À Claveau, l’équité du cas par cas

Nicole Concordet Louise Cortella | 14 septembre 2023

Introduction

qui Atelier d’architecture Nicole Concordet | Équipe : Louise Cortella, Pierre-Yves Guyot, Antoine Tison, Quentin Prost, Justine Saur, Eric Dordan, Brice Soulerot | Architectes-habitant·e·s en permanence : Margaux Ribaud, Amos Bok.

quoi Réhabilitation de 245 maisons avec jardin de la cité Claveau.

Cité Claveau, quartier du Bacalan situé au nord de Bordeaux.

quand Études : 2015 | Permis de construire : été 2016 | Construction : 2017 - 2021 | Livraison : 2021.

comment Structure : Consolidation des fondations, reprise de certains linteaux et appuis de fenêtre | Toiture : Toitures nettoyées et dé-moussées, remplacement des tuiles cassées, remplacement ou reprise de la zinguerie | Bardage : Remplacement des lames trop usées, ponçage et peinture des bardages, remplacement des volets en bois trop abîmés, et, pour ceux conservés, ponçage et peinture | Sols : Dépose des planchers bois du rez-de-chaussée trop abîmés et remplacement par une dalle béton | Menuiseries : Remplacement des menuiseries extérieures existantes simple-vitrage et conservation des menuiseries double-vitrage en bon état, menuiseries bois sur la façade côté rue et PVC côté jardin, fabrication d’un sas d’entrée en menuiseries bois avec double-vitrage pour fermeture du porche existant | CVC : Remplacement du poêle à gaz par un système de chauffage à eau chaude, avec une chaudière à gaz à condensation. Réparation et reprise du réseau de plomberie | Électricité : ajout de prises électriques, mise en conformité des raccordements pour les appareils électroménagers, de la chaudière et de la VMC. Déplacement de la sonnette à l’extérieur du sas d’entrée. Remplacement du circuit courant faible avec installation de prises RJ45. Remplacement ou réparation des luminaires extérieurs et des pièces d’eau quand nécessaire | Auto-construction : construction d’espaces inter-climatiques, c’est-à-dire des vérandas en ossature bois recouvertes de tôle ondulée en polycarbonate transparente, peintures intérieures, pose de papiers peints, pose de revêtements de sols et de faïence.

pourquoi Amélioration du confort de vie des habitants de la cité.

pour qui Les habitants & habitantes de la cité Claveau.

avec qui Maîtrise d’ouvrage : Aquitanis, Office Public de l’Habitat de Bordeaux Métropole | Ingénieur CVC :  Jean-Michel Pouvreau | Ingénieur électricité : Didier Raffegeau | Ingénieur structure : Marc Thomas |  Ingénieur structure bois : Yves-Marie Ligot | Économiste de la construction : Isabelle Casalis.

par qui Gros oeuvre : JTC, Gallego | Menuiseries : Lorillard | Couverture : PH Laurent | CVC et équipements techniques : Proxiserve, Brunet | Peintures extérieures : Entreprise d’insertion EIPF | Embellissement et auto-construction : Compagnons Bâtisseurs Nouvelle Aquitaine | Déménagement et nettoyage : Régie de Quartier Habiter Bacalan.

combien Coût des travaux :  9 282 085 € H.T. soit 37 000 € H.T. par maison.

245 réhabilitations incrémentales

Servane Martin | La cité Claveau, construite dans les années 1950 au nord de Bordeaux, a subi d’importants changements en 70 ans. Les empreintes du temps sont multiples, les traces d’usures et d’appropriations sont visibles. Des familles vivent là depuis des décennies et les souvenirs s’y sont accumulés. Les grilles de lecture du site se superposent : extérieure et intérieure, collective et intime, la cité et ses îlots, la cité et chacune des 245 maisons, le bailleur et les habitants… Comment appréhendez-vous l’uniformité de la cité et l’unicité de ses 245 situations particulières ?

