Introduction
Suite aux inondations du Pas-de-Calais lors de l'hiver 2023-2024, un collectif d'associations citoyennes propose de lancer une dynamique multi-partenariale pour imaginer « l’habitat résilient et régénérant » de demain en Hauts-de-France, afin d'aider les habitants à se projeter positivement sur le territoire : c'est le lancement du collectif Cocon. Celui-ci s'emploie depuis lors à « tisser la résilience de demain et régénérer le tissu social, économique, écologique et politique du territoire » . Une relation étroite s'est notamment tissée avec l'Ecole nationale supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille (ENSAPL), qui a fait naître une résidence dans la ville de Blendecques. Grâce au témoignage d'Anne Josnin, coordinatrice du Cocon, et des deux enseignantes responsables de l'atelier (Valérie Helman et Armelle Varcin), nous vous proposons ici d'explorer les ressorts méthodologiques de ce travail collectif, qui a permis un apprentissage mutuel, sincère et opérant.
Naissance du partenariat
Sarah Ador | Comment le partenariat est-il né entre le collectif Cocon, l’ENSAPL et la ville de Blendecques ?
Anne Josnin | Lors de la première réunion du Cocon [1], le président de l’intercommunalité avait invité le directeur de l’agence d’urbanisme locale qui, issu de l'ENSAPL, m’a conseillé de contacter l’école. Autrement dit : des personnes compétentes en poste à responsabilité ont cru en la pertinence du projet et ont pris le risque de se lancer dans l’aventure, en m’accordant leur confiance.
Valérie Helman | C’est ainsi qu’en mai 2024, Anne Josnin a proposé à de participer au concours lancé par le Cocon sur « l’habitat résilient et régénérant » suite aux inondations de l’hiver 2023-24. Avec Armelle Varcin, qui avait déjà travaillé sur des sujets liés aux inondations, nous envisagions justement de monter ensemble un atelier de projet de Master rassemblant architecture et paysage [2], au sein duquel nous souhaitions à la fois pouvoir aborder des questions liées à l’eau, et mobiliser un collectif d’habitants ou d’usagers engagés. On peut donc dire que la proposition d’Anne Josnin a été providentielle !
Armelle Varcin | Il faut dire que la ville de Blendecques a été la seule à répondre à nos sollicitations, via son directeur des services techniques. Dans l’intitulé du concours, nous avons pris le sens du mot habitat au sens large, y compris les paysages donc. Il y a une nécessité à former nos étudiants sur ces sujets et à contribuer, sur le terrain, à former les habitants aux enjeux écologiques et paysagers. Travailler dans un contexte réel avec des interlocuteurs de terrain est aussi une nécessité qui inscrit les projets dans une vraisemblance toujours très pédagogique pour les étudiants et pour les partenaires.

1er contact avec les habitants
Comment avez-vous procédé pour rentrer en contact avec les habitants ? Comment les avez-vous mobilisés dans le travail des étudiants ?
Anne Josnin | Au sein de la CSF, nous étions dès le lendemain des inondations dans les communes sinistrées à aider les habitants en arpentant les rues inondées, entrant dans les maisons et immeubles, proposant notre aide, relayant les appels à l’aide auprès d’amis que nous mettions dans la boucle solidaire, notamment pour les dossiers d’assurance et pour les dons de première nécessité. Nous avons ainsi invité les étudiants à procéder de même : aller sur le terrain, arpenter les rues et chercher à échanger avec les habitants.
Armelle Varcin | Mon expérience de recherche [3] m’a familiarisée avec les méthodes d’enquêtes auprès de divers publics. J’ai donc pu transmettre cela aux étudiants : nous avons anticipé les rencontres et préparé des questionnaires ouverts, aidés d’une sociologue enseignante à l’école.
Valérie Helman | Effectivement, différentes méthodes d’échanges leur ont été proposées : des entretiens semi-directifs, des cartes mentales à faire dessiner par les habitants (qui permettent d’exprimer des représentations inconscientes ou tabou [4]), des balades commentées qui permettent à la parole de se libérer chemin faisant [5], des échanges informels au café.
