Introduction
Entre le Manifeste cyborg (1985) et le Manifeste des espèces compagnes (2003), l’historienne et philosophe des sciences Donna Haraway ébauche une contre-histoire féministe de la primatologie [1] et publie « Savoirs situés »dans la revue Feminist Studies en 1988. Souvent repris dans des anthologies, les éditions Wildproject publient pour lui-même et dans une nouvelle traduction ce texte majeur de critique des sciences formulé au nom d’un positionnement progressiste aujourd’hui frontalement attaqué aux États-Unis.
L’idée centrale que tout savoir n’est ni découverte ni invention mais construction s’est entretemps imposée et la notion de « savoirs situés » est devenue « un commun des pensées critiques mondiales » résument Baptiste Lanaspeze et Marin Schaffner dans leur introduction au recueil. Aussi proposent-ils que ce concept clé devienne le socle d’une refondation écologique des sciences terrestres de demain.
Presque quarante années après sa publication, il importe de prendre la mesure de cet appel appelant à une autre manufacture du savoir : « Les “savoirs situés” invitent […] à décrire la fabrique de la connaissance scientifique en utilisant d’autres métaphores comme celle du tissage, de l’enchevêtrement, de la chorégraphie, de la musique, de l’amitié, de la collégialité, des réseaux mycéliens ou du développement embryonnaire… »[2]
Dans l’entretien clôturant le livre, la philosophe Jeanne Burgart Goutal analyse avec finesse l’écriture de Donna Haraway. Lire Haraway, c’est découvrir une ironie mordante, un humour particulier et style étincelant ; « une plume qui a assurément de la classe et du chien », qui sait allier stimulation intellectuelle, satisfaction affective et engagement politique tout en formulant un positionnement à la fois féministe et écologiste.
Accompagnant une écriture exigeante évitant les visions totalisantes pour donner place aux savoirs partiels, cet humour et rire intelligent, cette ironie et dérision ne tournent pas à vide, cela engage « une pratique qui permet d’éviter l’enfermement dans un point de vue unique » et correspond à « une tension jamais résolue entre des choses à la fois vraies et incompatibles » souligne Jeanne Burgart Goutal.
Pour Donna Haraway, le monde même a un certain sens de l’humour, la vie est farceuse ; elle aime l’idée que « la théorie féministe est un discours de Coyote [en écho au Coyote, on peut évoquer la figure du Renard] réinventé, redevable de ses sources, puisées dans de nombreux récits hétérogènes sur le monde. » Par-là, loin de tout dogmatisme, elle nous invite à « faire avec » les paradoxes, les ambiguïtés, les contradictions, et, surtout, l’absence de tout savoir absolu.
Il est temps de conclure en laissant aux lecteur.rice.s le soin de s’approprier et recontextualiser un texte invitant à la sympoïèse, à « construire-avec », à « fabriquer-avec », à « réaliser-avec », à « se-faire-avec ». Un concept que Donna Haraway emprunte à Beth Dempster pour dire que rien ne se fait tout seul : la vie se fait toujours à plusieurs dans le cadre de processus dynamiques où interviennent molécules, cellules, organismes, écosystèmes ou assemblages techno-naturels. [3]
Donna Haraway, Savoirs situés. La question de la science dans le féminisme et le privilège d’une perspective partielle, traduit de l’anglais par Marin Schaffner, « Petite bibliothèque d’écologie populaire », éditions Wildproject, 2026, 128 pages, 12 euros.
Notes
[1] Donna Haraway, Primate Visions Gender. Race and Nature in the World of Modern Science, Routledge, 1989. « The politics of being female », la troisième partie de ce livre a été traduite en français : Être femelle. Le tournant féministe de la primatologie, traduit de l’anglais par Martin Schaffner, éditions Wildproject, 2025.
[2] Donna Haraway, « Démilitariser le savoir est plus urgent que jamais », Le Monde, 24 avril 2026, p. 24
[3] Donna Haraway, Vivre avec le trouble, traduit de l’anglais par Vivien García, Les éditions des mondes à faire, 2020,