Quotidien politique

La politisation du moindre geste (2/3) : les chantiers autogérés

Genviève Pruvost | 15 juin 2023

Introduction

Alors que les étudiants se questionnent sur le sens des métiers qu’on leur propose, alors que les jeunes (et moins jeunes) travailleurs et travailleuses bifurquent en remettant en cause le travail tant son organisation que sa finalité, la sociologue du travail Geneviève Pruvost - autrice du Quotidien politique (La Découverte, 2021) - enquête sur le milieu de l’éco-construction. Elle explore, compare et distingue dans l’essai suivant, publié en trois volets, les chantiers participatifs, les chantiers autogérés, et les chantiers collectifs. Quand construire un lieu revient à construire des liens, le chantier devient politique, le geste manifeste.

Le travail gratuit en débat : l’alternative d’une SCOP autogestionnaire

Les professionnels de l’écoconstruction ne sont pas unanimes sur les vertus des chantiers participatifs. Certains s’élèvent contre les abus inhérents à l’usage de travail gratuit dans une économie qui demeure une économie de marché. L’échange libre de sa force de travail contre formation et hospitalité dessine en effet un monde dans lequel l’État redistributif est court-circuité. Or, il est rare que les chantiers d’écoconstruction autoproduisent tous les matériaux nécessaires et se passent de tout échange financier. Comment dès lors proposer une alternative économique qui soit à la fois autogestionnaire et salariée ? On explorera ici une autre conception de la participation à partir de l’organisation du travail d’une SCOP (que l’on appellera la SCOP Interstelle) et des débats qui ont lieu au sein d’une association nationale d’écoconstruction, située à l’extrême-gauche de l’échiquier politique et dont cette SCOP est membre. (9)

Débats sur les dérives des chantiers participatifs

La première critique adressée au chantier participatif vise la propriété finale du bien : à la différence d’usines autogérées par les ouvriers, dans lesquelles les moyens de production, la force de travail et la vente du produit fini appartiennent à la coopérative qui redistribue les bénéfices, les bénévoles mobilisés dans les chantiers participatifs ne possèdent pas le bâtiment construit, qui appartient à un particulier. Jacques, membre de la SCOP Interstelle, 60 ans, maçon, trouve que sous couvert de solidarité, il y a des abus dans le monde de « la bio » : « Moi ce que je regarde, c’est qui possède quoi. Tu as construit ici une grange, là un atelier, tu as été nourri, logé un été pour bosser dans une bonne ambiance sur un beau chantier participatif, mais à la fin, les murs appartiennent à qui ? ». En réponse à ce type de critique, les propriétaires des chantiers participatifs proposent une ouverture au public de leur habitat. Ils sont certes propriétaires d’une maison individuelle, mais cette dernière est érigée en maison témoin de l’efficience énergétique de telle ou telle technique. Les habitants transforment alors leur mode de vie en « démonstration publique » (Rosental, 2009) du bien-être que procure l’adoption d’un mode de vie écologique. La propriété des lieux reste néanmoins privée et l’ouverture au public, fortement dépendante de l’engagement militant des propriétaires.

La deuxième critique touche la question du travail non rémunéré des bénévoles qui fait une concurrence déloyale aux artisans qui travaillent sur devis. À ceci s’ajoute le dispositif des « chantiers écoles », dans lequel les stagiaires payent leur formation, ce qui permet aux clients de payer les matériaux et de bénéficier d’une force de travail gratuite d’autant plus motivée que la formation leur coûte. Cette dénonciation peut aller chez certains écoconstructeurs jusqu’à une critique du statut d’auto-entrepreneur : celui-ci, qui n’est pas soumis aux mêmes charges que les artisans, peut de ce fait s’autoriser plus facilement à encadrer des chantiers participatifs dont la rémunération et la durée sont plus souples. Cette critique statutaire renvoie plus largement à deux croyances politiques qui font débat, l’une fondée sur la refonte possible de l’État, l’autre sur sa nécessaire dislocation. Les uns misent sur la possibilité d’une société solidaire redistributive via les cotisations prélevées sur le travail, tandis que les autres ont cessé de croire en l’État Providence — désenchantement qui touche plus particulièrement les plus jeunes générations rencontrées au cours de notre enquête.