Les présentations publiques nous ont aussi permis de créer davantage de contact avec les habitants. Des présentations inaugurales ont été organisées en début de semestre avec des membres du Cocon pour nous aider à comprendre la situation. Et à la fin, deux restitutions ont été organisées pour échanger avec les habitants, en présentation collective et en comités plus restreints, de manière plus informelle autour des panneaux et maquettes.
Il faut aussi mentionner les appuis logistiques sans lesquels cette mobilisation habitante n’aurait pas pu avoir lieu : les emails et tracts dans les boîtes aux lettres par le Cocon, les pots conviviaux, le prêt d’une salle par la mairie, qui a aussi relayé les présentations publiques. Et enfin, le journal La Voix du Nord qui a couvert dans plusieurs articles les différents temps-clés du projet et également annoncé les restitutions publiques. On comprend donc l’importance des relais locaux pour accompagner cette mobilisation [6].
De la méfiance au dialogue
Les premières restitutions publiques laissaient voir une forte différence culturelle entre les étudiants (plutôt urbains, diplômés, orientés sur l’écologie) et les habitants (plutôt ruraux, économiquement fragiles, focalisés sur le quotidien concret) : comment avez-vous réussi à les faire dialoguer, à sortir les habitants de la méfiance initiale ? Quels ont été les médiateurs (outils, personnes, collectifs) ?
Armelle Varcin | Tout d’abord, n’allez pas croire que les étudiants en paysage sont issus de milieux favorisés [7] et urbains. On peut considérer d’ailleurs que nous avons tous une culture et des modes de vie urbains, même en milieu rural. Les étudiants sont plutôt issus du périurbain, voire de la ruralité. Certains ont un parcours Bac Pro, BTS aménagement paysager, puis concours et formation au paysage. La discipline du paysage est facilement porteuse d’écologie, par le travail sur et avec le vivant [8], à la différence de l’architecture, dont les professionnels sont davantage tiraillés entre des injonctions écologiques et les modes constructifs conventionnels (utilisation du béton, etc.).
Anne Josnin | Le fait qu’ils soient étudiants, jeunes, sans mandat électoral ni professionnel, a facilité les échanges, là où les habitants avaient coupé les ponts avec leurs élus et avec les institutions qu’ils jugeaient responsables des inondations et irresponsables par leur absence au moment où les sinistrés auraient eu besoin d’un soutien, même symbolique. Cela ne signifie pas que les étudiants ont été d’emblée bien accueillis : les jeunes ont été un punching-ball à portée des habitants, et ont essuyé la colère et le désespoir des sinistrés. Leur force a été d’entendre cette colère sans se laisser déstabiliser. C’est là que j’ai réalisé que par leur position particulière, générationnelle et pré-professionnelle, ils constituaient un pont entre des citoyens qui ne se comprenaient et ne se parlaient plus : les habitants d’un côté – qui auraient pu être leurs parents, leurs proches –, et les institutionnels et professionnels de l’autre, dont ils s’apprêtaient à devenir les collaborateurs à l’issue de leurs études. N’ayant pas d’enjeu de marché, mais seulement de réussite de leur année universitaire, ils ont poursuivi sans autre pression qu’aller jusqu’au bout. Des échanges impromptus dont j’ai été témoin, j’ai pu comprendre qu’ils avaient improvisé, et que, touchés par la détresse des habitants, c’est l’empathie qui les avait guidés, donnant une dimension nouvelle à leur formation, si bien qu’ils se sont retrouvés à travailler au-delà de qu’ils avaient prévu, allant jusqu’à oublier, selon leurs dires, qu’il y avait une note à la fin. Derrière le style détaché de leur génération (que je comprends comme un mode de refus non-violent de l’injonction à tout donner à un monde du travail qui épuise ses salariés sans octroyer de sens), ils ont pris le temps de vraiment s’imprégner de la réalité des habitants, sans les prendre de haut. Le respect avec lequel ils répondaient aux habitants lorsqu’ils présentaient leur travail lors des restitutions, leur qualité d’écoute et leur simplicité m’ont frappée. On n’avait pas affaire à des professionnels prenant du haut de leur savoir ceux à qui ils s’adressent, cherchant à impressionner, alors que leur travail était objectivement impressionnant, mais à des jeunes profondément humbles et humains. Je crois qu’ils ont su rejoindre la détresse des habitants, et à partir de là, par un travail de maturation des deux côtés, habitants et étudiants, leur proposer au final un Blendecques auquel les habitants pouvaient s’identifier.
