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« Du droit de déambuler » de Sarah Vanuxem

Sarah Ador | 11 mars 2026

Introduction

Face à nous un parking de plusieurs hectares, à notre droite un aérodrome, puis une succession de champs clôturés. Habitant des territoires entièrement antropisés, sous le joug complet de la propriété privée, nous ne nous étonnons pas de devoir contourner des emprises barricadées. Nous nous satisfaisons de droits à randonner dans des itinéraires balisés, en ayant l’impression de communier avec le sauvage. De la même façon, certains d’être de fins écologues, nous nous gargarisons de créer des « trames vertes et bleues », comme si les animaux empruntaient des infrastructures de circulation, oubliant un peu ceux qui creusent ou volent, et astreignant le sauvage à d’étroites bandes en dehors desquelles nous pouvons officiellement tout détruire.

Notre imaginaire de la liberté de mouvement s’est semble-t-il très appauvri ! Cela-même alors que le libéralisme économique était supposé « purger toutes les règles qui entravent la liberté de circuler », et qu’il est en fait extrêmement inégal, à la fois entre les nationalités, mais aussi entre les différentes entités terrestres, remarque Sarah Vanuxem. Dans du Droit de déambuler (2025), l’enseignante-chercheuse en droit privé propose de redonner un peu d’ambition à nos désirs de fugue, et plus que cela, de nous montrer que nous sommes aujourd’hui moins libres de déambuler que nous avons pu l’être il y a quelques siècles.

Explorant l’omniprésence des communs et des « propriétés superposées » du Moyen Âge, qui distinguaient droits d’usage pour tout un chacun (glanage, cueillette, chasse) et droit de propriété, la juriste montre comment la libre déambulation allait de pair avec la notion de subsistance. S’intéressant également à l’ouverture parfaitement banale des villas bourgeoises au XVIIIe siècle, elle montre aussi que la figure du propriétaire a pu jadis avoir d’autres significations beaucoup moins excluantes qu’aujourd’hui, valorisant un rôle d’hôte et d’intendant et non pas de despote comme nous le pratiquons aujourd’hui. Un détour étymologique lui permet aussi de rappeler que borner n’est pas nécessairement clore, mais aussi jalonner.

La juriste retrace alors l’histoire récente du recul de ce droit fondamental à la déambulation, associé au refoulement progressif du sauvage dans notre société, chez les animaux comme chez les humains : vagabondage, errance et divagation devenant progressivement des menaces pour l’ordre urbain et industriel, alors que le nomade était auparavant associé à la figure du messager, du diffuseur d’idées neuves. Celle-ci nous montre ainsi – mobilisant la figure de l’homo œconomicus développée par Foucault – la dimension résolument capitaliste de ce changement de regard sociétal, associé au colossal besoin de main d’œuvre de la nouvelle société industrielle, qui eut besoin d’une injonction à travailler. En créant le désir de gagner sa subsistance par le travail, on fabriqua parallèlement le délit de vagabondage et sa présomption délictuelle. Elle montre comment cette évolution a également construit la conception bourgeoise et absolue de la propriété, entérinée dans le code civil de 1804, qui mit fin à l’ensemble des tolérances acquises à la paysannerie à des fins de subsistance.

Dans notre monde contemporain alourdi de ces entraves, Sarah Vanuxem nous montre que de récentes portions du code de l’Environnement sont en réalité d’une puissance potentielle insoupçonnée pour défendre le sauvage. S’appliquant toutefois essentiellement à la faune et à la flore, il laisse les humains négocier des servitudes et rentrer leurs rêves au chausse-pied dans des dispositifs canalisés de « mobilité douce » et des démarches de droit administratif. La juriste pose ainsi cette question cruciale d’un droit à la fugue. Une utopie bien illustrée par l’introduction photographique de Geoffroy Mathieu, qui offre son regard sur des déambulations dans le dédale enfriché de la périphérie marseillaise. Le propos de Sarah Vanuxem n’est toutefois pas libertarien, critiquant très vivement l’amalgame qui réduit aujourd’hui le droit à la mobilité (musculaire) – dénuée d’impact écologique – au droit au transport, et donc au pseudo-droit de voler à l’autre bout du monde en avion, qu’elle n’entend pas défendre. Au contraire, il s‘agirait pour elle de refondre la hiérarchie des droits constitutionnels sur la base de l’empreinte environnementale et de la subsistance.

Substituer à la propriété un droit d’habitation est donc la grande proposition de cet ouvrage. Un « droit post-naturaliste » qui serait reconnu à tous les êtres vivants, mais surtout un droit à l’existence et à la subsistance, par le fait de pouvoir simplement passer et glaner… qui nécessiterait pour cela une « société émancipée de l’objectif de croissance économique », remarque Baptiste Lanaspèze.

Sarah Vanuxem, Du droit de déambuler, avec des photographies de Geoffroy Mathieu, Wildproject, collection « Le monde qui vient », 232 pages, 24 euros.