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François Chaslin, critique d’architecture

Thierry Paquot | 6 mai 2026

Introduction

Critique d’architecture, homme de revues et de radios, François Chaslin (1948-2025) a contribué au débat architectural des 50 dernières années s’adressant tant aux professionnels dans des publications spécialisées et au grand public sur France Culture. Le philosophe de l’urbain Thierry Paquot – compagnon de plume et de micro – nous livre un portrait attentionné du critique dont la « curiosité tous azimuts ne doit pas dissimuler la masse de documentation qu’il charriait et qui l’amenait, souvent, à se repositionner. Cette curiosité n’était pas que livresque, il arpentait le terrain sur lequel se bâtissait un immeuble ou un musée, la critique d’une architecture commençait par un ‘tour du propriétaire’ ».

Espiègle, volontiers blagueur, François Chaslin étonnait aussi par le sérieux qu’il mettait dans tout ce qu’il entreprenait : articles, émissions de radio, dessins et croquis, conférences, cours... Il était à la fois méticuleux, précis et inventif. Il n’intervenait pas sans préparer scrupuleusement la teneur de son exposé, son déroulement, ses éventuelles formules chocs. Sa curiosité tous azimuts ne doit pas dissimuler la masse de documentation qu’il charriait et qui l’amenait, souvent, à se repositionner. Cette curiosité n’était pas que livresque, il arpentait le terrain sur lequel se bâtissait un immeuble ou un musée, la critique d’une architecture commençait par un « tour du propriétaire ». Courtois, il refusait la polémique et plus encore le conflit, ce qui l’amenait, certainement, à taire un propos trop carré qui eut passé pour excessif... Plus d’une fois, il revendiqua sa timidité et sa gêne à s’exprimer publiquement, pourtant il prenait plaisir à parler à la radio, à poser des questions à ses invités et à lire des textes...

François Chaslin est né le 10 août 1948 à Bollène, dans le Vaucluse, près d’un chantier que son père, ingénieur, supervisait, celui du barrage de Donzère-Mondragon. Né en 1923, Paul Chaslin était encore étudiant lorsqu’il entra dans la Résistance (il devint parachutiste) avant de terminer ses études d’ingénieur à l’École des travaux publics, de se marier avec Éveline (qui a œuvré auprès de Germaine Tillon), d’avoir quatre enfants et de monter une entreprise qui se spécialisa dans la construction de bâtiments scolaires, dont l’université de Vincennes, édifiée en un temps record pour pouvoir ouvrir à temps ! C’est en 1959 qu’il crée le bureau d’études GEEP-Industries, qui comptera jusqu’à 1 300 salariés, dont 200 ingénieurs, et réalisera plus de 150 collèges en construction industrielle de panneaux d’aluminium et verre. L’État, mauvais payeur, devait 100 millions de francs à l’entreprise, qui fut acculée par les prêts bancaires et un procès d’une injustice flagrante, condamnant son dirigeant à deux ans de prison avec sursis et une forte amende. Cette déroute, en 1971, fut terrible pour Paul et sa famille. Il mettra des années à s’en remettre. Un ami architecte, Paul Chemetov, lui propose alors un emploi à l’AUA, qu’il quitte assez vite pour rejoindre Joseph Rovan à Peuple et culture, où il travaillera jusqu’en 1976 [1]. Éclaireur de France, militant bénévole pour le Festival d’Avignon dès 1948, adjoint au maire d’Yerres, ami de Stéphane Hessel, de Michel Rocard et de Paul Delouvrier, Paul Chaslin, on le devine, marque profondément ses enfants.

François Chaslin, critique d’architecture
Les bords de l'Irrawady à Mandalay, 28 aout 2015 // François Chaslin / Topophile