Valérie Helman | Cela me rappelle un workshop avec les ateliers de Cergy, à Léon au Mexique. Après la présentation finale, nous avons compris que nos réponses étaient justes mais déjà connues des experts locaux, qui connaissaient bien mieux que nous le territoire. L’intérêt de notre travail résidait dans le fait que ces idées partagées étaient énoncées par des tierces personnes neutres et donc plus audibles car non partisanes par leurs détracteurs, les sceptiques…. Les étudiants, sans qu’on l’anticipe, ont sans doute joué ce rôle de médiateurs, de tierces personnes.
Armelle Varcin | Les étudiants n’ont cependant pas eu le temps de développer un protocole trop long, ils n’ont pas effectué un travail de sociologie avec recherche d’exhaustivité de représentation ni d’échantillonnage comme il pourrait être attendu dans une approche scientifique. Le terrain est à plus d’une heure de leur école et inaccessible en transport en commun, ce qui ne les a pas empêchés de retourner sur le site à vélo, en train touristique, en voiture… Ils ont avant tout essayé de comprendre les attentes des habitants, les remarques, les rejets aussi, en se demandant ce que ces témoignages exprimaient. Anne Josnin et Valérie Minet leur avaient aussi longuement parlé des témoignages des habitants, de leur difficulté à parler des inondations… d’ailleurs aujourd’hui certains ne veulent plus en entendre parler, ce qui est une évolution à prendre en compte dans la suite à donner à cet atelier. Les étudiants ont surtout écouté ces paroles pour les traduire dans une proposition spatiale, un travail de projet assez classique.
En paysage, c’est une nécessité : nous n’avons jamais de programme détaillé, l’objectif est donc d’identifier des enjeux, de définir et de formuler des objectifs et de les traduire dans un projet spatialisé qui puisse répondre au plus grand nombre, en intégrant les contradictions de chacun et celles des différents besoins et objectifs.
Urgence versus pédagogie
Alors que les étudiants étaient en situation prospective et pédagogique, les habitants sinistrés étaient en situation de crise, de précarité et d’urgence : comment avez-vous procédé pour que chacun intègre la temporalité et les objectifs de l’autre ?
Valérie Helman | Nous ne sommes pas arrivés sur le territoire en ayant été appelés directement par les habitants pour trouver des solutions techniques. Nous avons répondu à l’appel d’Anne Josnin, qui relayait effectivement les besoins et inquiétudes des habitants, mais les a surtout interprétés en nécessité de réflexion plus large sur la résilience et la régénération de l’habitat et du territoire. Ma condition pour mener cet atelier était d’accompagner un collectif d’habitants ou d’usagers engagés et sur un des enjeux de l’atelier et de mon cours magistral : que le projet spatial prolonge un enjeu de société. L’architecture et le paysage ont besoin de traduire, d’interpréter, de problématiser les situations qu’elles rencontrent. Elles peuvent le faire elles-mêmes [9] ou s’en remettre à d’autres. Ici le Cocon a servi de premier traducteur, d’interprète. Le métier d’enseignante en philosophie d’Anne Josnin n’y est sans doute pas pour rien. Le Cocon, qui est du côté de la maîtrise d’usage, a joué le rôle de commanditaire éclairé, sans légitimité en matière de maîtrise d’ouvrage, mais avec une compétence indéniable.
Au-delà de répondre aux besoins du territoire et des habitants, l’atelier devait aussi préserver notre indépendance et nos objectifs pédagogiques. Nous étions à la fois ouvertes au sujet et en même temps équipées d’un bagage pédagogique comme l’articulation des échelles (territoire, ville, tissu, édifice, détail), l’ouverture aux enjeux sociétaux… Ainsi, dès le départ nous avons interprété à notre tour la demande du Cocon, qui est devenue : comment l’adaptation des habitats au risque inondation, et la limitation de ce dernier, pourraient devenir l’occasion de régénérer ce territoire ?
