savoir Du lisible au visible

« Politiques du faire-monde » de Philippe Descola

Caroline Dinet | 29 mars 2026

Introduction

À l’heure de l’anthropocène, alors que les États-Nations sont dans une impasse, il est urgent de penser de nouvelles façons de « faire politique » pour imaginer « des manières alternatives, moins destructrices, d’habiter la Terre » et forger une « cosmopolitique » impliquant tant les humains que les autres qu’humains. C’est le défi auquel s’attelle Philippe Descola dans ce texte court issu de conférences données en 2023 à l’Université de Californie à Berkeley.

En introduction, l’anthropologue rappelle utilement les quatre ontologies, identifiées dans son ouvrage fondateur Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005), dont l’apport a été considérable pour l’anthropologie, et au-delà. Construites selon « les types de continuité et de discontinuité que les humains détectent entre eux et les autres qu’humains sur un double plan, physique et moral », ces « manières de faire monde » fonctionnent tels des filtres (ou « schèmes cognitifs et sensorimoteurs »), incorporés au cours de la socialisation, guidant l’action et organisant les perceptions. L’animisme « confère aux autres qu’humains la même intériorité qu’aux humains mais soutient que les humains et les autres qu’humains se différencient par les corps qu’ils habitent. » Le totémisme « met l’accent sur la continuité entre les humains et les non-humains », tant sur l’axe de la physicalité que sur l’axe de l’intériorité. Opposé de l’animisme, le naturalisme structure la pensée occidentale : seuls les humains sont dotés d’une intériorité, en revanche, des lois similaires (physiques, biologiques et chimiques) s’appliquent aux corps humains et non-humains. Enfin, l’analogisme « suppose des discontinuités sur les deux axes », non sans établir des hiérarchies et des correspondances entre toutes les entités autonomes et interdépendantes. Ces ontologies, insiste Descola, n’équivalent pas à des « visions du monde, c’est-à-dire une version parmi d’autres de la même réalité transcendante », mais forment des mondes à part entière.

Une fois posé ce cadre théorique, l’anthropologue revient sur le grand partage entre nature et culture, qui définit le naturalisme, et qui a selon lui fait son temps. Cet arrangement n’est pas universel : pour de nombreux peuples, la nature n’existe pas comme réalité séparée et « ils ne conçoivent pas l’assemblage d’humains et d’autres qu’humains au sein duquel ils vivent comme une ‘société’ ». Les « concepts clés » des sciences sociales (culture, nature, société, histoire, économie, politique…) sont le fruit « d’une histoire sociale et culturelle très singulière », à savoir celle de l’Occident. Pour tendre vers cet « alter-politique » que Descola appelle de ses vœux, il s’agit donc de réaliser un travail critique par rapport aux outils descriptifs et conceptuels des Modernes tout en s’ouvrant à d’autres « façons d’être humain ». D’où l’abandon du concept de société pour celui de collectif, qui a le « mérite de ne préjuger ni du contenu de ce qui est associé ni des modes d’assemblages ».

Pensés ici dans leur rapport à la terre, les collectifs extra-modernes sont de fait une source d’inspiration pour inventer les « politiques du faire-monde » du titre (le pluriel est important), à rebours du modèle unique énoncé par l’universalisme des Lumières. Les solutions proposées par ces collectifs ont la double vertu d’élargir l’imaginaire des possibles et de proposer des manières de faire concrètes (bien que non transposables telles quelles).

Ainsi des tribus-espèces animistes (humaines, animales ou végétales) : organisées de façon homogène selon le modèle des sociétés humaines (chacune a son chef, ses habitations, ses techniques, etc.), elles s’accommodent entre elles à travers des relations ritualisées de prédation, de partage et d’échange. Mais que se passe-t-il lorsque le territoire animiste, « vu et pratiqué comme une forme de relation singulière entre les humains et les non-humains », entre en collision avec les logiques prédatrices des multinationales (issues de la conception moderne de l’appropriation, où le territoire est considéré comme un espace délimité doté de ressources à exploiter) ? Pour préserver les territoires des premières nations, une délégation de Sarayaku, une communauté de l’Amazonie équatorienne, a proposé, lors de la COP 21 de Paris (2015), une nouvelle catégorie d’aire protégée : Kawsak Sacha (« forêt vivante » en langue kichwa), définie comme « entièrement composée d’êtres vivants et des relations communicatives que ces êtres entretiennent », et visant à protéger « la relation matérielle et spirituelle que ces peuples tissent avec les autres êtres qui peuplent la forêt vivante ». À la lumière de cet exemple, Descola invite à s’engager vers un « universalisme relatif » (au sens d’un universalisme des relations), qui s’appuierait sur la reconnaissance d’une égalité de toutes les relations, y compris avec les non-humains, et pourrait « déboucher sur une éthique », bannissant notamment « l’anéantissement gratuit de la vie, la mercantilisation des êtres sensibles ou la standardisation des modes de vie et de comportements ».

L’anthropologie est-elle une science révolutionnaire ? interrogeait Descola, à l’orée du livre. Refermant l’essai, la démonstration est faite que cette discipline opère un décentrement radical, infiniment précieux pour ébranler l’appareil conceptuel moderniste et avancer vers la reconnaissance d’un sujet politique au-delà de l’humain.

Philippe Descola, Politiques du faire-monde, « Les livres du nouveau monde », Le Seuil, 2025, 160 pages, 18.50 euros.