Des revues

François, élève à l’école Decroly de Saint-Mandé, puis au lycée de Saint-Maur et à Louis-le-Grand à Paris, il résiste à la pression paternelle l'incitant à devenir polytechnicien et s’inscrit en architecture. Avec son ami, Jean-Louis Cohen (1949-2023), il visite l’Europe en stop, puis en 2 CV, et découvre l’architecture in situ.Il fréquente les chantiers auxquels son père participe, dont celui de Vincennes, où il sera étudiant, intéressé par la réflexion théorique. Il obtient une licence en urbanisme (1972), en géographie (1973) et en sociologie (1974) tout en poursuivant ses études d’architecture à l’Unité pédagogique n°1 et à l’UP n°6 (Paris La Villette). Il conserve un excellent souvenir des cours de Pierre Merlin et de Françoise Choay à l’Institut français d’urbanisme à Vincennes. Il effectue divers stages sur les chantiers de GEEP-Industries (1965-1969), travaille comme architecte à l’Atelier de Montrouge (1970) et chez André Bruyère (1971-1973). Mais il n’imagine pas ouvrir une agence et s’oriente vers le journalisme spécialisé en architecture. Il participe à Techniques et architecture dès 1973, puis devient directeur de Macadam (1977-1981), rédacteur en chef des Cahiers de la recherche architecturale (1979-1980) et rédacteur en chef de L’Architecture d’Aujourd’hui (1987-1994). De 1980 à 1987, il est le responsable du département des expositions à l’Institut français d’architecture. Lister tous les journaux et magazines auxquels il a contribué aussi bien en France (Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur...) qu’à l’étranger, comme éminent critique d’architecture, relève du défi ! Ce sont environ cinq cents articles... Il a rédigé pour l’Encyclopædia Universalis de nombreuses notices, par exemple : « Maisons individuelles » (1979), « Fin des grands ensembles » (1980), « Brutalisme » (1981), « Ricardo Bofill » (1982), « Norman Foster » (1987), « Reyner Banham » (1989), « Henri Gaudin » (1991), « Frank Gehry » (1992), « Architecture contemporaine au Japon » (1994), « Rem Koolhaas et Euralille » (1996), « Bibliothèque de France » (1997), etc. Il anime au Centre Pompidou la revue parlée « L’équerre et le compas » (1995-2008) avant de produire sur France-Culture, « Métropolitains »[2], une émission hebdomadaire (2000-2012).

En haut, François Chaslin répond aux questions de Sylvie Genevoix depuis le Centre Pompidou dans l'émission "Fenêtre sur" (Antenne 2, 1981). En bas, François Chaslin est sur le plateau de l'émission "Ouvert le dimanche" (France région 3, 1982) // INA

Vulgarisateur de talent et journaliste d’investigation, il n’y a qu’un pas pour devenir enseignant, qu’il franchit, d’abord à l’École nationale supérieure d’architecture de Lille (1996-2006) puis à celle de Paris-Malaquais (2006-2011), sans oublier les innombrables interventions dans diverses écoles d’art et universités en France et à l’étranger... Après le décès de sa compagne, Annie François, éditrice et auteure, il arrête la radio et l’enseignement, peut-être aussi pensait-il en avoir fait le tour. Il ignore alors que Sophie lui redonnera le goût de vivre, de voyager et d’écrire et l’aidera à vaincre un cancer. C’est en sa compagnie qu’il se baigne quotidiennement sur une des plages de Lanildut (Finistère) et que le 7 août 2025 un malaise le terrassera...

Des émissions

En 1994, je deviens le rédacteur en chef de la revue Urbanisme et François qui vient de quitter L’Architecture d’Aujourd’hui me suggère d’engager son assistante, Annie Zimmerman, ce que je fais. Nous sympathisons. Il accepte d’entrer au comité de rédaction de la revue, dont il sera un des membres les plus présents et actifs. Lorsque je fonde le prix « La Ville à Lire » en 1996 (prix qui associe l’émission « Permis de Construire » sur France Culture, que je produis avec Pascale Charpentier, de 1996 à 2000, et la revue Urbanisme, que je dois quitter en 2012), il me paraît évident que François fasse partie du jury aux côtés de François Loyer, Christian de Portzamparc, Olivier Mongin, Annie Ernaux (qui ne siégea qu’une seule année). Lorsque Laure Adler, devenue directrice de la chaîne met fin à « Permis de Construire », il accepte, à sa demande, de créer une autre émission consacrée à l’architecture, à la ville et au design et rend compte du prix en diffusant une partie des délibérations du jury. De même qu’il m’invita à produire « Côté villes » au sein de « Métropolitains », une sorte de carte blanche d’une demi-heure toutes les trois semaines. Là, je mesure son professionnalisme. Tout est écrit, depuis le « Bonjour » d’ouverture au « À la semaine prochaine » de clôture. Certaines questions préparées passent à la trappe selon le ton de l’émission et surtout la verve de l’invité. Sa bienveillance est appréciée de tous. Jamais il ne profite de sa situation pour régler des comptes ou attaquer tel ou tel praticien. Il a son opinion – qu’il me confie souvent après l’émission – sur tel ou tel bâtiment, mais juge inapproprié d’en parler à l’antenne.