Une troisième critique porte sur le manque de professionnalisme de certains chantiers participatifs qui ne tiennent pas leurs promesses de formation. Lucie, 55 ans, membre de la SCOP Interstelle et par ailleurs formatrice en écoconstruction, s’élève contre une petite annonce de chantier qui, selon elle, cumule l’ensemble de ces dérives :

« Ça me fait penser à un mail que je viens de recevoir pour un stage de construction en terre avec un stage de yoga. Je lis le truc de plus près et je découvre qu’il s’agit de faire la salle de cours de la prof de yoga. Je rêve ! Payer pour construire la baraque de quelqu’un d’autre, c’est franchement osé. Et la fille qui anime le stage n’a même pas 25 ans... Elle dit dans sa bio[graphie] qu’elle a animé trois chantiers. Pour faire de la formation, c’est léger... ».

Chez certains écoconstructeurs, cette critique renvoie plus largement à la revendication d’une identité de métier (Dubar, 2000), impliquant une expérience soutenue, garante du professionnalisme : si tout le monde peut participer à un chantier participatif, la crainte est que le savoir-faire ne se diffuse au profit d’amateurs mal formés et opportunistes qui s’improviseraient « écoconstructeurs » sans en avoir ni les compétences, ni la conviction politique. Pour l’ensemble des membres de la SCOP Interstelle, ce risque reste néanmoins négligeable. Il est inhérent à la diffusion de l’écoconstruction qui, à partir du moment où elle n’est pas dans les mains du biobusiness, constitue à leurs yeux un levier majeur pour l’essaimage d’un nouveau projet de société.

Il faut noter que ces controverses, aussi vives soient-elles, ne créent pas suffisamment d’antagonismes pour conduire à un refus de coopération sur les chantiers entre écoconstructeurs critiques et adeptes des chantiers participatifs. Elles relèvent de l’activité de contrôle informel sur les bonnes pratiques professionnelles et permettent à chacun de se positionner par rapport à l’État. Dans tous les cas, y compris dans la majeure partie des chantiers participatifs, il ne s’agit pas de faire sécession par une organisation communautaire, autarcique, qui se passerait de tout échange marchand, mais bien d’explorer les formes sociales de la « transition » écologique et économique (Hopkins, 2010).

Les conditions de la participation ouvrière

Le fonctionnement de la SCOP Interstelle permet de décliner la version autogestionnaire de la « transition », impliquant tout à la fois l’inscription dans un État redistributif et une réévaluation du travail qui sape les fondements d’une rétribution salariale hiérarchique.

Comme dans les chantiers participatifs, personne n’arrive tout d’abord à Interstelle par hasard. La proximité des engagements politiques favorise le consensus : Robert, 63 ans, maçon, est militant anarchiste, il a grandi dans une cité construite par ses parents, membres des Castors, il est devenu peintre en bâtiment, puis maçon ; Jacques, 60 ans, maçon, est un ancien éducateur spécialisé, militant anti-nucléaire depuis quarante ans, il milite dans plusieurs associations d’écoconstruction et de défense de l’environnement ; Lucie, 55 ans, maçonne, n’a pas terminé ses études d’architecture et a bifurqué en sociologie, elle est formatrice en écoconstruction et milite à ATTAC sur les discriminations entre les sexes ; Fabrice, 54 ans, maçon, est un ancien compagnon tailleur de pierre qui a refusé de faire le tour de France pour s’expatrier en Asie ; Lili, 50 ans, maçonne, est militante anarchiste et féministe très engagée ; Antoine, 35 ans, maçon, est militant anti-nucléaire et installateur de phytoépuration après avoir fait des chantiers participatifs et une formation en restauration du patrimoine ; Gilles, 32 ans, compagnon charpentier, doté du plus haut niveau de diplôme en charpente, a également refusé de faire le tour de France ; libertaire, il est animateur d’une fanfare à tiers-temps. Le mode de recrutement renforce l’appartenance à une même famille politique : conformément aux statuts de la SCOP qui existe depuis 15 ans, chaque embauche est soumise au vote de l’ensemble des associés à la suite d’un an de travail à leurs côtés qui permet à chaque membre d’éprouver sa mutuelle compatibilité.

Cette base commune explique la place particulière accordée au travail salarié à Interstelle : le travail dans le bâtiment ne constitue pas un plein temps pour la plupart des membres de la SCOP et s’inscrit dans la continuité d’autres activités militantes, ce qui les conduit à travailler majoritairement pour des clients qui partagent pour partie leurs points de vue. Dans cette SCOP, la recherche de profit n’est pas centrale : il suffit de dégager suffisamment d’argent pour payer chaque mois les salaires, qui tournent autour du SMIC et sont indépendants des compétences et des postes.