Les étudiants avaient pour consigne de comprendre les conséquences psychologiques et concrètes des inondations. Si vous êtes déplacé pendant un an et que vos enfants sont scolarisés dans une autre école, c’est la double peine : il faut donc doter la ville d’hébergement d’urgence. Si vous êtes âgé, il vous sera impossible de vivre à l’étage, de poser vous-mêmes vos batardeaux, de monter à l’étage vos meubles : il semble alors nécessaire de penser en zone non inondable des logements de plain-pied pour séniors. Si en temps de crise et dans les mois qui suivent vous avez besoin d’échanger des informations, du matériel, trouver du soutien, de petits locaux (nommés safe places par les étudiants), répartis dans chaque quartier sur les points hauts non inondés, pourraient répondre à ces besoins… Nous avons croisé enquêtes de terrain (témoignages, vécu), immersion et arpentages in situ (approche physique, sensorielle), inventaire de références, recherches, lectures théoriques et cartographie a eu pour but de nous aider à comprendre la situation – ce qui a favorisé les inondations et les conséquences autant matérielles que psychologiques et concrètes sur la vie quotidienne des habitants – et à savoir sur quoi agir (programmation), avec quels outils, acteurs, ressources, selon quel phasage et où agir. Réunis, ces éléments ont formé le premier temps de l’atelier : le diagnostic prospectif – stratégie.
Anne Josnin | En effet, une fois l’urgence et la colère retombées, les habitants sont remontés des effets aux causes, et sont passés du court terme (il faut faire partir l’eau au plus vite et donc curer partout), au moyen et long terme (pourquoi l’eau arrive si vite ? D’où vient-elle ? Comment prévenir et limiter les dégâts ?). La force des professeurs et des étudiants a été d’être présents de manière « neutre » sur ces différentes temporalités, et d’apparaître comme des facilitateurs pour passer d’une étape à une autre. Peut-on faire un parallèle avec les casques bleus ? Au sens où une catastrophe naturelle est une violence terrible qui engendre en retour de la violence impulsive, où chacun accuse un camp adverse d’avoir déclenché le feu et d’être responsable des destructions, l’air de rien, je crois que ces jeunes ont joué un rôle majeur dans la résilience du territoire. Et cela est pour moi une source d’espérance immense, qui me motive à poursuivre avec les écoles et continuer d’engager les jeunes dans cette appropriation de leur avenir, car au fond c’est de cela qu’il s’agit : leur donner dès aujourd’hui les moyens, d’abord par la confiance qu’on leur accorde et l’accompagnement diligent de leurs enseignants, de leurs écoles, de penser et panser les territoires dans lesquels ils vont construire leur vie, leurs foyers, élever leurs futurs enfants, précisément là où ma génération et les générations précédentes ont échoué. C’est aussi cela l’accueil de nos vulnérabilités comme source de créativité, comme creuset pour l’avenir.
Sortir de la solution technique
Comment sortir de la contingence technique, de la posture d’attente d’une solution à court terme ?
Valérie Helman | Il faut parler de l’éthique de notre comportement avec les habitants. Nous avions invité le premier jour de l’atelier une enseignante de l’école anthropologue Marianita Palumbo pour évoquer l’enquête de terrain, la nécessité d’écouter le vécu psychologique mais aussi concret des habitants. Plus tard pendant le semestre c’est Siamak Shoara et Khedidja Mamou membres de l’association APPUII [10] qui ont témoigné de leur expertise en matière de participation en nous interrogeant par exemple sur les modalités permettant réellement aux habitants de s’exprimer sur les projets en cours (les présentations projetées n’offrent pas de support d’expression physique, contrairement aux plans imprimés). Enfin à travers le co-pilotage d’un atelier de Cergy en 2024 intitulé « Habiter, cohabiter, réhabiter », j’ai mesuré auprès de la co-pilote Bénédicte de Lataulade, sociologue, le soin à porter aux interactions avec les habitants : préciser avant tout recueil de témoignage le cadre du travail, ce pourquoi il est destiné, ce à quoi il ne pourra pas répondre et ainsi ne pas engager l’habitant dans de faux espoirs (une forme de contrat moral), idem en réunion publique, prendre le temps de réintroduire le cadre, les objectifs et le contexte du travail, de conclure, d’avoir des temps d’échanges informels…
Quelle place pour l'utopie ?
A posteriori, diriez-vous que la situation de crise était le bon moment pour que des sinistrés se projettent dans des projets « utopiques » ?
