A La Selle-Craonnaise, l’école recentre le village

Gaël Huitorel Alexandre Morais | 15 mars 2024

Introduction

qui Huitorel & Morais architectes

quoi Construction d’une école publique (ERP de 5e catégorie) « l’Ecoloise » : 1 classe maternelle, 2 classes élémentaires (444 m2 S.D.P.) | Requalification de la cantine, du périscolaire, et des cours | Ouverture d’une venelle publique à travers l’îlot.

où La Selle-Craonnaise, Mayenne (53)

quand Début des études : printemps 2019 | Permis de construire : printemps 2020 | Livraison : février 2023.

comment Mur sur cour : caisson bois, isolation botte de paille, préfabriqué en atelier, bardé par des panneaux trois-plis de mélèze | Mur sur rue : allège béton et isolant laine de bois | Charpentes : poutres en bois lamellé-collé de douglas, poteaux en bois massif, tous bois apparents | Couverture : zinc à joints debout | Aération : naturelle manuelle | Menuiseries : bois | Conception du mobilier extérieur avec les écoliers.

pour qui Commune de La Selle-Craonnaise.

avec qui B.E. structure : Racine BE | B.E. fluides et thermique : Thalem ingénierie | B.E. acoustique : Acoustibel.

par qui Démolition : Chazé | Gros œuvre : Sabin bâtiment | Voirie et réseaux divers : Espaces verts Pigeon | Charpente : SCOB | Couverture : Paumard | Menuiseries extérieures : Chabrun | Serrurerie : S2M | Cloisons : Meignan | Carrelage : Perais | Menuiseries intérieures : Pelé | Peinture, sols souples : Frétigné | Chauffage : Lenoir | Électricité : Isolec.

combien Coût travaux (bâtiment) : 1 006 000 € HT soit 2 265 € HT / m² S.D.P.

Théorie & pratique

Alexis Desplats | En complément de votre activité d’architectes praticiens, vous êtes enseignants et chercheurs. En quoi votre pratique pédagogique et vos recherches sur les ruralités nourrissent-elles votre travail ?

Alexandre Morais | Au lendemain du diplôme et en parallèle de la pratique, nous avons engagé des recherches pour approfondir des questions esquissées pendant nos études et stimuler notre approche du métier. J’ai conduit un D.P.E.A. [diplôme propre aux écoles d’architecture, N.D.E.] sur la notion de paysage dans l’architecture de Jean Dubuisson. Gaël a fait un doctorat sur des expérimentions constructives en milieu rural et leur diffusion sur le territoire et plus largement dans la société.

Gaël Huitorel | Si ces réflexions n’ont pas directement amené de commandes, elles nous ont permis de replacer les dimensions spatiales et constructives dans le temps long et de poser un regard critique sur les conditions actuelles de production de l’architecture. Même si le caractère savant des constructions vernaculaires que nous avons observé n’est pas transposable tel quel aujourd’hui, il permet de remettre au centre des débats des questions fondamentales comme le confort, l’économie ou encore l’élégance. Parmi les enseignements que nous pouvons tirer de ces recherches figurent en tête le décloisonnement des disciplines, dont manque cruellement le métier, et la traversée des échelles, indispensable pour ancrer l’architecture dans son milieu.

Alexandre Morais | C’est plus concrètement avec l’enseignement et un workshop rural que nous avons créé en 2013 avec Marc Botineau (en partenariat avec l’ENSA Paris-Belleville et la DDT [direction départementale des territoires, N.D.E.] Mayenne), que la relation au terrain et aux usagers a pris sa place dans notre pratique. C’est le moment où nous prenons pleinement conscience des déserts architecturaux dénoncés par la profession, alors que ces territoires offrent des lieux propices à l’expérimentation. Nous revenons alors dans notre région d’origine avec l’envie de s’engager dans une pratique de maîtrise d’œuvre, et avec la volonté de trouver une plus grande proximité avec les maîtres d’ouvrage et les utilisateurs.

A La Selle-Craonnaise, l’école recentre le village
L’école au centre du village // Simon Guesdon / Topophile

Restructurer le village

Le jour de l’inauguration, l’accueil à La Selle-Craonnaise est chaleureux et les sourires sont de mise. Face à l’église, la perspective qui s’ouvre semble réjouir élu·e·s et habitant·e·s. Au bout, l’école ! Depuis le parvis de l’église, il faut passer devant le café du village, qui s’oriente désormais sur une placette, et emprunter le chemin d’un petit parc aboutissant à l’entrée de l’école. Comment l’extension de l’école a-t-elle entraîné la restructuration du village et notamment de son centre ? Est-ce une particularité au regard des villages voisins ?