Partant de ce principe autogestionnaire fort, tous les associés sont ainsi salariés et payés au même taux horaire, quels que soient l’ancienneté, la qualification ou le niveau de responsabilité (qu’ils dirigent ou non un chantier). Cet égalitarisme repose sur un principe politique partagé : le travail relève d’une action collective qui n’est pas divisible. En témoigne cet échange de conversation entre Jacques, Lili et un de leurs amis de longue date, Jean, artisan, 55 ans, qui vient de fonder à son tour une SCOP :

Jean — Je suis emmerdé. J’ai eu un conflit avec un associé sur le salaire du dernier maçon qu’on a recruté. Je voulais qu’il soit payé au même taux horaire que nous et mon associé n’a pas voulu parce qu’il a moins d’expérience et qu’il est moins productif.
Jacques — Il faut que tu dises à ton gars que le problème de la productivité, c’est tronqué, c’est pris par morceau, ça n’a pas de sens car de toute façon, si tu es le champion du monde des enduits, si t’as pas quelqu’un qui te prépare le mortier, t’es pas le champion du monde des enduits ! Le problème, c’est la concurrence avec des manœuvres qui te font le boulot pour plus ou moins cher. Dans notre SCOP, la productivité, c’est un problème d’organisation globale du chantier et non entre nous. On va pas chercher à savoir qui est le plus productif.
Lilli — Ce qui compte, c’est la productivité d’un collectif de travail. Le premier facteur d’amélioration de la productivité, c’est l’organisation, bien avant les compétences individuelles. La productivité, c’est pour camoufler le fait que la concurrence entre individus l’emporte sur l’organisation collective.
Jacques — Et puis pourquoi quelqu’un de productif devrait gagner plus d’argent ? C’est un raisonnement faux. Comment savoir le poids relatif de la gestion, du commercial, de l’administration, du chantier ? Quand tu décortiques ton salaire, c’est compliqué.
Jean — Je suis d’accord, mais on n’a pas la même histoire que vous. J’ai un des associés qui a... comment dire... qui est... d’un autre milieu. Plus artisan traditionnel. Et ça aussi, ça compte. De travailler avec des gens qui n’ont pas notre vision du monde.

Pour les membres d’Interstelle, le niveau de cohérence est maximal : tous les associés sont rémunérés au même taux horaire et possèdent à égalité le capital de l’entreprise.

L’arrivée de stagiaires ne vient pas perturber le principe d’une juste rémunération. La SCOP étant réputée dans son secteur, les demandes de stage affluent. Leur embauche pourrait sembler de prime abord paradoxale pour cette SCOP qui n’organise pas de chantiers participatifs au nom du refus d’exploitation d’une main-d’œuvre gratuite.Les stagiaires qui viennent dans le cadre de formations professionnelles rémunérées ne peuvent en effet pas toucher d’autre salaire. Or, les membres d’Interstelle estiment que le travail apporté par les stagiaires dans la coopérative fait partie du temps de travail compris dans le devis payé par les clients. Afin de les rétribuer d’une certaine manière, ils remboursent aux stagiaires l’ensemble des trajets nécessaires à leur venue sur le chantier. Ce procédé leur permet de maintenir leur objectif de diffusion de l’écoconstruction par la formation de stagiaires, tout en permettant aux stagiaires d’être défrayés.

Dans cette SCOP, la notion de « participation » est ainsi conditionnée, comme dans les chantiers participatifs, par le partage de principes communs et le respect de la libre association ; mais s’y ajoute le principe d’une reconnaissance salariale du travail, fondamental pour les membres d’Interstelle qui défendent politiquement l’idée de la réversion solidaire d’une partie de l’argent gagné à un État redistributif.