Valérie Helman | Nous qualifions le travail effectué par les étudiants d’« utopie réaliste », d’atelier participatif ancré dans le réel, de porte d’entrée de l’imaginaire, d’atelier pédagogique opérationnel. Il est vrai que nous ne travaillons pas avec des BET, ni avec des relevés précis, ni avec toutes les données et contraintes règlementaires, économiques.... Notre temps est limité. Nous avançons certaines réponses qui font fi de certaines contraintes et données pour mesurer les conséquences qu’elles engagent d’un point de vue spatial, pour toucher du doigt des problématiques par le projet. Quelles sont les conséquences d’habiter à l’étage pour faire place à l’eau au rez-de-chaussée : mettre les stationnements privés sous les maisons et libérer ainsi dans l’espace public de l’espace pour l’infiltration de l’eau et la végétalisation ? Mutualiser les jardins de cœur d’îlot pour créer des jardins de pluie ? Comment densifier en hauteur un ilot pavillonnaire ? Quels programmes et supports spatiaux pourraient réconcilier la rivière et les habitants et les sensibiliser au risque ? Comment répondre à la fois au temps court de la crise et de l’anticipation de la prochaine, à celui plus étalé de la gestion des conséquences du sinistre et à celui long du changement de paradigme ?
Je renverrais à cette idée que les inondations sont un bon point de départ et levier pour penser d’autres enjeux de société, d’autres vulnérabilités, mais on pourrait aussi parler d’opportunité. Je pense aussi à Paola Vigano qui emploie le concept de levier à propos des inondations de la Vesdre en Belgique [11], mais aussi à Frédéric Bonnet dans son ouvrage Atout risques. Des territoires exposés se réinventent, et enfin à cette phrase d’Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». C’est un peu triste et cela n’a pas fait l’objet d’anticipation de notre part, mais c’est peut-être vrai. Et dans le même sens cela me rappelle un témoignage souvent évoqué par les habitants de Blendecques : « les inondations ont fait surgir une solidarité entre habitants absente en temps normal ».
L'art du tact
Comment les étudiants ont-ils adapté leur posture de projet et de présentation à la situation de crise et aux premières réactions habitantes ?
Valérie Helman | Effectivement, nous avons dû accompagner les étudiants dans l’évolution de leurs façons de présenter. Dans la présentation intermédiaire, de manière involontaire, les étudiants avaient commencé par présenter les 3 projets en centre-ville, alors que les 4 suivants concernaient les quartiers périphériques. Avant d’entendre l’ensemble, une habitante a pensé que ces derniers avaient été oubliés, par mépris.
Armelle Varcin | Je pense que cette interpellation s’adressait surtout aux élus, aux institutions, comme cela est fréquent dans une réunion publique.
Valérie Helman | Il faut aussi savoir qu’à ce stade, l’échelle des édifices et des espaces publics de proximité était abordée uniquement graphiquement. Les habitants ont peut-être trouvé que la question du logement était trop peu abordée ou trop peu compréhensible. Nous avions aussi laissé les étudiants présenter leur projet de manière linéaire, équipe par équipe, ce qui a été long, laissant trop peu de place aux échanges. Nous avons corrigé tout cela pour la restitution finale. Nous avons décidé d’arrêter les productions une semaine avant la fin du semestre afin de prendre du recul sur la production collective de l’atelier et réaliser un regard croisé thématique. L’atelier a finalement posé une question commune à un collectif d’étudiants et s’est chargé in fine de présenter les différentes réponses proposées [12]. Ce format de présentation prévu pour une durée d’une heure a permis de préserver du temps pour les échanges informels entre habitants et étudiants, autour des maquettes et des dessins, qui montraient au 1/50e des exemples d’adaptations d’habitats et d’espaces ouverts les entourant. En revanche, je ne crois pas qu’il y ait eu dans notre encadrement ou dans l’esprit des étudiants de revirement de projet en dehors des modalités de présentation. Ces observations montrent l’importance à accorder à la manière de présenter en se demandant comment un habitant va la recevoir et pouvoir s’exprimer à son sujet (intervenir oralement dans une grande salle n’est pas évident pour tout le monde).
Embarquer les habitants
Côté habitants, quelle évolution de réception avez-vous constatée au fil du travail ? Quels outils (conceptuels ou concrets) ont selon vous fait le plus de preuves pour embarquer les habitants dans l’idée d’un projet collectif, notamment dans sa dimension écologique ? Qu’est-ce qui a créé un déclic ?