Peter Zumthor, Astrid Maria Rappel et François Chaslin sont réunis à l'occasion de l'enregistrement d'une émission de "Métropolitains" en 2011 // Radio France-France Culture

Des livres

Dans Les Paris de François Mitterrand. Histoire des grands projets architecturaux, il retrace l’historique des chantiers du président, c’est une enquête de terrain d’une incroyable précision qui expose les projets, les équipes, les enjeux, la cuisine et l’arrière-cuisine politique, etc. Le lecteur découvre comment le musée d’Orsay, le parc de la Villette, l’Institut du monde arabe, le ministère des Finances, la Grande Arche, l’opéra Bastille, etc., ont été décidés, par qui ils ont été suivis, ce qu’il convient d’en penser d’un point de vue architectural et fonctionnel... Dans Jean Nouvel Critiques, il rassemble tous les articles qu’il a rédigés sur l’œuvre de l’architecte entre 1981 et 2008. Il est le premier à écrire sur lui dans Macadam : « On connaissait Jean Nouvel de longue date : enthousiaste, fonceur, souvent harassé, aspirant à grandes bouffées un regain de dynamisme à ses considérables cigares. Il fut parmi les chevilles ouvrières de nombre des actions qui comptèrent ces dernières années, occasions de débattre, de se rencontrer, de se bagarrer : le mouvement de Mars 76 autrefois, puis la création du Syndicat de l’architecture, l’organisation, dans un grand péril financier, de cette fête architecturale que fut la consultation des Halles, puis encore les biennales de Paris, etc. Il est toujours là, bénévole, généreux, inlassable. » Dans un article qu’il publie en espagnol, turc et italien concernant l’attribution du prestigieux prix Pritzker en 2008 à Jean Nouvel : « Il a voulu inventer une architecture de situation, une sorte de nouvelle architecture parlante, en réaction à un lieu, à une conjoncture historique, à une question posée ou à une interprétation, parfois trop personnelle et aventurée. Une architecture chargée de sens mais qu’on a pu trouver certaines fois bavarde, et saturée de signes. Reste qu’il y a une splendeur, une cohérence, une rare capacité d’expression dans cette production. »

Rem Koohlaas, Jean Nouvel, François Chaslin à l'inauguration de l'exposition Mutations à Arc en rêve (Bordeaux, 2000) / © arc en rêve / Topophile

Profondément bouleversé par la guerre en Yougoslavie, il s’y rend à l’automne 1993 et dénonce le fanatique urbicide des Serbes détruisant Sarajevo, exemple réussi d’un cosmopolitisme respectueux des différences communautaires, dans La Haine monumentale. Il constate à quel point « la ville en elle-même devient haïssable, justement par ce qu’elle représente d’histoire commune que l’on voudrait effacer, par ce qu’elle signifie de partage. Tout ce qui cimentait doit être dispersé, les monuments sont à détruire, toute mémoire à saccager. Le passé est d’autant moins à considérer que le futur est sans espoir, que tout se fond dans un sentiment d’apocalypse, dans un processus collectif d’automutilation et une débauche de vandalisme. Le conflit yougoslave aura été un de ces moments. » Il préface aussi le journal de l’architecte Ivan Straus, Sarajevo, l’architecte et les barbares [3].

