Demeure terrestre

Où devenir autre ?

Mathias Rollot | 3 janvier 2023

Introduction

En cette nouvelle année qui commence, considérons pleinement les territoires de nos existences. Nous sommes toutes et tous des chercheurs d’où nous dit Mathias Rollot, un des principaux théoriciens français du biorégionalisme : « Chercher le , c’est dire la nécessité de voir et revoir toujours autrement les lieux qu’on ne voit plus à force de les habiter, les lieux qu’on a oublié de parcourir et ceux dont on n’a jamais soupçonné l’existence. » C’est à partir des lieux, poursuit-il, qu’on deviendra individuellement autre et qu’on construira collectivement une société alternative. « Le changement sera spatial(isé) ou ne sera pas. »

« Depuis le milieu du XXe siècle, la Grande Accélération, caractérisée par le développement économique planétaire et par l’intensification des activités humaines (agriculture, industrie, transport, etc.), associée à la croissance démographique, a conduit à l’utilisation accrue des ressources naturelles (eau, énergie, terres, matières premières, etc.) mettant la planète sous pression : accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, perte de biodiversiété acidification des océans, modification des cycles de l’azote et du phosphore, consommation de l’eau douce, etc. Comme le rappelait le rapport « Les limites à la croissance » dit « Rapport Meadows », « une croissance exponentielle est insoutenable face à une ressource finie ». Si en 1972 la problématique était de montrer comment éviter le dépassement, trente ans plus tard l’enjeu est désormais de revenir dans les limites de la planète. » [notre-environnement.gouv.fr, site ministériel d’informations publiques] (1)

Transition & rupture

Le Gouvernement lui-même semble en convenir explicitement : la situation contemporaine rend de plus en plus intenable notre monde occidental, ses habitudes et ses privilèges, ses modes de penser et de faire, ses valeurs éthiques et esthétiques. Il nous faudrait donc transformer ce monde, notre monde ; à savoir, à l’évidence, nous transformer nous-mêmes. Il nous faudrait tendre vers un autre soi, moins dominateur et destructeur. Il faudrait décoloniser nos imaginaires, réinventer presque totalement notre morale et nos manières de considérer la vie sur Terre, reconstruire une société autre. Il faudrait résister et réinventer à la fois l’histoire, les autres et soi-même. Or, certains ont beau critiquer la « transition » actuelle, préférant se placer dans une optique de « rupture » (2) ou dans une écologie plus radicale « de la conflictualité » (3), il n’empêche que tout cela prend du temps, de l’énergie, de la créativité, et encore du courage, des ressources psychologiques et sociales, du soutien et une capacité immense à prendre des risques. La pensée mortifère dont nous devons nous défaire est présente dans la grande majorité des esprits (le mien y compris), par-delà les générations et les partis politiques, par-delà les classes sociales et les horizons géographiques. C’est, à la fois, un travail collectif et individuel qu’il nous faut opérer ; et on ne réussira pas en claquant des doigts. Et après tout, les plus radicaux, celles et ceux qui ont su bifurquer, « déserter » (4),refuser de parvenir, résister, entrer en rupture totale avec le système : comment y sont-iels parvenu·es, si ce n’est via un long cheminement, une longue « transition » personnelle et communautaire ? En ce sens, déjà, on devrait probablement miser sur une alliance entre les contraires : un travail écologiste à la fois avec la transition (personnelle et communautaire, immédiate et sur le long terme…) et la rupture (radicale, explicite, politique).

La question qui s’impose généralement, dans un tel contexte, c’est « comment » transiter vers un autre monde en rupture ? Mais un autre sujet, plus rarement évoqué, se pose aussi : « où » transiter et « où » entrer en rupture ? Un deuxième angle d’attaque pourtant non moins intéressant et opératoire que le premier, tout au contraire !

Où devenir autre ?
Où devenir autre // Laura Folmer / Topophile

La piste biorégionale

Si nous devons changer nos vies et nos façons de faire – pour, éventuellement, être mieux préparés à l’avenir tout en nous montrant moins prompt à en favoriser les scénarios les plus catastrophiques –, alors concrètement apprendre à changer en ce sens, vivre écologiquement dès à présent, rencontrer celles et ceux avec qui nous pourrons changer de la sorte ? opérer cette transition-là, vers un autre soi plus écologique ? , le plus concrètement possible, devenir quelqu’un d’autre ? Travailler avec une approche centrée sur le « où », c’est faire redescendre les questions théoriques à un réel géographique concret, qu’on peut parcourir et discuter avec d’autres, qu’on peut envisager avec son corps, observer, modifier soi-même et ensemble.

