes les autres choses du monde. En fait : parce que nous expérimentons toutes les choses à travers notre corps, d’une façon ou d’une autre, nous devrions faire une carte de notre corps avant d’essayer de faire des cartes des choses dans le monde [18]. »

Si la « topologie » est à la fois la branche des mathématiques qui étudie les relations de position dans l’espace, et la branche de la sociologie qui étudie les positions sociales et les rapports sociaux ; et si la « topographie » est la technique, à la croisée de la géographie et de la cartographie, qui propose des représentations graphiques d’un terrain ou d’une portion de territoire : peut-être pouvons-nous envisager, de façon intersectionnelle et toujours située, de travailler à l’invention de nouvelles formes de topolitiques. Poser les fondements d’une topophilie qui fasse société. C’est-à-dire de nouvelles formes de politiques des lieux vivants au sein desquels nous vivons, et avec lesquels nous vivons. Et peut-être même, de façon inséparée, des lieux vivants que nous sommes.


Vous avez compris que j’aime les eaux, et que c’est depuis elles et avec elles que me stimule cette inséparation des corps (leurs coprésences, leurs co-appartenances comme leurs co-contaminations et symbioses). Alors, pour ouvrir, j’aimerais en revenir à la question des cycles – qui habitent nos corps et à l’intérieur desquels nos corps habitent. Essayer de penser, à la confluence des corps aquatiques et des corps-territoires, ce que pourraient être des topolitiques hydrologiques, ou autrement dit des « politiques des cycles de l’eau » : « Ces politiques des cycles de l’eau sont pleines des vulnérabilités inhérentes à notre temps ; on pourrait même dire qu’elles s’appuient sur elles. Elles sont les politiques hésitantes, situées et ralenties de cycles eux-mêmes abîmés et bouleversés. Elles sont les manières de faire d’un grand corps meurtri, en train de se soigner : elles arrêtent de faire plein de choses, elles y vont doucement, elles pensent à long terme et tablent sur la régénération future. Mais comme les politiques d’un corps qui sait rêver l’obscur, elles ont aussi une immense confiance dans les forces insoupçonnées de la vie – celles qui, dans la douleur, donnent naissance à de petits êtres magnifiques ; celles qui savent ressouder des os ; et celles qui savent relancer leur incroyable déploiement une fois qu’on leur ôte leurs barrages [19]. »

Texte

Marin Schaffner

Edition

Martin Paquot

Illustration de couverture

Clémence Mathieu

Notes

[1] F. Guerroué, M. Rollot & M. Schaffner, Les Veines de la Terre : une anthologie des bassins-versants, Wildproject, 2021.

[2] Marin Schaffner & GANG, A la recherche de Constantia, Territoires pionniers, 2023 (voir aussi : https://gvng.fr/constantia).

[3] Jérôme Gaillardet, « Défendre la diversité des moments d’être », in Vers des politiques des cycles de l’eau, Marin Schaffner & Mathias Rollot (dir.), Ed. Bord de l’eau, 2025.

[4] Astrida Neimanis, « Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau », trad. A.Petitcolas & E.Bigé, 2012. (Un problème vibratoire personnel – de résonance de mes eaux intérieures – me pousse à traduire la notion de bodies of water plutôt par « corps aquatiques » que par « corps d’eau » – car « corps d’eau » me fait trop ressentir « cordeau », dont la rectitude antinomique avec la fluidité aquatique me gêne définitivement l’oreille interne. Puissent les traductrices initiales faire preuve de mansuétude.)

[5] Nêgo Bispo, La terre donne, la terre veut, trad. O.Bonilla, Wildproject, 2025.

[6] Pour une introduction au sujet, voir notamment l’article : « Maritorios afrodescendientes, el mar también es territorio en el gran Caribe », Javeriana.edu.co, 21 novembre 2025 : https://www.javeriana.edu.co/pesquisa/maritorios-pueblos-afrodescendientes/

[7] Le terme Abya Yala a été proposé en 1992 pour désigner géographiquement l’ensemble du continent américain (nord et sud). Ce terme fut proposé lors d’un sommet tenu entre plusieurs représentant·es de peuples autochtones des Amériques, à l’occasion du 500e anniversaire du voyage de Christophe Colomb (le terme « Amérique » provenant du nom de l’explorateur et colon italien Amerigo Vespucci). L’expression Abya Yala signifie « terre dans sa pleine maturité » ou « terre généreuse ». Elle vient de la langue Kuna – groupe amérindien du Panama et du nord de la Colombie (source : Wikipedia).

[8] Voir notamment le magnifique rapport : Colombia anfibia – un país de humedales [Colombie amphibie – un pays de zones humides], Úrsula Jaramillo Villa et al. (eds.), Bogotá : Instituto de Investigación de Recursos Biológicos Alexander von Humboldt, 2015.

[9] Un texte depuis traduit de l’espagnol (Colombie) : « Pour des biorégions pluriverselles », in Vers des politiques des cycles de l’eau, op.cit.

[10] Moira Millán, Terricide. Sagesse ancestrale pour un monde alterNATIF, traduit de l’espagnol par Lucia Dorin, Editions des femmes – Antoinette Fouque, 2025.

[11] Lina Álvarez-Villarreal, « Les féminismes du Sud ancré. Vers une politique de la Terre habitée » (postface), in Vivantes : des femmes qui luttent en Amérique latine, Dehors, 2023.

[12] Colectivo Miradas Críticas del Territorio desde el Feminismo, Mapeando el cuerpo-territorio. Guía metodológica para mujeres que defienden sus territorios [Cartographier le corps-territoire. Guide méthodologique pour les femmes qui défendent leurs territoires], Équateur, 2017.

[13] On peut notamment citer la militante guatémaltèque Lorena Cabnal : « C’est depuis 2003 qu’autour de l’association de femmes Amixmasaj de la montagne de Xalapán, nous avons imaginé et développé notre mot d’ordre : “Défense du corps-territoire et du territoire-Terre” » – propos issus de l’article « Corps-territoire et territoire-Terre : le féminisme communautaire au Guatemala », entretien avec Lorena Cabnal, recueilli et traduit par Jules Falquet, Cahiers du Genre, 59(2), 2015, p.73-89.

[14] Voir par exemple : Mounia El Kotni, « Le corps-territoire à l’intersection des luttes environnementales et féministes en Amérique latine », Géo-Regards, n°15, 2022, p.13-29 ; et Mara Montanaro, Théories féministes voyageuses : internationalisme et coalitions depuis les luttes latino-américaines, Divergences, 2023.

[15] Peter Berg, Raymond Dasman, « Réhabiter la Californie », Topophile, 2025, traduit par Mathias Rollot : https://topophile.net/savoir/rehabiter-la-californie/

[16] Voir notamment : Mathias Rollot & Marin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ?, Wildproject, 2021 ; et Marin Schaffner, « Faire confluer municipalisme et biorégionalisme », Topophile, 2024 : https://topophile.net/savoir/faire-confluer-municipalisme-et-bioregionalisme

[17] Pour de plus amples détails, voir : https://hydromondes.org/projects/leman-vivant

[18] Vilém Flusser, « Vers une carte du corps », in Nous sommes les enfants de Marie Curie, trad. M.Schaffner, Wildproject, 2024.

[19] Marin Schaffner, « Tout contre cette nécropolitique de la maîtrise », in Vers des politiques des cycles de l’eau, op.cit.