Nicole Concordet | Dès le départ, nous identifions la complexité du projet et ses multiples strates, et nous choisissons de mettre en place une méthode. En février 2016, nous proposons de nous installer sur place, dans la maison du 4 rue Léon Blum. Celle-ci devient la Maison Commune, accueillant la permanence architecturale. Deux architectes de l’agence y font leur bureau. Nous devons rencontrer chaque habitant, visiter chaque maison, afin d’établir les premiers contacts et les premiers diagnostics personnalisés. Trois typologies de maisons se distinguent : des T3 et des T4 construits sur le même mode entre 1952 et 1955 (pourvus d’un porche d’entrée s’ouvrant sur le séjour côté rue), et des T4 construits entre 1955 et 1959 sur le modèle de logement Logéco. Les tailles de logements sont globalement 20% en dessous des surfaces standards de logements sociaux actuels. Les maisons ont bien changé depuis leur construction. Certains habitants ont déposé ou reconstruit des cloisons, d’autres ont refait l’isolation depuis l’intérieur, changé le chauffage, revu l’électricité, et même remplacé des menuiseries extérieures ! Finalement, il n’y a pas trois typologies de maisons mais bien 245 ! Les réhabilitations des maisons doivent donc être réalisées au cas par cas, en prenant soin de respecter les aménagements de chacun et d’améliorer le confort en s’adaptant aux besoins des individus.

À Claveau, l’équité du cas par cas
Une maison au moment du diagnostic // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

Pour arriver à avancer dans le projet, nous choisissons de travailler par extrapolation, en suivant une logique incrémentale. Nous commençons par visiter et diagnostiquer 10 maisons. Nous rencontrons les habitants et élaborons des fiches-portraits pour chaque maison. En parallèle de ça, nous commençons à travailler. Une fois les 10 premières maisons visitées et les premières données récoltées, nous en visitons 10 autres. À chaque nouvelle série de visites, nous ajustons notre propos. Il nous a fallu deux ans pour rencontrer tout le monde et faire tous les relevés.

L’avant-projet sommaire est présenté à Aquitanis en mars 2016, suivi de l’avant-projet détaillé en juin. Dans le même temps, les rencontres avec les habitants et les diagnostics de chaque maison continuent. À l’été 2016, 14 permis de construire sont déposés. À l’appel d’offre, nous réalisons des quantitatifs très détaillés sur des lots, en sachant que ceux-ci seront amenés à évoluer lorsque les maisons non visitées seront diagnostiquées. L’économie incrémentale du projet est comprise par la maîtrise d’ouvrage qui fait preuve de souplesse. Au fur et à mesure que le projet avance et se précise, nous adaptons le budget de chaque lot.

La même maison après sa rénovation // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

La Base vie

Par quels moyens avez-vous réussi à créer un lien privilégié et de confiance avec chaque habitant de la cité Claveau ?

Nicole Concordet | Lorsque nous arrivons sur place début 2016, il y a une certaine tension et beaucoup de méfiance. Plusieurs projets ont été envisagés à Claveau mais aucun ne s’est développé. Beaucoup d’habitants se plaignent de leur logement et attendent que le bailleur intervienne. Ce sont des maisons d’après-guerre, construites rapidement, parfois sans isolation voire sans chauffage. Les habitants pensent que nous sommes « du côté » du bailleur, et nous devons échanger pour instaurer un climat de confiance et se comprendre. Nous nous rendons disponibles, les habitants peuvent venir directement exprimer leurs inconforts et frustrations. Nous ré-humanisons la fonction désincarnée de la maîtrise d'œuvre (M.O.E.). Certains habitants sont réceptifs plus rapidement que d’autres. Il y a des personnes très en retrait au premier abord. Je me souviens d’une personne qui ne souhaitait pas échanger avec nous au départ. Louise Cortella, architecte en permanence, s’est rendue plusieurs fois chez elle, puis a finalement laissé un mot. Un jour, elle nous a laissés entrer, et, progressivement, un rapport de confiance s’est établi.