Armelle Varcin | La possibilité d’exprimer une colère lors de la première réunion a permis peut-être aux habitats d’une part d’enfin l’exprimer ouvertement, d’autre part de passer à autre chose. La générosité des travaux des étudiants a sans doute joué un rôle aussi : les murs de la salle de présentation étaient couverts de productions (dont beaucoup de dessins à la main, encore une tradition que nous cultivons chez les étudiants en paysage), et chacun a pu retrouver sa maison dessinée. Il y a aussi l’effet des maquettes, qui sont particulièrement explicites pour le public. La présentation finale collective a aussi permis de valoriser une palette d’idées et de possibles. L’appropriation fut sans doute plus facile que si chacun avait présenté son projet.
Valérie Helman | Ce qui a aussi pu aider les habitants à comprendre notre démarche, c’est la possibilité de voir, comprendre, sentir – j’insiste sur ces différentes modalités de réception de l’information que permettent nos disciplines en mêlant nos facultés rationnelles, affectives, imaginatives, projectives, sensorielles, etc – qu’un avenir désirable est possible à Blendecques malgré la présence du risque qui persistera.
Armelle Varcin | Quant à la question de l’écologie, celle-ci était abordée à partir des inondations vécues, évènement partagé par l’assistance. Donc intégrer une contrainte de hauteur d’eau par exemple ne pouvait être ni suspect ni alarmiste. Les enjeux écologiques de ce point de vue n’avaient pas besoin d’être démontrés. Cette composante inondation, vitale et traumatisante, a occulté les discussions possibles sur les autres sujets en lien avec l’écologie. Les enjeux de mobilités soulevés par les étudiants n’ont par exemple pas fait débat. La création de jardins partagés dans un autre projet non plus. L’enjeu majeur était bien de vivre après les inondations dans un contexte de retour possible de ces crues. Tout futur désirable dans lesquels les habitants ont pu se projeter à court ou long terme, a emporté l’adhésion du public ; les voix dissonantes ne se sont pas exprimées. Un habitant m’a, en aparté, interpellée sur la nécessité ou non de laisser une mare près de chez lui sans vouloir entendre d’ailleurs ma réponse sur l’intérêt des mares dans les écosystèmes et la régulation des enjeux d’hydratation des sols… mais encore une fois la composante risque d’inondation a pris le pas sur tout autre débat sur les enjeux écologiques. Les habitants ont apprécié le cadre de vie projeté pour améliorer la ville dans son ensemble, y compris en intégrant un parc agricole, en créant un espace de festival temporaire, un bâtiment signal belvédère…. L’écologie n’était pas le caractère premier de leur analyse qui était plus globale et répondait à leur préoccupation : comment habiter cette ville inondable ?
Valérie Helman | Je pense que l’atelier a permis de laisser la possibilité de comprendre que tout est lié (dimension holistique, systémique) et que tout dispositif doit avoir plusieurs fonctions et vertus [13]. Qu’écologie peut aller de pair avec loisirs, plaisir esthétique, pédagogie, culture du risque, lien social : je pense aux balades en bordure d’eau, à la base nautique, aux safe places ; qu’adaptation du logement au risque inondation peut impliquer limitation de la précarité énergétique, place pour l’eau et la biodiversité, non perte voire gain de surfaces habitables... Qu’une toiture végétalisée participe à sa petite échelle à réduire le niveau d’eau lors de fortes précipitations. Que réduire le niveau d’eau en faisant de la place à l’eau doit s’accompagner d’adapter les habitats. Qu’il faut à la fois protéger, adapter, régénérer. Penser le court et le long terme. Qu’on peut agir sur le risque inondation par la culture avec un festival artistique [14] mais aussi par l’agriculture en modifiant pratiques et aménagements… Qu’un logement d’urgence peut aussi accueillir une classe verte, des étudiants d’ENSAP en immersion in situ ou en chantier participatif, des touristes, des artistes en résidence, des travailleurs temporaires, des festivaliers…
Ce que ce travail révèle aussi c’est sans doute la nécessité de communiquer davantage. Qui sait que les inondations ont été multifactorielles, que les précipitations ont été plus fortes que jamais, que lorsqu’une assurance paye des travaux de rénovation aux sinistrés c’est sur la base du coût de rénovation de ce qui a été endommagé, mais que des changements peuvent et doivent être opérés, comme sécuriser en hauteur une chaudière, des prises électriques… ?
