Introduction
Certains marchands de livres réactionnaires ont sans vergogne investi le filon féministe, preuve que l’argent mène la danse. Heureusement, en dépit de la fragilité de l’édition indépendante, et parfois en complément d’un travail destiné à sortir de l’oubli des féministes historiques (de Audre Lorde à Monique Wittig), de petites maisons d’édition – en l’occurrence, ici, Le passager clandestin – continuent à prendre des risques en publiant de nouvelles autrices. C’est un des intérêts de cette parution, premier essai de Stéphanie Durdilly, nourri de sa formation en lettres et en sociologie, de son engagement dans un collectif pour la liberté de circulation de toustes et de sa pratique de l’écriture poétique.
Le livre prend à bras le corps le préjugé selon lequel les femmes seraient davantage en sécurité chez elle que dans l’espace public. Sous-titré Manifeste féministe pour occuper dehors, l’ouvrage est un appel à ne plus avoir peur de la rue, à ne plus avoir peur de battre la campagne, de sortir, d’engager son corps à l’extérieur – traditionnellement dévolu au masculin, alors que l’intérieur serait l’endroit du féminin.
« L’affaire n’est pas tant de faire du vélo ou d’aller je ne sais où : l’affaire, c’est d’avoir été socialisée femme dans un univers d’hommes, et d’essayer d’en guérir. »
Stéphanie Durdilly
Ancrée dans une approche féministe postulant que l’intime est politique et que tout savoir est situé, Stéphanie Durdilly part de son expérience subjective : un voyage à vélo jusqu’en Albanie, où elle éprouve la peur d’être une femme seule sur les routes. À coups d’allers retours entre le récit de son périple, qui réveille ses angoisses d’être agressée par un (des) homme(s), et des références féministes et/ou critiques (de Simone de Beauvoir à Elsa Dorlin en passant par Jacques Rancière), oscillant entre vécu individuel et engagement collectif, elle déconstruit les terreurs ancestrales, ces injonctions à rester chez elles, serinées aux filles pour qu’elles restent dociles – c’est-à-dire sous le contrôle des hommes. Un conditionnement, dont découlent un sentiment permanent d’insécurité et des stratégies d’évitement, que Stéphanie Durdilly défait dans une langue accessible et claire, non sans quelques embardées poétiques et incises riches en autodérision. Car on sait aujourd’hui que la famille, le couple, la maison, bien plus que la rue, la ville, la forêt, sont des endroits risqués pour les femmes : le livre le rappelle, il est « 125 fois plus dangereux de vivre une relation hétérosexuelle que de faire du jogging dans la forêt ». Le titre – Nous ne serons plus des chaperons rouges – s’inscrit à ce propos dans le mouvement (réjouissant) de relecture féministe des contes[1] : qui a mangé le petit chaperon rouge ? Le loup ou un prédateur au sein de la famille ? Preuve supplémentaire de la construction sexuée des vulnérabilités : « Les hommes ont statistiquement bien plus de risques de se faire casser la gueule dehors que nous n’en avons, nous, de nous faire violer ou tuer » – on notera l’usage du « nous » au féminin pluriel.
Se dépendre de « l’incapacité », démasquer les préjugés sexistes derrière l’étiquette « danger » collée au monde extérieur, interroger ce que recouvre la « vulnérabilité » (y compris pour les personnes racisées, handicapées, pauvres, grosses) : l’autrice réinjecte du politique là où certains se satisfont de pointer des fragilités psychologiques. Les filles ne naissent pas « fragiles » : c’est le patriarcat – autrement dit, des structures de pouvoir masculines (et blanches, hétéro, riches) – qui érige cette « morale disciplinaire » en déterminant quels sont les corps « pleurables » – ces corps qui comptent, tels que définis par la philosophe Judith Butler convoquée ici.
En miroir, c’est bien sûr, aussi, le modèle masculin de la virilité qui est interrogé – avec, par exemple, la valorisation du muscle chez les hommes versus la minceur chez les femmes. L’autrice revendique d’ailleurs une approche centrée sur le corps. Elle se réfère à la philosophe Iris Marion Young qui, dans un texte célèbre[2], analyse les raisons pour lesquelles, contrairement aux garçons, les filles lançant une balle n’engagent pas leur corps : se percevant comme objet du regard, et non sujet du mouvement, elles sont amenées à valoriser « la retenue, la prudence, la limitation ».
À mille lieux d’un constat mièvre, Stéphanie Durdilly invite à « rééquilibrer les rapports de force ». En complément des pratiques d’auto-défense féministe, elle propose de « repenser la violence », notamment en distinguant « la violence oppressive de la violence d’insurrection, de défense ou de libération » – car « qui est réellement violent ? »
Loin du repli sur soi nombriliste du développement personnel, ce récit galvanisant d’une émancipation prend ainsi des allures de manuel politique. À rebours du « piège hétérosexuel », il promeut des relations équilibrées (« sans tyrannie ») et nous encourage à prendre « soin les un.es les autres » pour « faire la route ensemble », tout en nous conviant à « écrire nous-mêmes nos récits » – car il s’agit d’« occuper l’espace. Tous les espaces. Physiques et symboliques ». « Ça peut commencer par des choses dérisoires, comme partir faire un tour à vélo », conclut l’autrice.
Stéphanie Durdilly, Nous ne serons plus des chaperons rouges. Manifeste féministe pour occuper le dehors, éditions Le passager clandestin, 2026, 176 pages, 19 euros.
Notes
[1] Lire à ce sujet : De grandes dents. Enquête sur un petit malentendu, de Lucie Novat, Zones, 2024, et Barbe Bleue, contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes, de Jennifer Tamas, Seuil, 2026
[2] Throwing like a Girl: A Phenomenology of Feminine Body Comportment Motility and Spatiality, Human Studies, vol. 3, 1980