Pour garantir le lien entre les habitants et nous, il nous faut créer les conditions spatiales favorables aux échanges dans les espaces publics de la cité. Le premier acte de construction sur le site est l’édification de la Base vie, au démarrage du chantier au printemps 2017. La Base vie est construite au centre de la cité Claveau, en face de la piscine Tissot. Elle se compose d’un réfectoire (servant aussi pour les réunions), d’un atelier de construction, d’une cuisine, de sanitaires et de vestiaires, d’un bureau, d’espaces de stockage sécurisés, qui abritent entre autres une outil-thèque gérée par les Compagnons Bâtisseurs. La Base vie est le lieu de vie, l’agora du chantier et de la cité. C’est là que tout le monde se retrouve le midi, que les réunions avec la maîtrise d’ouvrage et les entreprises, ou encore avec les habitants s’organisent.

En parallèle, nous réhabilitons trois maisons vides. Ce sont les maisons prototypes, une de chaque typologie initiale. Elles nous permettent de tester et d’ajuster les travaux grandeur nature avec les entreprises. Au mois de juin 2017, nous inaugurons la Base vie et les trois maisons prototypes, avec les équipes d’Aquitanis, les entreprises et les habitants. Les différents lieux sont ouverts et visitables par tous. Nous faisons appel à quatre comédiens qui occupent les maisons, accueillent les visiteurs et « racontent » le chantier et la vie dans cette nouvelle maison de Claveau. Ces récits, plus ou moins scénarisés, participent à la construction globale du projet et provoquent des rencontres et des discussions inédites.

Premier repas de chantier à la Base vie // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

Les maisons-prototypes

Donner à voir et à discuter non sur une maquette (peu importe son échelle) mais sur une maison de la cité est une merveilleuse idée. Comment ces maisons-prototypes ont-elles été appréhendées ?

Louise Cortella | Les maisons-prototypes et leur ouverture au public permettent aux habitants de mieux se projeter. Et cela permet aussi de les faire sortir de chez eux, déambuler dans le quartier et se rencontrer. Ils échangent entre eux et comparent les maisons prototypes aux leurs : ils ont souvent modifié leur maison et nous avons fait le choix de conserver les aménagements divers qui avaient été réalisés dans les maisons vides servant de prototypes. Certains se demandent même si nous allons alors fermer entre leur séjour et la cuisine comme c’est le cas dans la maison prototype : la réponse est non, cet aménagement avait déjà été fait ici par un précédent habitant !

Le fait que les maisons soient libres d’accès et qu’elles soient « habitées » par des gens inconnus (les comédiens Marc Depond, Alexia Duc, William Petitpas et Hélène Godet), certains habitants de Claveau imaginent que les maisons ont réellement été relouées et les gens se parlent peut-être plus facilement, des maisons, de leurs maisons et du quartier. Ce ne sont pas des visites protocolaires avec la maîtrise d’usage et les architectes. Cependant, nous nous promenons comme eux et sommes parfois interpellés pour répondre à des questions plus techniques ou entendre des remarques.

Avant le démarrage des travaux pour chaque nouvel îlot de maisons, les habitants concernés sont invités à la Base vie, et les travaux, le planning et l’enchaînement des tâches leur sont présentés. Des ajustements sont réalisés, selon les disponibilités de chacun. Les habitants sont informés des espaces qu’ils doivent libérer avant l’intervention des ouvriers.

Réunion de travail de la Maison commune au milieu des maquettes de site et d’une maison // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

Comment les suivis individualisés et ponctuels se sont-ils conjugués avec l’entretien du lien communautaire sur toute la durée du chantier ?

Nicole Concordet | Que ce soit dans la Base vie, lors d'événements, lors de visites, de déjeuners et de diagnostics, nous devons en permanence faire preuve d’une grande pédagogie. Il est essentiel d’expliquer aux habitants notre rôle, le projet que nous portons, et leur laisser aussi la place d’exprimer leurs déceptions, leurs souhaits… pour que ce projet devienne une aventure commune. Notre présence sur un temps long nous permet d’alterner des temps d’échanges individuels ou en petits groupes avec des temps en plus grands groupes. Cette méthode demande une grande mobilisation, et il nous arrive d’être 5 à 6 architectes sur place en même temps.