« , le plus concrètement possible, devenir quelqu’un d’autre ? »

Parler de « où » géographiques, c’est refuser la piste numérique, en assumant que, non, on ne pourra pas réellement devenir d’autres types d’habitants via Youtube, Tweeter et Facebook. Non, Google ne nous aidera pas, ou très peu, à réapprendre à cohabiter avec d’autres espèces animales et végétales, ici et pour le long terme, dans une optique symbiotique – bref, à réapprendre « l’art d’habiter la Terre ». (5)

De même, parler de « où », c’est insister sur la dimension spatiale, la multiplicité des échelles qui la traverse et des espèces qui y habitent, de jour et de nuit, par toutes saisons, en harmonie ou en conflit. En ce sens, c’est mettre en doute l’ensemble des pistes végétalistes actuelles qui semblent n’envisager la nature que comme un ensemble pseudo-romantique d’alignements d’arbres proprets (dont on souffle les feuilles sitôt tombées à terre), de parterres floraux (plantées, nourries aux engrais et aux pesticides) et de pelouses bien délimitées et tondues ras (par des machines polluantes). Au contraire, on s’accordera facilement avec la chercheure Sarah P. Church sur ce fait qu’« ajouter simplement de la nature à la ville ne fera pas de tous les urbains des environnementalistes ». (6)

Mais alors, si ce n’est ni sur Internet ni par la simple présence romantique de quelque végétation urbaine que nous pourrons devenir autres, alors pouvons-nous donc transiter vers des vies plus durables ? Est-ce à domicile, dans son lit ? Au travail, devant son ordinateur ? Sur l’autoroute, dans sa voiture ? Et si, en définitive, nous n’avons nulle part où nous tenir, dans un espace-temps approprié pour cette transition-là, alors celle-ci peut-elle réellement advenir ?

« Une troisième piste, que j’appellerais ici la piste biorégionale, refuserait de dissocier les lieux de leurs communautés »

Une troisième piste refuserait de dissocier les lieux de leurs communautés (humaines et non-humaines). On chercherait alors à penser ensemble les êtres et les milieux ; les ressources et qui les manipule ; les écosystèmes et qui les habitent. Dans ce contexte, les lieux deviennent des communs dont un ensemble de communautés prend soin, un milieu aux symbioses auto-organisées, un territoire autonome mais ouverts et accueillant, où on peut apprendre à vivre ensemble. Je l’appellerais ici la piste biorégionale.

Chercheurs d’« où »

S’intéresser au « où » en ce sens biorégional (7), cela pourrait vouloir dire mettre en valeur des lieux où s’initier aux paysages locaux, leurs spécificités et leurs vulnérabilités, leurs fonctionnements et nos responsabilités à leurs égards. Cela pourrait inviter à développer des lieux où apprendre des théories et des pratiques biorégionalistes : c’est-à-dire où rencontrer les auteurs et autrices locales du changement, où mener ses propres expérimentations socio-écologiques, où inventer un autre monde local, ici et maintenant.

S’intéresser au « où », en ce sens, ce serait dire qu’il ne suffit pas de vouloir abstraitement et béatement l’écologie (car au fond, tout le monde est d’accord : « polluer, c’est mal » ; « prendre soin, c’est bien » ; etc.). Encore faut-il qu’un ensemble de lieux précis puisse réellement accueillir nos corps et nos actes concrets,  organiser la rencontre entre notre moi d’hier et celui de demain, quelque part ! Et ça, donc ? Chercher le « où », c’est dire la nécessité de voir et revoir toujours autrement les lieux qu’on ne voit plus à force de les habiter, les lieux qu’on a oublié de parcourir et ceux dont on n’a jamais soupçonné l’existence – à chaque fois, pour en questionner le potentiel d’accueillir la transition et la rupture avec le monde et le moi d’avant… 

« Chercher le « où », c’est dire la nécessité de voir et revoir toujours autrement les lieux qu’on ne voit plus à force de les habiter, les lieux qu’on a oublié de parcourir et ceux dont on n’a jamais soupçonné l’existence – à chaque fois, pour en questionner le potentiel d’accueillir la transition et la rupture avec le monde et le moi d’avant… »