La réception du territoire
Selon le public rencontré aux restitutions et les diverses réactions que vous avez sûrement rencontrées, quel public a selon vous été touché, perturbé voire infléchi dans ses réflexions par les pistes de réflexion proposés par les étudiants ? De quelle façon ?
Armelle Varcin | Les habitants sinistrés ont été sans doute les plus touchés, on leur a donné l’espoir d’un futur possible à Blendecques. Ce fut très émouvant, les étudiants ont d’ailleurs été très touchés par ce retour. Les autres publics étaient présents selon différentes postures aussi. Un travail d’enquête auprès de ces acteurs institutionnels ou politiques serait à mener pour avancer des réponses précises et étayées. Certains étaient en représentation, d’autres en observation, d’autres intéressés par les travaux des étudiants mais aussi par les réactions des différents publics. La réaction de la population a sans doute surpris certains de ces acteurs institutionnels, un dialogue avait été possible entre étudiants et habitants, alors qu’il existait de franches fractures dans la société ou avec la société. Les enjeux politiques, économiques, ne sont pas à négliger non plus. Nous n’avons pas pu les aborder.
Valérie Helman | De ce qu’on m’a rapporté et de ce que j’ai entendu, il me semble que les habitants, les associations, les élus et les experts présents à la restitution finale étaient heureux que les travaux des étudiants aient ré-ouvert la possibilité de perspectives positives de vie à Blendecques. C’est le pouvoir et la nécessité de l’imaginaire que nos disciplines peuvent favoriser par l’intermédiaire du dessin, des maquettes et de l’art de la conception. Une des caractéristiques du traumatisme post-inondation semble être de fermer la possibilité de se projeter dans l’avenir tant la peur, les pertes, les choses à gérer et l’inquiétude d’une nouvelle crise sont fortes.
Cet enthousiasme lors de la restitution finale a laissé penser à un responsable de l’aménagement local que l’atelier avait détendu quelque chose auprès des habitants – qui avaient été traumatisés, qui s’étaient sentis abandonnés, non protégés par les pouvoirs publics, et qui étaient donc depuis les sinistres en colère et non disponibles pour s’investir dans un travail de prospective urbaine en co-production – et qu’il serait dorénavant possible de prolonger cette ouverture par des études urbaines de type plan guide à l’échelle de la commune.
Après la résidence
Quelle est la suite potentielle de ce travail ?
Valérie Helman | Côté Cocon, les travaux des étudiants et les multiples contacts pris avec des étudiants, écoles, chercheurs, institutions de diverses disciplines et territoires ont infléchi les perspectives du départ du concours, élargissant la problématique de l’habitat à l’habitabilité du territoire et de la planète, à la mise en place d’un Campus des vulnérabilités, au souhait de voir se réaliser un prototype de maison adaptée, à l’idée de faire de Blendecques un territoire expérimental...
De mon côté, j’ai souhaité prolonger l’aventure avec une autre approche pour que les habitants ne se lassent pas de « projets papier » qui ne verraient pas le jour. Cette année, j’ai proposé un projet de micro-construction [15], qui pourra servir de support pour communiquer des informations sur les inondations et de lieu de rendez-vous pour des associations en charge de sensibiliser les habitants au risque... Les étudiants ont aussi approfondi certaines pistes qui ont émergé du premier atelier, afin de proposer un plan-guide à destination de la ville. Je les ai aussi fait travailler plus précisément à l’échelle du logement, à partir de relevés. Ils ont envisagé différents types d’adaptation, de la plus économique à la plus conséquente. En effet, je ne crois pas que le fait d’abandonner sa maison et de partir ailleurs soit crédible. Qui achèterait les biens de ceux qui partiraient ? Et sans pouvoir vendre ou à faible prix, avec quel argent les gens iraient-ils se loger ailleurs ? C’est l’occasion de se demander quelle méthodologie pourrait permettre de penser l’avenir de 900 logements. Il s’agit d’intégrer des demandes habitantes précises, la question du parcours résidentiel, les moyens financiers, le potentiel spatial, mais aussi l’inclusion des enjeux spécifiques aux personnes âgées, la précarité énergétique ou les éventuelles différenciations entre logement privé et social. De nombreux autres sujets pourraient faire l’objet de réflexions et projets complémentaires [16].
