Introduction
Lors des 6es rencontres nationales de la Frugalité heureuse et créative, fin septembre 2025, Topophile a créé une proposition théâtrale en ouverture de la « nuit du nouveau B.T.P. » (bois, terre, paille et leur monde). Une dizaine d’auteurs et autrices ami·e·s de la revue ont déclamé autant de textes originaux, que la revue se propose de publier au fil des prochains mois.
Pour célébrer le crépuscule de l’ancien B.T.P. (béton, tôle, plastique et leur monde), il s’agissait collectivement de dépeindre, depuis l'expérience de chacun, l'ampleur des externalités négatives de cette ère pétrochimique, extractiviste et industrielle de l'architecture. L'habitabilité commune de la Terre en exige l'extinction immédiate.
« Capitalocène, anthropocène, pollutions, inégalités, néocolonialisme, uniformisation, appauvrissement écologique, affadissement esthétique… Tout doit y passer. Mais ne cédons pas au désespoir ni à l’accablement : la gravité du constat doit être le moteur de la révolution (sans transition) ! Pour cela, élan, vitalité et humour sont des ingrédients indispensables ! »
Lolo est pro-business, tenté par le greenwashing, pour donner le change. Marco est climato-sceptique de base, qui brasse gros sur les chantiers.
Lolo — Eh Marco, à c’qui paraît, avant de faire des puits climatiques avec le roi du béton, tu faisais des pipelines avec les rois du pétrole ?
Remarque, c’est toujours du tuyau, pas vrai ? Et enterré dans le sable sur des kilomètres !
Marco — Ouais, mais avant l’avantage c’est qu’on pouvait contourner les embargos ou les grèves des mineurs, alors que maintenant on court-circuite juste les ouvriers de la clim…
Mais dis donc, Lolo, tu serais pas de ces archis qui après avoir chié sur le style international à la Corbu, se sont retrouvés à faire de l’urbanité à la Castro en « massant le béton à la tonne » ?
‘Parait que c’est une contrepèterie.
Lolo — Une quoi ?
Marco — Une contrepèterie, un machin casse-burnes qui intervertit consonnes ou voyelles pour faire glousser les intervertis.
Lolo — T’inquiètes ! Nous on renfloue les cavités, les carrières et les trous de la Sécu : coule, bébé, coule... le béton à la tonne, ça fait du PIB.
Tu vois Marco, c’est comme ça que ça marche le bizness.
Marco — D’toutes façons, y a pas d’autres solutions. Et puis j’ai mes traites sur mon malaxeur et mes banches qu’y faut payer en fin de mois, et c’est pas ma banque qui va m’en faire cadeau ! Amortir qu’ils appellent ça, se faire tondre, ouais !
Lolo — Ah oui, mais y paraît que dans nos bétonnières y en a qui y mettent de la paille à p’tits cochons, et même de la gadoue qu’on a sous les pieds, tu parles d’un bouzin ! Alors qu’avec la colle, ça tient bon, c’est dur comme du béton ! Y a pas à sortir de là.
Marco — … Et la bonne odeur du béton frais tout juste décoffré, y a pas mieux à sniffer, et ça embaume tout le quartier, tout un parfum de moiteur, un vrai îlot de fraîcheur !
Ah on a coulé du gros, du pharaonique, du qui monte jusqu’au ciel ! Bon, on en a aussi noyé quelques uns dans les banches des tours et des barrages aux 4 coins de la Françafrique ! Ah, ça y allait ! Enfin, on fait pas d’omelette sans casser des œufs, hein, comme disait Pasqua, pas vrai ?
Lolo — Tu connais la recette du gigot bitume dans les TP, chez les routiers?
Tu découpes en deux par le travers un baril de fioul ou de glycol, t’y verses du bitume ras la gueule que tu fais chauffer avec tes déchets combustibles de chantier, t’enrobes ton gigot dans le sac en kraft de ton sac de ciment Portland, bien colmaté s’il te plait, et tu le plonges dans ton bitume liquide à température.
Ah les méchouis qu’on s’est fait en fin de chantier, et bien arrosé avec ça ! C’était quand même le bon temps, on savait rigoler, c’est pas comme ces gringalets pâlots herbivores qui mastiquent leur tofu à s’ennuyer ferme.
Marco — Et tu te souviens, les couvertures en tôle ondulée, en plastique ondulé, en amiante ondulée ? Ah l’amiante ! On l’appelait l’or blanc, la solution à tout : ça isole du feu, du froid, avec du ciment ça fait des plaques étanches à l’eau pour la vie ! Enfin bon, sauf pour les ceusses qui en ont trop bouffé...
Lolo — Moi j’ai un plan bizness au poil, mieux que les romanos qui barbotent les torons de cuivre sur les chantiers : j’achète du métal en kilo-containers depuis la côte indienne, où ça recycle de la carcasse de raffiots pourris comme ça peut, je passe sous pavillon Caïmans à Rotterdam, et j’inonde le BTP de fers à béton en bout de chaîne de recyclage en cassant les prix du marché. Y a pas besoin de gros taux de marge pour que ça rapporte de quoi s’y dorer la pilule, aux Caïmans !
Marco — … Et le joint silicone, la solution miracle quand t’es à court. C’est pas avec leur colle à poisson bio-bio-sourcée comme y disent (ah, ah, ah!) que ça va faire le joint étanche, c’est moi qui te l’dis!
Lolo — Moi j’m’embête pas, dans la bétonnière je prends les sacs de mélange avec les adjuvants plastiques qui vont bien, et hop, c’est du tout-prêt pour chaque cas de figure, y en a même à base de chaux hydraulique pour donner le change aux écolos grincheux.
Marco — Bon fais gaffe, y a les ras-podes, enfin les ras-pénibles de poteau-fil qui veillent et qui nous signalent que ça commence à bien faire notre cinéma, ‘paraît même qu’on aurait dévasté la planète comme ça. Allez viens, on s’casse, à c’qui paraît on a besoin de nous de l’autre côté de l’Atlantique.
Notes
Saynette donnée le 27 septembre 2025 sur la scène des 6es rencontres nationales de la Frugalité heureuse et créative, sur une proposition originale de Topophile (direction éditoriale Sarah Ador & Raphael Pauschitz).