Partage égalitaire et rotation des tâches

Une fois ces principes posés, comment s’organise concrètement le travail en autogestion ? Le choix du salariat implique une gestion administrative importante qui fait ici l’objet d’un partage inhabituel, y compris dans le monde des SCOP : les fondateurs d’Interstelle ont estimé politiquement cohérent sur le plan féministe et autogestionnaire de partager toutes les tâches de gestion. Dans cette SCOP aux effectifs mixtes, il ne s’est donc pas instauré une classique division sexuelle du travail entre le travail manuel du chantier, réservé aux hommes, et le travail bureaucratique du secrétariat, assigné aux femmes, qui caractérise le reste du BTP (Gallioz, 2007). Les membres associés de la SCOP passent ainsi tous ensemble, chaque trimestre, deux jours pleins à faire le calcul des heures travaillées de chaque associé et des stagiaires, à établir leurs fiches de salaire à l’aide d’un fichier Excel réactualisé chaque année en fonction des nouvelles normes comptables. « Depuis le début de la SCOP, explique Jacques, tout est transparent. Tout le monde sait qui gagne quoi, quelles administrations on paye : TVA, URSSAF, pôle emploi, couverture maladie, indemnités repas, frais de déplacement. C’est bien. On se rappelle tous les trimestres qu’on cotise pour se former, pour la retraite… ». Ce travail de comptabilité et de secrétariat, qui oblige concrètement tous les membres de la SCOP à arrêter leur chantier pour se plonger dans des tableurs, des factures et des courriers, est pour tout le monde une « corvée agréable », précisera sans ironie Antoine. C’est une occasion périodique de se retrouver tous ensemble — occasion rare puisqu’ils se trouvent tous essaimés sur des chantiers distincts. Ils peuvent régler leurs différends sur le fonctionnement de la SCOP ou sur la gestion de certains chantiers. « On débriefe, on bouffe bien, on gueule un bon coup et même si on a fini par se spécialiser, un à la TVA, l’autre à l’URSSAF, on essaie de tourner en prévision des départs à la retraite ! », s’exclame Gilles qui est en train d’apprendre avec Jacques à faire les fiches de salaire.

Moment pivot de ces deux jours, une demi-journée est consacrée à la répartition des chantiers et à l’emploi du temps prévisionnel, semaine par semaine, pour les trois mois à venir. Comme le précise l’ouvrage (Lulek, 2009) consacré à l’organisation d’Ambiance bois, une scierie autogérée sur le plateau de Millevaches, fameuse dans le monde des alternatives écologiques, la constitution de l’emploi du temps constitue la partie la plus fondamentale de l’autogestion : qui fait quoi et avec qui ? À Interstelle, l’emploi du temps se constitue collectivement : chacun réaffirme ses préférences, en fonction de l’éloignement du chantier, du type de construction et de son organisation familiale.

L’autogestion concerne également les postes de direction : comme dans toute SCOP, la gérance est élue ; mais dans le cas d’Interstelle elle ne se voit pas confier un quelconque pouvoir en matière de décisions opérationnelles ou d’emploi du temps. La règle, à Interstelle, c’est par ailleurs que tout le monde dirige un chantier dans l’année afin d’éviter toute monopolisation de cette fonction. « Ce qui veut dire, explique Jacques, que je suis l’ouvrier de six patrons et le patron de six ouvriers ». Gilles ajoutera sous forme de boutade : « De toute manière, on est tous des caractériels, on ne supporterait pas un patron, on ne pourrait plus bosser autrement ». Si les membres de la SCOP veillent à s’attribuer alternativement la direction des chantiers, ce poste n’implique pas pour autant la concentration des pouvoirs. Diriger un chantier, c’est surtout gérer les rapports avec le client, tenir un carnet de bord, anticiper les commandes et non imposer une division du travail : l’organisation des tâches est débattue en situation avec une informalité qui contraste avec l’autorité hiérarchique dont sont en général investis chefs de chantier ou architectes. Clara, 29 ans, anciennement chef de rayon, reconvertie dans la maçonnerie, stagiaire envoyée par un organisme de formation pendant le chantier ethnographié, insistera en entretien sur la convivialité particulière qui règne à Interstelle, comparativement aux autres stages qu’elle a pu faire dans le bâtiment.

Sur le plan ethnographique, il est délicat de rendre compte de ce fonctionnement coopératif, étant donné la simplicité du dispositif : repas partagés à l’ombre d’un parasol, échanges de nouvelles personnelles qui traduisent des liens d’amitié et de confiance, discussions sur l’actualité politique, questionnement sur la répartition des tâches et les gestes techniques, traits d’humour sur la gestion des toilettes sèches du chantier, considérations météorologiques, l’enchaînement de ces interactions peut paraître anodin. C’est leur fluidité qui marque ici le brouillage entre travail et non-travail : il va de soi à Interstelle que les relations ne sont pas purement professionnelles et qu’il est possible d’explorer différents registres sans crainte de rétorsion hiérarchique ou salariale, puisque tel n’est pas l’enjeu.