En 2015, François Chaslin publie une biographie du plus célèbre architecte du XXe siècle, qu’il dédie à son père. « Je n’ai pas voulu attenter à la légende, écrit-il en introduction, trop y toucher. Simplement rompre quelques enchantements. Ce n’est pas un réquisitoire. Certains le diront. Ce n’est pas un procès mais un portrait. Un portrait qui tente de multiplier les angles de vue et d’ouvrir la perspective sur un objet trop célébré et devenu immuable, marmoréen en un sens ou peut-être bétonné : l’architecte Le Corbusier ? Un portrait incomplet, avec des corrections, des remords et des sautes d’humeur, un portrait fragmenté, une peinture par petites touches, à facettes, à contrastes, incluant dans le motif des lettres anciennes, des papiers collés, des coupures de journaux, des moments poétiques, quelques mochetés. » Il a lu une quantité invraisemblable d’articles et de livres sur Le Corbusier, il a lu et analysé une masse d’écrits de l’architecte qui se présentait comme « homme de lettres ». Jeune étudiant, qu'il admirait l’architecte, puis au fur et à mesure où il pénétrait dans son existence et découvrait, parfois avec stupeur, ses fréquentations antisémites et droitières, pour ne pas écrire fascisantes, son appréciation se modifiait. Cette biographie est aussi celle d’une époque et d’un pays, la France. On y apprend beaucoup, car l’homme fréquentait aussi bien des industriels, des hommes politiques, des artistes que des architectes..., et François Chaslin s’attarde sur chacun, trouvant les mots justes pour en dessiner le caractère ou le type de relation que Le Corbusier entretenait avec eux.

Sa biographie est attaquée par le conservateur en chef des collections architecture et design du Centre Pompidou, le 24 novembre 2016, lors d’une journée d’études sur le « fada ». François est profondément blessé par ces propos approximatifs et injurieux. Dans la foulée, il rédige « L’affaire Le Corbusier vue par l’un de ses protagonistes, avec des considérations sur critique, plagiat, foutaise et délation », premier jet de ce qui deviendra Rococo. Ouvrage illustré de ses dessins, ouvrage d’un humour ravageur tout en étant particulièrement profond et érudit. Le résultat est une totale réussite. C’est mon livre préféré de François. Je le retrouve dans ce texte comme lorsque nous déjeunions ou dînions ensemble, réécrivant l’histoire de l’architecture et du « milieu » des architectes, le sens de la dérision voisinant avec une documentation quasi exhaustive...

Bangkok, le 29 aout 2015 // François Chaslin / Topophile

C’est dans le « Post-scriptum » à Jean Nouvel Critiques qu’il évoque le travail du critique : « Il est difficile de dresser un portrait des groupes, humains, sociaux, artistiques. J’en ai fait l’expérience il y a longtemps avec de furieux cirianistes [4] qui se liguèrent contre l’un de mes articles, destiné à une publication pourtant lointaine, puisque coréenne. Il est difficile de distinguer les courants, de brosser la géographie des coteries, des camps ou des clans en présence. Et même d’en évoquer l’existence. D’abord parce que nous sommes dans des sociétés de réseaux extraordinairement imbriqués. Ensuite parce que c’est, à certains égards, se mêler de l’intime. Il faudrait des anthropologues dans le genre de ceux de l’école de Chicago, qui analysèrent les relations au sein des groupes et justement le fonctionnement des réseaux ; ou bien des sociologues polémistes dans le genre de ceux qui plus récemment tentèrent de critiquer le système des médias contemporains, ses entrelacs et qu’ils appelèrent les "chiens de garde" ; ou bien encore des romanciers qui mêleraient au réel une brume de fiction. » À ces trois attitudes qu’il a su si bien combiner, François Chaslin ajoute sa patte unique, celle de la compréhension attentionnée...

Texte
Thierry Paquot

Illustration
Moé Muramatsu

Edition & iconographie
Martin Paquot

Principaux ouvrages

Les Paris de François Mitterrand, collection « Folio », Paris, Gallimard, 1985.

Une Haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, Paris, Descartes & Cie, 1997.

Jean Nouvel Critiques, collection « Archigraphy », Gollion, Infolio, 2008.

Un Corbusier, collection « Fiction & Cie », Paris, Le Seuil, 2015.

André Bruyère. La tendresse des murs, avec Ève Roy, Paris, éditions du Patrimoine, 2016.

Rococo ou drôles d’oiseaux, Paris, éditions Non Standard, 2018.

Notes

[1] Paul Chaslin (1923-2012) raconte sa vie dans Souvenirs d’un entrepreneur tout terrain, Paris, éditions du Linteau, 2012.

[2] 270 épisodes sont à écouter en podcast sur le site de France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/metropolitains

[3] Ivan Straus, Sarajevo, l’architecte et les barbares, traduit par Mauricette Bejic, Préface de François Chaslin, Paris, éditions du Linteau, 1994.

[4] Les « cirianistes » sont les partisans acritiques de l’architecte Henri Ciriani (1936-2025).