Gaël Huitorel | Les sourires des habitants et des enfants nous comblent ! Ils témoignent pour nous de l’implication du conseil municipal, des enseignants et des familles pendant les études et le chantier. Cette relation qui s’est nouée progressivement leur a permis de s’impliquer dans le projet, de se l’approprier avant sa livraison et désormais de le partager. Cette dimension publique de l’architecture est au centre de nos préoccupations.

Dès le démarrage des études, et avant même de commencer à dessiner, nous avons proposé de réaliser des balades urbaines avec les habitants. Ce qui a permis de révéler les qualités existantes du lieu qu’ils parcourent pourtant quotidiennement : l’enchaînement de terrasses paysagères formées par un parking, la cour de l’ancienne école maternelle et des jardins privés arborés. Nous avons aussi parlé des cours d’écoles du nord de l’Europe que l’on peut traverser le week-end comme des parcs, pour que l’école devienne un lieu qui accueille la communauté. Nous partageons alors deux postulats : l’école doit être fédératrice et le site initialement proposé par la mairie est mal placé car trop loin du bourg. Profitant d’une procédure d’appel d’offre qui reste ouverte en étude, nous proposons de déplacer le site sur un parking existant sous-exploité, afin de profiter de ses qualités paysagères en lisière de bourg et ramener l’école près des bâtiments publics existants (cantine et périscolaire) pour former un ensemble scolaire unitaire.

Le préau, terrain de jeu… pour les enfants et les futures extensions // Simon Guesdon / Topophile

Alexandre Morais | De la même manière, nous tentons aussi de persuader la mairie d’acheter une maison disponible à la vente qui permettrait de faire le lien physique entre l’église et le stade. Ce n’est qu’un an plus tard, alors que les premières fondations du chantier sont déjà coulées, que la mairie accepte d’acquérir la maison et son jardin. Le chantier est suspendu plusieurs mois, le temps de modifier le projet et d’enclencher une série d’actions urbaines pour que l’école devienne l’espace public que nous souhaitions tous. L’implantation de l’école est déplacée de 2 m vers le nord pour dégager un cheminement entre l’école et le mur mitoyen. Le fonds du jardin voisin est échangé pour pouvoir accéder à la partie haute de la cour. La maison vétuste face à l’église est démolie pour permettre le passage. Le parc public qui apparaît alors dévoile le pignon du café communal qui peut désormais se retourner pour faire place et profiter de la vue vers l’école et l’horizon.

La continuité entre les espaces publics est accompagnée par un travail sur les limites de l’école, à la fois constituées et ouvertes. Les deux bâtiments de l’école (la maternelle et l’élémentaire) sont très ouverts, posés en équerre sans se toucher. Avec l’entrée positionnée dans l’intervalle, ils cherchent à qualifier les cours tout en offrant des vues sur le paysage. Les serrureries défient quant à elle l’obsession sécuritaire par leur faible hauteur et leur transparence.

C’est la qualité des échanges avec le conseil municipal, avec les habitants, puis avec un groupe formé par les institutrices et des parents d’élèves, qui a permis de transformer cet appel d’offre ordinaire de maîtrise d’œuvre en un projet public qui s’étend à l’échelle communale.

Les architectes en insertion… scolaire // Simon Guesdon / Topophile

Un élu local me glisse que le maire, très bricoleur, était régulièrement sur le chantier pour encourager et échanger avec les entreprises réalisant l’école. Est-ce que travailler dans une petite commune change les relations qu’un architecte entretient avec la maîtrise d’ouvrage et les élus ?

Alexandre Morais | Nous avons choisi de travailler par conviction dans ces territoires souvent marginalisés et encore trop délaissés par les architectes. Ils nous offrent la possibilité d’être au plus près des moyens humains et matériels du projet, capables selon nous d’inscrire une architecture dans son milieu. Ce que l’on pressentait en lançant notre activité se vérifie aujourd’hui : même s’ils sont peu sensibilisés à la question architecturale et que leurs budgets sont souvent modestes, nos interlocuteurs – également les futurs utilisateurs – n’ont pas d’a priori, ce qui offre une forme de liberté et un cadre d’exercice propice à l’expérimentation. Les transgressions urbaines et techniques que nous avons pu mettre en œuvre à La Selle-Craonnaise montrent à quel point les architectes ont un rôle à jouer dans la transformation de ces territoires dits ordinaires. 