Si l’on s’en tient à la seule activité de construction, on constate les récurrences organisationnelles suivantes : on retrouve le même respect ergonomique de la santé au travail que dans les chantiers participatifs, d’autant plus affirmé à Interstelle qu’à la différence du travail bénévole ponctuel, il s’agit de tenir physiquement dans la durée. Le principe de polyvalence, induit par la rotation des postes, répond également à la contrainte des emplois du temps de chacun, pris dans des agendas militants et personnels chargés. La question de la productivité reste centrale, mais redéfinie à l’aune des disponibilités des travailleurs, puisque la hiérarchie est inexistante : pour les membres d’Interstelle, se consulter collectivement et quotidiennement sur la distribution des tâches et la répartition des effectifs, de sorte que la production des matériaux nécessaires soit proportionnelle aux capacités de mise en œuvre, constitue la clef du bien-être au travail et de la viabilité économique de la SCOP. Ce savoir-faire d’anticipation et de gestion collective les distingue, en tant que professionnels, à la fois des profanes et des organisations du travail pyramidales.

Comment désamorcer la tentation hiérarchique ?

Cette organisation du travail autogestionnaire, qui va au-delà des structures démocratiques en vigueur dans les SCOP, prémunit-elle pour autant des conflits ou des phénomènes de leadership ? La bonne entente est théoriquement assurée par le mode d’association volontaire et électif des nouveaux membres de la SCOP. Elle est renforcée par la constitution d’emplois du temps personnalisés et le principe de démocratie directe. Le questionnement se déplace alors sur les compétences requises par une telle organisation : « Il faut pouvoir s’engueuler. Poser ses limites », explique Fabrice. Le point de vue de Gilles s’inscrit dans le même registre : « C’est bien d’avoir de grandes gueules comme Robert, ça fait contrepoids. Moi, je n’ai pas de souci, quand j’ai un truc à dire, je le dis ». La libre circulation de paroles critiques est ainsi posée comme la condition d’une bonne entente. Dans un tel contexte, l’aptitude à exprimer publiquement ses désaccords et, symétriquement, à les recevoir, constitue une condition du bon fonctionnement du collectif de travail. Inversement, une trop grande réserve et une trop grande susceptibilité peuvent s’avérer des facteurs de trouble. Celles et ceux qui ne sont pas dotés de cette double compétence — consistant à dire ce qu’on pense du travail des autres et à entendre ce que les autres pensent de votre travail — ne peuvent rester durablement dans une telle structure. En témoigne le refus d’un stagiaire rencontré a posteriori d’intégrer Interstelle : ce mode de communication trop direct ne lui convenait pas.

Un autre élément peut faire obstacle au bon fonctionnement de la SCOP : en l’absence d’instance hiérarchique, l’autogestion suppose un engagement a minima sérieux, a maxima enthousiaste dans le travail. Selon Fabrice, « le problème, c’est ceux qui n’ont plus envie de bosser et qui viennent quand même ». À Interstelle, les associés travaillant la plupart du temps en binôme, la non-participation au travail est immédiatement repérable, à l’inverse des grands chantiers du BTP où la main-d’œuvre est pléthorique, rendant possibles de discrets retraits du chantier (Jounin, 2010). Les plus anciens membres de la SCOP citent ainsi le cas d’un ancien associé, maçon, qui avait perdu toute motivation. Il avait fallu un temps certain pour qu’il consente à quitter de lui-même la SCOP. Il n’était pas imaginable de procéder à un licenciement.

Ainsi, la lutte contre l’épuisement des ressources à la fois naturelles et humaines de la planète, dans cette SCOP comme dans les chantiers participatifs, repose sur le principe militant d’une conversion par l’exemple jusque dans les moindres aspects de l’organisation du travail et sur une conception également extensive du travail comme espace de démonstration d’une cohérence politique, en adoptant toutefois une autre conception de la participation. À l’inverse de la rotation des bénévoles dans un chantier participatif, c’est la constitution pérenne d’un collectif de travail qui assure le fonctionnement horizontal d’Interstelle qui a opté pour un partage radical de l’intégralité des tâches dans le cadre juridique du travail salarié offert par la SCOP — cadre qui permet d’expérimenter l’idéal politique de l’autogestion égalitaire et d’une cotisation solidaire.

Geneviève Pruvost, « Chantiers participatifs, autogérés, collectifs : la politisation du moindre geste »Sociologie du travail, Vol. 57 - n° 1 | 2015, 81-103.
Nous remercions Geneviève Pruvost et la rédaction de la revue Sociologie du travail de nous avoir donner l’autorisation de republier ce texte.

Note

(9) Pour des questions d’anonymisation, on ne donnera ni le nom de cette SCOP, ni sa spécialité constructive, ni le nom de l’association d’écoconstruction.

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