D’un côté, nous pourrions alors nous interroger : suis-je autochtone de quelque part, et si oui, de , de quoi ? Poser cette question, c’est en quelque sorte se demander dans quelle biorégion nous vivons(8). À cet égard, on peut donc déjà apprendre à s’intéresser au « où » pour savoir où on est. Et d’un autre côté, nous pourrions aussi nous demander : où puis-je devenir plus « autochtone » que je ne le suis déjà ? Quels lieux et quels dispositifs, quels sujets et quels objets pourraient m’aider à participer au tissage intercommunautaire et interspécifiques qui font de l’espace où je me tiens un milieu ? Sous ce deuxième aspect, on pourrait aussi apprendre à s’intéresser au « où » pour devenir de quelque part

Typologies de « où »

Un lieu de transformation de soi et du monde pourrait donc être un endroit où on pourrait apprendre à réinventer ensemble nos vies pour qu’elles soient compatibles avec les nouveaux enjeux (économiques, écologiques, etc.). Un lieu où on pourrait témoigner, rencontrer, expérimenter, pour finalement repartir un peu différent de celui qu’on était en arrivant. Pourquoi, me dira-t-on, des lieux spécifique pour cela ? C’est, existentiellement parlant, que nous nous transformons au contact des lieux que nous habitons.

N’est-ce pas là un axiome fondamental de la discipline architecturale toute entière ? Ce fait, assez évident, qu’on n’est pas accompagné (corporellement, socialement et existentiellement parlant) de façon similaire par tout espace ; qu’on n’est pas insensible à ce qui nous entoure. Et si tout cela est vrai, comment alors penser pouvoir devenir « écologiquement autre » si notre quotidien n’est qu’interactions avec les espaces sous vide que sont les supermarchés et les couloirs du métro, l’habitacle automobile et l’intérieur aseptisé du pavillon moderne ? Nous pouvons bien sûr avoir des conversations radicales n’importe où ; et même peut-être préparer la révolution écologique depuis n’importe quel bar du centre-ville. Certes, mais qu’en est-il si on souhaite déserter et transiter vers la permaculture ; si on souhaite devenir berger ou charpentier ? On le voit bien : le besoin en espace spécifiquement adapté pour ces reconversions (et leur potentielle auto-organisation par les communautés) est une des conditions nécessaire à leur réalisation.

Où devenir autre // Laura Folmer / Topophile

Pragmatiquement parlant, défendre l’intérêt de lieux spécifiques pour la transformation de soi et du monde, c’est donc aussi en revenir à quelques évidences oubliées : que l’espace et les lieux, dans leurs singularités, ne seraient pas si obsolètes qu’on aurait pu le croire récemment. Nous avons encore besoin d’être physiquement quelque part, entouré d’un monde habité qui fait sens, qui nous nourrit et auquel nous puissions contribuer, pour exister. Reformulant donc la question, nous pourrions nous interroger sur les lieux de naissance de nos (possibles) existences écologiques. Où donc se trouvent les « salles de naissances » de la société écologique ? Ces salles de naissances devant être aussi multiples et complémentaires que nos besoins en matière de renaissance sont variés. Ainsi les lieux où opérer une transformation de soi et du monde sont-ils de natures, d’échelles et de temporalités différentes ; ainsi peuvent-ils être utilisés au service d’objectifs variés. Dans une logique pluriverselle(9), cette diversité est considérée comme une richesse qu’il ne faut surtout pas réduire mais au contraire nourrir. Pour s’y retrouver tout de même, on pourra donc en faire la « typologie » : l’étude et la classification des différents « types ».

« Nous avons encore besoin d’être physiquement quelque part, entouré d’un monde habité qui fait sens, qui nous nourrit et auquel nous puissions contribuer, pour exister. »

Concrètement parlant, il y a tout d’abord des lieux couverts (du type halles couvertes médiévales) et des lieux ouverts (du genre des parcs publics), qui tous deux se montrent, à leur manière, utiles dès lors qu’ils forment des espaces d’accueil inconditionnels – pour se retrouver et débattre, pour se rassembler et accueillir l’autre, pour (s’auto-)organiser spontanément, etc. Des agoras, en somme. 

Théoriquement parlant, il y a des lignes (par exemple des chemins), des points (par exemple des monuments) et des surfaces (par exemple des forêts). Les lignes connectent efficacement, les points signalent simplement et les surfaces permettent de rassembler.

Symboliquement parlant, il y a des lieux qui existent et font patrimoine ou matrimoine, qui sont déjà bien connus et qu’il importe sans doute de préserver pour la mémoire qu’ils portent et la capacité qu’ils ont à rassembler les communautés. Il y a aussi : 1. des lieux oubliés,qui existaient ; 2. des lieux potentiels, qui existent presque et ne demandent qu’une mise en lumière, un coup de pouce ; 3. des lieux à inventer, qui pourraient exister.