Chantier pédagogique

On comprend que la question locale est au centre de votre travail. Comment avez-vous réussi à emmener avec vous les protagonistes du projet sur ces thématiques ? Le mobilier de la cour a été conçu avec les enfants et l’équipe pédagogique à partir des troncs d’arbres abattus pour les nécessités du projet. Racontez-nous le déroulement des ateliers et quelles relations se sont nouées entre les écoliers, les artisans et les architectes ?

Alexandre Morais ­­| Construire une école est une manière d’éveiller les citoyens de demain. Comme les autres projets que nous concevons, l’école de La Selle-Craonnaise témoigne de la grande attention que nous portons aux contextes et à l’économie constructive en place.

Les soubassements en béton, préfabriqués par une entreprise installée à un kilomètre de l’école, portent et contreventent l’ossature légère des bâtiments, composée d'un système poteau-poutre en bois, vitré sur les façades donnant sur l’espace public et plus fermé sur cour avec des parois isolées en paille.

Pour donner envie aux enfants de prendre soin de leur environnement, nous souhaitions leur faire prendre conscience des raisons pour lesquelles leur école est construite avec les ressources qui forment leur paysage quotidien. Malgré la fenêtre de vérité située à l’entrée, qui montre la paille contenue dans les murs bois, nous constatons que ces efforts restent encore trop imperceptibles pour les enfants.

Atelier pédagogique chez le scieur // Simon Guesdon / Topophile

Gaël Huitorel | En espérant un jour une diffusion plus massive de ces modes constructifs, nous décidons de confier aux enfants la conception et la fabrication du mobilier des cours de l’école, en prenant le bois comme ressource disponible. Les CM1-CM2 de la directrice prennent au sérieux leur mission, suivant les quatre moments que nous leur avons proposés au fil des saisons.

À l’automne, ils conçoivent le mobilier en classe à partir de maquettes d’extraits du projet à l’échelle 1/20e. En hiver, ils accompagnent les élus pour choisir des arbres dans le bourg et assistent à leur abattage avec des bûcherons. Au printemps, ils participent à la transformation des grumes en présentant leurs idées et leurs maquettes aux charpentiers de la scierie des Géants à Craon dont ils observent et questionnent le travail lors de la réalisation du mobilier. Au même moment, cette scierie déligne de grands chênes plantés par Colbert et destinés à la charpente de Notre-Dame-de-Paris. L’été, Ils disposent les structures dans la cour selon les scénarios imaginés collectivement. Par ce « petit » projet, les enfants ont pris conscience d’une autre manière de faire de l’architecture en étant attentifs au monde qui les entoure. 

Tango en rythme binaire : deux paysages, deux bâtiments et deux niveaux de cours // Simon Guesdon / Topophile

Compositions spatiales

L’absence de distribution close et couverte, le sempiternel couloir, permet des économies de surfaces et de matières, mais est-ce la seule raison ? Quelles sont les conséquences sur l’usage et la technique d’un bâtiment ?

Gaël Huitorel | Avec les institutrices et les parents d’élèves, nous abordons la conception de l’école par les notions de confort et de qualité de l’air intérieur. Nous évoquons ensuite l’appauvrissement spatial des classes actuelles, induit par la tension économique de la commande publique et par les conséquences techniques qu’induiraient l’intégration des moteurs, gaines de VMC [ventilation mécanique contrôlée, N.D.E.] et autre faux-plafond généralisé. Nous décidons alors de prendre la question technique comme un moyen de faire de l’architecture, c’est-à-dire de transformer des contraintes réglementaires et économiques en opportunités spatiales et d’usage.

Alexandre Morais ­­| La réglementation sur la ventilation naturelle, qui impose un balayage d’air entre deux façades opposées et un volume d’air important par enfant, nous conduit à augmenter la surface des classes de 60 m² à 80 m² et la hauteur sous plafond à plus de 3,50 m ! Elle nous permet de concevoir des classes traversantes, largement vitrées et lumineuses. C’est aussi la possibilité pour les enfants de prendre leur bâtiment en main en ouvrant les fenêtres à chaque récréation et à tour de rôle, ce qui participe au plaisir d’habiter ce lieu.

