Les mots et les choses

De la valorisation à une valuation des lieux

Florian Vimard | 11/03/2020

Introduction

Inspiré par la théorie sur la formation des valeurs du philosophe nord-américain John Dewey, Florian Vimard s’insurge contre la valorisation outrancière de l’urbain productiviste et appelle à une valuation salutaire des lieux. Qu'entend-il par là?

Un innocent vocable s'est immiscé dans le champ lexical de nos projets urbains. Ambition de projet, commande explicitement formulée ou communication bien huilée, la valorisation occupe dorénavant une place prépondérante dans les discours. Point d'orgue du marketing territorial et formule de publicitaires soucieux de toujours plus d'attractivité, cette notion se voit cependant bien souvent intuitivement appréhendée dans sa simple dimension économique, à l’image de la valorisation foncière.

Cette unique acception nous semble bien insuffisante. Il nous faut la dépasser et en envisager un nouvel énoncé plus à même d'engager l'ensemble des préoccupations contemporaines dans la nécessité de repenser nos manières d'habiter la Terre. Nous trouvons dans la théorie sur la formation des valeurs du philosophe John Dewey une opportunité réjouissante pour reformuler la valorisation en termes de valuation.

Puissance d’agir

Dans le jargon économique, valoriser suggère définir ou convertir en prix. On peut également mettre en valeur en révélant des qualités préexistantes, jusqu'à employer le mot pour qualifier la transformation d'un déchet en ressource. Pour l'architecte ou l'urbaniste, valoriser un site, un patrimoine bâti ou paysager, c'est effectivement se saisir d’un déjà-là, s'appuyer sur un donné pour agir.

La valorisation véhicule l'idée de s'emparer d'un état initial, neutre ou polarisé a priori négativement, pour faire advenir un état positif, préférable. Mais si l'écueil productiviste nous désigne la valorisation comme l'exploitation d'une matière première – puis sa transformation pour en tirer toujours « plus » – la pensée de Dewey nous permet d'entrevoir une reformulation plus douce, plus sensible et plus attentive aux situations mobilisées dans l'élaboration de la valeur.

Contrairement à une vision « exploitante » de la valorisation, le philosophe postule que conférer de la valeur à quelque chose se manifeste d'abord dans l’attitude consistant à y porter attention, à en prendre soin. Attribuer de la valeur n’est autre que définir ce à quoi nous tenons.

Exit la conception des valeurs comme absolu ou abstraction, Dewey réoriente la problématique vers leur construction. À « qu'est-ce que ? », il préfère « comment est-ce que ? ». Il déploie la valuation comme un processus d'interactions entre des appréciations immédiates d’une part, et des propositions évaluatives d’autre part, conjuguées par l'expérience – l’enquête, chère aux pragmatiques.

Chemin faisant

La valeur se construit dans un système ouvert, processus expérimental continu, dans l'interdépendance et les constantes reconfigurations de chaque donnée de la situation. Se faisant.

« La valuation, écrit Dewey, réside dans la formation raisonnée des désirs, des intérêts et des fins dans une situation concrète. »

La valeur ne s'élabore pas simplement dans la capacité des moyens déployés à atteindre une fin-en-soi projetée à partir de désirs subjectifs. C'est à partir d'une hypothèse de désirable qu'une fin-en-vue est imaginée. Pas une finalité absolue, mais un jalon, transitoire et intermédiaire. Pour l'atteindre, des moyens sont mobilisés. Dès lors, le recours à l'expérience pour évaluer leur pertinence engage autant la révision de la fin-en-vue posée que l'actualisation des désirs initialement identifiés. L'enchevêtrement des notions entraîne leurs redéfinitions à mesure que se ré-énonce le problème.

La valeur ne s'acquiert qu’au regard des efforts consentis pour la définir. À la manière de la marche nécessitant le déséquilibre pour se mouvoir, la valuation s'élabore dans un continuum de mises à l'épreuve, de cycles de redéfinitions réciproques, dans l'articulation progressive des désirs, des fins et des moyens, dans un système admettant un large degré d'instabilité. Valuer, c'est accueillir et éprouver l'indéterminé.

De la valuation des lieux

Dewey stipule qu'une valuation est à l'œuvre sitôt qu'une situation est perturbée. Il discerne alors deux dynamiques : soit un état menacé qu'il convient de préserver, soit une situation qu'il serait désirable de faire advenir face à l’émergence d’un problème. Construire des valeurs, c'est d'abord identifier, définir et construire du désirable.

À l'image de ce que devrait être l'architecture, valuer est toujours une action située. Pour Dewey, la construction des valeurs s’inscrit nécessairement dans un contexte, une situation-problème. Il n’existe que des cas particuliers. La théorie de la valuation nous invite à renouveler nos pratiques vers la plus grande attention aux lieux, pour en accueillir les singularités, l'ipséité.

Face à l'uniformisation de nos mondes habités, la valuation exige d'accueillir avec générosité les aménités et vicissitudes de la Terre pour engager des processus ouverts et attentifs. Elle nous invite à écouter nos sensibilités, à construire des désirs partagés, à entremêler nos singularités aux singularités du lieu afin d’élaborer et reconfigurer constamment nos désirs, nos fins et nos moyens, dans l'expérience.

Considérant le programme d'un maître d'ouvrage comme une question ouverte, la valuation d'un lieu implique d'en déployer les possibles, explorer autant de fins-en-vue avec pour seules exigences d'en faire l'expérience et fabriquer du désirable.

Valuer un lieu, c'est prendre le risque d'habiter. Cela implique de repenser nos interventions jusqu'à la commande : missionnés pour aménager, c’est-à-dire faire advenir du désirable, n'écartons pas l'impératif de préserver les situations menacées, c’est-à-dire prendre soin, ménager.

La valuation d'un lieu nous conduit à s'y installer humblement, en paix avec le sol et les vivants, pour participer à la composition collective de milieux. Réinterrogeant sans cesse nos interventions, valuer entend expérimenter dans l’habiter, sans but complètement arrêté, sinon celui d'élaborer ensemble nos désirables. Reformulons le in the making des pragmatiques pour esquisser un encourageant habiter en habitant.

Bibliographie

Françoise Choay, Pour une anthropologie de l’espace, Seuil, 2006.

John Dewey, L’art comme expérience, traduit de l’anglais coordonnée par J.-P. Cometti,  « Folio », Gallimard, 2010.

John Dewey, La formation des valeurs, traduit de l’anglais et présenté par A. Bidet, L. Quéré et G. Truc, Les empêcheurs de tourner en rond/La Découverte, 2011.

John Dewey, Le public et ses problèmes, Traduit de l’anglais et présenté par Joëlle Zask, « Folio », Gallimard, 2010.

Émilie Hache, Ce à quoi nous tenons : propositions pour une écologie pragmatique, La Découverte, 2011.

Nathalie Heinich, Des valeurs, une approche sociologique, Gallimard, 2017.

Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017.

Thierry Paquot et Chris Younès (dir.), Éthique, architecture, urbain, « Armillaire »,La Découverte, 2000.

Michel Serres, Biogée, Le Pommier, 2013.