[1] Le Cocon, qui rassemble aujourd’hui de très nombreux membres et partenaires, a été cofondé par la Confédération syndicale des familles (CSF), l’Association Parentale pour Personnes en Situation de Handicap (APSH), l’Association Intervillage pour un Environnement Sain (AIVES), et De Rives en Rêves, écolieu nourricier et pédagogique du territoire.
[2] Bien que les deux formations soient proposées à l’ENSAPL, les ateliers de projet mixtes en Master ne sont pas automatiques, ils reposent sur des initiatives enseignantes.
[3] Travail de doctorat en cours sur la représentation des risques hydrologiques à Saint-Louis du Sénégal, travaux de recherche sur l’histoire et l’évaluation des villes nouvelles ou sur la question de l’image dans les projets.
[4] Voir L’image de la cité, de Kevin Lynch
[5] Voir la « méthode des entretiens en marchant », dite aussi « méthode des itinéraires » mise en place par l’anthropologue Jean Yves Petiteau.
[6] Cette question de la mobilisation du public et de la nature du public touché est très bien abordée par l’anthropologue Stéphane Juguet dans l’ouvrage de Sylvain Allemand La prospective-action au service d’un urbanisme de mouvement à propos de la mission commanditée par l’agglomération de Saint Nazaire « Destination 2030 ». L’anthropologue évoque la construction de machines roulantes Low-Tech pour partir au contact des publics qui échappent généralement à la participation : mères au foyer, chômeurs…
[7] En 2023-24 l’ENSAP Lille avait le taux d’étudiants boursiers le plus élevé parmi les ENSAP nationales
[8] Cela se traduit d’ailleurs souvent en paysage par un goût (voire une idéalisation) pour le maraîchage et pour une forme d’agriculture extensive et traditionnelle notamment.
[9] Voir Naissance d’un hôpital, de Pierre Riboulet
[10] Alternative Pour des Projets Urbains Ici et à l'International
[11] Voir le documentaire Après la pluie, de Quentin Noirfalisse et Jérémy Parotte : « On propose un parcours qui n’est pas simple parce que c’est un parcours partiellement expérimental. Cela fait partie d’un changement qui ne concerne pas que la vallée de la Vesdre parce que planétaire, et on utilise le moment de la catastrophe comme levier pour dire qu’il faut essayer d’aller dans une direction différente ».
[12] La présentation croisée thématique et synthétique a en plus un intérêt pédagogique : elle permet à l’étudiant de se détacher, prendre du recul par rapport à sa propre production et s’ouvrir à celle de ses camarades. Des binômes sont responsables du recueil des réponses du groupe pour chaque thématique.
[13] Je fais référence à un principe décrit par Bill Mollison dans son « Introduction à la permaculture ». Il me semble que nos disciplines, l’architecture et le paysage, œuvrent dans ce sens.
[14] Je relie le très beau projet « La clique qui pleuve sur nos gonds » aux pratiques inspirantes d’urbanisme culturel de Maud Le Floc’h et du POLAU (pôle Arts et Urbanisme) à Tours-Saint Pierre des Corps : balades en bottes de pluie avec les habitants le long de la limite de la zone inondable ; mise en place du Parlement de la Loire…
[15] Au-delà de sa programmation, la micro-architecture a pour objectif de générer une dynamique autour d’une construction commune, d’artisans, de savoir-faire, visant à faire découvrir le chantier à des habitants voire à des enfants pour de petites tâches.
[16] Conséquences du Fonds Barnier lorsqu’il touche des constructions à l’alignement ou dont les structures sont solidaires ; future zone d’expansion de crue (ZEC) ; filière de réemploi à partir des bâtiments démolis ; devenir des terres qui vont être excavées (filière terre crue ?) ; opportunité d’une « Maison du conseil » pour guider les habitants dans des procédures administratives notamment (personnes âgées notamment) ; développement de solutions de logement d’urgence en partenariat avec l’industrie locale de carton Nord Paper (inspirées du travail de Shigeru Ban) ; ateliers et aménagements pour les enfants de la ville dans un esprit de réconciliation avec l’eau…