À l’issue des discussions sur la ventilation naturelle, qui conduit à la conception de classes traversante, le choix est fait de circuler par l’extérieur, tout en offrant une connexion directe entre les deux classes des primaires. Côté cour, les galeries couvertes sont ainsi réalisées par de larges débords de toiture qui permettent de s’abriter de la pluie et de protéger les classes du soleil direct. Pour équilibrer le portique de la structure, un débord est installé en symétrie côté paysage. Les façades expriment alors les larges classes vitrées, sous une couverture qui unifie l’école et accompagne les parcours publics, entre l’église et le stade. 

Le préau, terrain de jeu… pour les enfants et les futures extensions // Simon Guesdon / Topophile

Modularité

Difficile de se projeter dans la démographie d’une petite commune de 800 habitants… On pressent une certaine modularité et une anticipation dans les morphologies exprimées, le préau par exemple reprend le volume d’une classe…

Alexandre Morais ­­| L’enveloppe allouée aux travaux était inversement proportionnelle aux besoins de l’école et aux attentes de la communauté. Très vite nous avons compris que nous allions devoir mettre en place une stratégie de projet pour faire beaucoup avec peu.

La rationalité constructive que nous avons déployée répond bien évidemment à cette logique. Elle nous permet de mettre les moyens dans la générosité des espaces et dans la qualité des matériaux. La structure poteaux-poutres est aussi conçue pour être souple dans l’usage de l’école et dans ses évolutions. Par exemple, ici, l’unique classe de maternelle accueille trois niveaux. Il fallait donc que l’architecture de l’école permette à l’institutrice de proposer simultanément la sieste aux petits, un parcours de motricité aux moyens et des ateliers de travail aux plus grands. Ce petit gymnase, accolé à la classe, est alors conçu pour pouvoir devenir un jour une 2e classe maternelle. En attendant cette éventuelle augmentation démographique, il est utilisé en soirée et de manière indépendante par des associations de la commune, en profitant des qualités thermiques de l’isolation en paille (son très bon déphasage permet de restituer lentement la chaleur stockée en journée).

Gaël Huitorel | De la même manière, côté élémentaire, le préau est conçu dans le prolongement du bâtiment, aux mêmes dimensions qu’une éventuelle 3e classe. L’extrémité du bâtiment est dessinée comme un pignon, pour qu’il puisse être étendu d’autant, afin de continuer à offrir un préau dans la continuité des classes et de la galerie couverte.

Une salle de classe au petit matin // Simon Guesdon / Topophile

Finalement dans le prolongement de vos travaux à la fois théoriques et pratiques, de votre implantation dans des territoires souvent délaissés, quel regard portez-vous sur l’école rurale de demain ? Une école qui fait village et fédère, à travers un acte de construction qui laisse après son passage un cœur de bourg revitalisé ou bien la classe dehors, éclatée en petit pôles, en nature voire sans architecture ? On a l’impression que deux visions s’opposent formellement. L’école de La Selle-Craonnaise est-elle une troisième voie ou juste une réponse adaptée à une problématique locale ?

Gaël Huitorel | Il est vrai que la conception d’une école à la ville ou à la campagne ne porte pas exactement les mêmes enjeux. En milieu rural, comme à La Selle-Craonnaise, le fait que l’école fasse corps avec le village en proposant une nouvelle urbanité rurale s’est avéré essentiel pour que les enfants se sentent accueillis et se saisissent du monde extérieur. Être au plus près du tissu bâti existant et suggérer le rapport à la nature par des cadrages sur le paysage nous a semblé la plus juste manière pour donner envie aux enfants de prendre soin de leur milieu, qu’il soit bâti ou vivant.

Selon nous, tout le travail que cela suppose sur les typologies bâties et sur l’atténuation des limites des cours mérite d’être largement diffusé auprès du corps enseignant et des collectivités, qui in fine, façonnent les modèles architecturaux qui leur semblent les plus adaptés, en espérant qu’ils soient toujours contemporains et contextuels.

Questions

Alexis Desplats

Réponses

Gaël Huitorel et Alexandre Morais, architectes associés (Huitorel & Morais)

Iconographie et photographies

Huitorel & Morais, Simon Guesdon, Alexis Desplats