Nous sommes très présents dans le suivi de chantier. Certains habitants sont parfois réticents au changement, et souvent opposés à l’idée de déménager temporairement. Notre présence sur le site sert aussi à fluidifier et à rassurer les habitants sur le déroulé du chantier. Le chantier correspond souvent à un moment où beaucoup de tensions se cristallisent et où les frustrations se manifestent. Certaines personnes sont malheureuses, et il y a des moments difficiles pour nos équipes.

Plans et instructions d’exécution // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

Travaux systématiques et participatifs

Ce qui fait la particularité de cette réhabilitation – et ce qui nous enthousiasme dans ce projet – est que celle-ci a eu pour objectif de garantir l’adaptation du dessin architectural à chaque maison, en fonction des besoins et habitudes des habitants. Pour cela, vous avez choisi de diviser le chantier en deux parties : les travaux systématiques et les travaux participatifs. Pourriez-vous nous expliquer cette réflexion et ce choix ? Pourquoi a-t-il été nécessaire d’arbitrer entre les travaux qui relevaient du systématique et du participatif ? Comment avez-vous constitué les lots travaux?

Nicole Concordet | En progressant dans les diagnostics des maisons, nous identifions les besoins : remplacement des menuiseries, réduction des ponts thermiques, remplacement du système de chauffage, pose d’une ventilation mécanique contrôlée, améliorations électriques, isolation des combles, remplacement des appareils sanitaires… D’un logement à l’autre, les besoins varient. Ici, une fenêtre a déjà été remplacée. Là, le lavabo est neuf. Ici la gouttière fuit… L’ensemble de ces éléments sont notés.

L’urgence est partout et le calendrier est serré. Comment hiérarchiser ? Nous avons une enveloppe de 37 000 € HT par maison. Au vu des 245 situations, il n’est pas possible de faire les mêmes travaux pour chaque maison. Il nous faut trouver un système privilégiant l’équité à l’égalité. Nous revoyons l’organisation du chantier. Le planning de travaux est séparé en deux parties : une première partie concernant les travaux dits « systématiques » réalisés par des entreprises sur deux ans pour l’intégralité des 245 maisons, et une seconde, concernant les travaux dits « participatifs » réalisés avec les habitants, sur quatre ans.

Maisons après leur rénovation // Martin Paquot / Topophile

Les travaux « systématiques » sont adaptés aux nécessités de chaque maison. Les travaux comprennent par exemple le remplacement des menuiseries extérieures simple-vitrage lorsque celles-ci n’ont pas déjà été remplacées, l’isolation du porche d’entrée par un ensemble menuisé en bois avec un double vitrage pour créer un sas, le remplacement ou la remise en l’état des volets en bois, l’isolation des ponts thermiques au niveau des nez de dalles et des embrasures de fenêtres, le remplacement du poêle à gaz par un système de chauffage à eau chaude avec une chaudière à gaz à condensation, la reprise du réseau de plomberie et de l’électricité quand cela est nécessaire, le nettoyage des toitures et le remplacement des tuiles cassées, le ponçage et la peinture des bardages… Ils se terminent en décembre 2019.

Les travaux « participatifs » concernent les travaux d’embellissement, propres à chaque maison, et l’auto-construction accompagnée d’un espace inter-climatique, sorte de serre en bois et recouverte tôle ondulée en polycarbonate transparente. Ces espaces permettent de créer de la surface supplémentaire sans constituer une réelle extension, impossible dans le cadre du projet pour des questions de coût et de localisation (Claveau se trouve en zone inondable). Ces travaux participatifs sont réalisés à la demande des habitants et avec leur aide. La construction de l’espace inter-climatique est également l’occasion de se former à la construction bois, compétence qu’ils pourraient ensuite valoriser. Lors de la sélection des entreprises, nous réussissons à attribuer les lots 08.1 Embellissement et 08.2 Auto-construction bois à l’association des Compagnons Bâtisseurs Nouvelle-Aquitaine. Les travaux participatifs se terminent en 2021, ralentis par la période Covid.