Pragmatiquement parlant, il y a des lieux qui accueillent la circulation des savoirs (une exposition sur le climat venue de Copenhague) et d’autres qui accueillent la circulation des personnes (des populations en souffrance tels que les migrants aux populations en aisance tels que les conférenciers et les politiciens).

Émotionnellement parlant, il y a des lieux capables de donner à lire ce qui est déjà en train d’advenir (par exemple le triple phénomène de montée des eaux marines, de risque inondation accru et d’augmentation du stress hydrique) et il y a des lieux qui peuvent donner à sentir ce qui sera bientôt (par des dispositifs artistiques immersifs, etc.).

Socialement parlant, il y a des lieux fait par les communautés elles-mêmes (bricolages collaboratifs et autres) et des lieux proposés par des institutions (publiques ou privées) et des experts (architectes et autres). Et cela, à toutes les échelles : du squat à l’éco-hameau en passant par les tiers-lieux d’un côté ; du refuge de haute montagne construit par une bonne agence d’architecture aux documents territoriaux type SCOT de l’autre ! Il est stimulant de pouvoir parcourir au cours d’une saison tant des lieux que nous portons au moyen de nos pratiques non-expertes, maladroites mais responsables, amatrices (au sens littérales du terme : qui aiment), que des lieux tout à fait autres, dont nous ne sommes pas directement responsables et qui cristallisent le magistral savoir-faire du « sachant ».

Etc.

« Quoique le sujet soit rare au sein des débats écologiques contemporains : le changement sera spatial(isé) ou ne sera pas ! »

Chacun des types de lieux répertoriés (et d’autres encore — la liste n’est évidemment pas exhaustive) a une capacité écologique que les autres n’ont pas. De sorte que ce n’est que grâce à la multiplicité de ces lieux, dans toute leur diversité, sur le territoire local, que les habitants et habitantes ont une chance de trouver chaussure à leur pied pour avancer sur le long chemin de la transition/rupture précédemment évoqué. Dès lors, penser, classer et cartographier ces lieux existant et naissant sur le territoire est une première étape indispensable, accessible et fort utile à tous. De fait, une multitude de recensements, de cartographies, de répertoires et de catalogues en tous genres sont justement parus ces dernières décennies — des travaux qui vont précisément en ce sens d’une visibilisation du réel. Un tel repérage des lieux où se transformer et où transformer le monde n’est hélas pas suffisant et devrait être suivi d’autres actions destinées à diffuser ces informations, à dynamiser les lieux existants, à multiplier leur nombre et à élargir leur puissance d’action, c’est-à-dire à renforcer leur capacité transformatrice (du corps, de l’esprit, des habitudes, des valeurs). Il me semble que c’est bien en favorisant par tous les moyens le développement de tels lieux (où la population locale pourrait agir, se transformer, participer activement à ses devenirs, acter son auto-détermination, se co-informer sur la situation…) que nous pourrons inventer ensemble, une société radicalement autre. Quoique le sujet soit rare au sein des débats écologiques contemporains : le changement sera spatial(isé) ou ne sera pas !

Texte de Mathias Rollot, illustré par Laura Folmer.

Notes

(1) Note sur les Limites planétaires disponible sur le site notre-environnement.gouv.fr, site ministériel d’informations publiques. Je souligne.

(2) Anne Rumin, « Sans Transition : l’écologie contre la transition », in Topophile, le 14 septembre 2022.

(3) Gaspard d’Allens, « Le grand retour du sabotage », in Reporterre, le 3 octobre 2022.

(4) Etienne Le Merre, « Déserter ? pas si simple », in Reporterre, le 9 décembre 2022.

(5) Kirkpatrick Sale, L’art d’habiter la Terre. La vision biorégionale, Wildproject, 2019.

(6) Sarah P. Church (2014) « Exploring Urban Bioregionalism : a synthesis of literature on urban nature and sustainable patterns of urban living », S.A.P.I.EN.S, 7.1.

(7) Mathias Rollot, Marin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biroégion ?, Wildproject, 2021.

Mathias Rollot, Les territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Wildproject, 2023 (reedition).

(8) Leonard Charles, Jim Dodge, Lynn Milliman, Victoria Stockley, « Un quiz bioregional », in Topophile, le 17 avril 2020.

(9) Plurivers. Un dictionnaire du post-développement, Wildproject, 2022.