Une véranda habitée // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

Auto-construction et auto-réhabilitation accompagnée

Comment se sont organisés les chantiers d'auto-réhabilitation accompagnés ? Quel équilibre avez-vous su trouver entre un encadrement structuré/structurant et une place laissée à l'appropriation individuelle ?

Nicole Concordet | Les Compagnons Bâtisseurs, dont l’association grandit vite, décident de déménager sur place, dans deux maisons de la cité Claveau. La Base vie est leur atelier. Ils créent des liens avec les habitants. Nous montons avec eux les chantiers d’auto-réhabilitation accompagnée (ARA), qui correspondent aux travaux d’embellissement ajustés pour chaque maison, et les chantiers d’auto-construction accompagnée (ACA) pour la construction des serres inter-climatiques. L’objectif est de redonner de l’autonomie aux habitants et de les amener à reconsidérer leurs capacités à faire du projet. Nous réalisons des livrets pédagogiques pour les aider à faire.

Louise Cortella | La transmission était au cœur du projet. Les architectes en permanence ont d’abord appris des habitants, sur les maisons, sur leurs usages, auprès des entreprises en phase chantier. L’idée de faire de la formation professionnelle, des workshops (écoles d’architecture et de paysage, lycée technique du bâtiment…) a permis de créer des rencontres et de favoriser l’échange de compétences et de connaissances au service du projet et surtout des gens présents. Des cours publics (bricolage, jardinage…) ont été organisés dans le même état d’esprit.

Chantier de menuiserie extérieure // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

Quel lien s’est créé entre les habitants et les entreprises? Quelle a été la part d’implication des entreprises dans ce chantier en site occupé et en partie participatif ?

Nicole Concordet | Le chantier se fait en site occupé, ce qui complexifie son organisation. Certains lots, comme le lot plomberie, nécessitent une vraie intrusion dans l’intimité des habitants. Il nous faut s’assurer que les entreprises et les habitants établissent un lien de confiance. Deux maisons sont mises à disposition et sont investies par exemple par les menuisiers qui sont présents en permanence. Les ouvriers sont du même milieu social que les habitants Claveau, et des liens se nouent rapidement. Ils s’invitent à manger, organisent des barbecues et partagent ces temps de repas de chantier.

Nous demandons aux entreprises de faire preuve d’une certaine souplesse. Pour certaines, le « cas par cas » apparaît compliqué. Cela demande de revoir leurs méthodes de travail. Par exemple, l’entreprise qui pose les réseaux électriques a l’habitude de préparer des boîtes « kits » type pour s’assurer que la même prestation est réalisée dans chaque logement. Dans le cas de Claveau, le « kit » type est impossible à constituer car il varie d’un logement à l’autre. Nous organisons des temps d’échange pour calmer les tensions et déterminer ensemble les meilleures stratégies à mettre en place. Finalement, les entreprises et habitants arrivent à s’organiser et le chantier se déroule bien.

« Bal Tuyau » à la Base vie // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

Une culture de l’entretien

La cité Claveau avait atteint un tel état de vétusté qu'avant que sa réhabilitation soit envisagée, sa démolition avait été évoquée. Comment le projet de réhabilitation de la cité Claveau intègre-t-il la question de l'entretien-maintenance (entretien des liens, entretien du bâti) pour éviter une déshérence prochaine ?

Nicole Concordet | Le chantier collectif est un réel outil servant à redonner une place aux habitants et aux différents acteurs dans le processus d’évolution de leur cité, et il est l’occasion pour nous de mettre en place des dynamiques qui vont, nous l'espérons, perdurer une fois que nous serons partis. Lorsque le projet démarre, l’entretien des espaces collectifs a été mis de côté. Les espaces publics ne sont plus que des espaces de passage. Comment peut-on amener les individus qui sont chez eux à investir l’espace public de la cité ? Comment redonner sa place et son rôle à l’espace public, vecteur de lien indispensable à la vie de la cité ? Comment redonner aux espaces publics une dimension plus ouverte, plus engagée ? Si tu t’engages dans l’espace public, tu t’engages politiquement.

Pour nous, la première étape est de sortir les habitants de chez eux et de créer des temps collectifs, propices à l’échange. Nous voulons passer de l’individualité à quelque chose de plus collectif, partir de l’intime pour aller vers l’extérieur. En proposant de venir à une réunion, de visiter une maison prototype, de participer à un repas, notre ambition est de leur redonner une place pro-active dans la cité Claveau. Nous sommes surpris de voir que ce sont parfois les personnes les plus méfiantes qui se mettent à participer activement à la vie collective.

Extrait du manuel de connaissances à destination des auto-constructeurs // Atelier d’architecture Nicole Concordet / Topophile

En cinq ans, les choses évoluent beaucoup. Portés par l'énergie des chantiers d’auto-construction accompagnée et d’auto-réhabilitation accompagnée qui les font gagner en compétences, les habitants décident d’entretenir les espaces publics, de végétaliser certains espaces, de construire du petit mobilier… Ils comprennent le message que nous essayons de leur faire passer : ce qu’ils sont en capacité de faire chez eux, ils peuvent le développer dans l’espace public. On réalise deux abribus en deux demi-journées, alors que cela fait un moment que les habitants les souhaitaient. Des groupes d’étudiants en architecture viennent aussi contribuer dans le cadre de workshops organisés. Une vraie dynamique se met en place et perpétue maintenant que le chantier est terminé.

Une fois le chantier livré, nous restons sur place plus d’un an, pour régler les derniers problèmes et s’assurer de laisser la cité en bon état. Nous sommes disponibles immédiatement, ce qui rassure les habitants.

L’objectif de ce projet a aussi été de recréer et d’entretenir un lien entre le bailleur et les habitants. Le fait de rencontrer chaque habitant a permis au bailleur social d’avoir une vision plus ajustée de la cité et de ses occupants. Ils avaient perdu le fil au fur et à mesure des années de qui habitait la cité. Le système de baux mis en place ne permettait pas de savoir qui occupait les lieux en 2016. Certains enfants avaient récupéré les logements de leurs parents, mais le bail était encore au nom de leurs parents. Des situations devenues critiques s’étaient mises en place.

Concordet - Cité Claveau — Des habitant·e·s devant la Base vie // Alban Gilbert / Topophile

Pourrions-nous dire que le chantier de réhabilitation de la cité Claveau, durant lequel les habitants, entreprises, architectes, bailleurs sociaux et étudiants ont travaillé ensemble, s’est présenté comme l’occasion de « (re)faire cité » à Claveau ?

Nicole Concordet | Oui, la participation de tous au chantier a généré de vraies dynamiques qui perdurent aujourd'hui et redonne à la cité sa place et son rôle. Le bâtiment de la Base vie, que nous avions imaginé temporaire, continue d'être le lieu de référence où tous se réunissent, si bien qu'aujourd'hui personne ne veut l'enlever. L'appropriation se poursuit alors que nous ne sommes plus sur site. Des évènements s'organisent, les espaces sont entretenus.

Avant de quitter le chantier, nous avons monté une association, pour s'assurer que la cité ne se referme pas sur elle-même. Aujourd'hui, sur ce site, il y a des repas solidaires, des ateliers et un « endroit du possible » avec les écoles.

Ce chantier attire du monde : des architectes, des étudiants, des riverains… Les maires de quartier sont venus plusieurs fois. L’office du tourisme a ajouté sur sa carte de Bordeaux le quartier de Claveau. Maintenant, les visites organisées de Bordeaux intègrent Claveau dans leur parcours.

Questions
Servane Martin

Réponses
Nicole Concordet et Louise Cortella, architectes (Atelier d’Architecture Nicole Concordet)

Iconographie et photographies
Atelier d’Architecture Nicole Concordet, Martin Paquot, Quentin Prost