Outils conviviaux

L’autobiographie environnementale

Thierry Paquot | 7/05/2020

Introduction

Au cours de leur carrière, les enseignants inventent et développent continuellement des exercices particuliers. Nous en recueillons quelques-uns, libre à vous de vous les approprier, de les transformer, d’y ajouter votre grain de sel. Mis au point et pratiqué pendant 25 ans à l’école d’architecture d’UP5 puis 15 ans à l’Institut d’Urbanisme de Paris, Thierry Paquot  – philosophe et membre du Conseil Topophile – nous livre son exercice favori : l’autobiographie environnementale ou le récit des lieux qui ont fait de vous ce que vous êtes.

Enseigner la philosophie dans une école d’architecture ou un institut d’urbanisme exige de trouver des exemples qui « parlent » à des étudiants qui ne se destinent pas à des études universitaires en philosophie. La philosophie s’attache alors à éclairer des questions propres à l’architecture, à l’urbanisme ou plus généralement à la ville et à l’urbain. Elle vient s’appliquer, en quelque sorte, à des pratiques professionnelles, en apportant des notions, des concepts, des théories qui doivent être adaptés et non pas transposés d’un domaine de la connaissance à un savoir-faire technique. L’enseignant présente des penseurs et invite à lire leur œuvre. Il questionne philosophiquement tel élément architectural (la fenêtre, le toit, la pierre, l’escalier, la voute, le gratte-ciel, le seuil et la porte, etc.) ou tel « composant » urbain (le centre commercial, le stade, la gare, le pavillon, le trottoir, le parc, l’aire de jeux...). Parfois il repère des architectes ou des urbanistes qui se revendiquent de tel ou tel courant philosophique (le structuralisme, la phénoménologie, le pragmatisme, etc.) et les étudie afin de faciliter la compréhension philosophique de leur production.

Quel exercice demander aux étudiants ? Pendant des années, je me suis contenté d’une « fiche de lecture », en plus du suivi régulier de mon séminaire. Les résultats étaient inégaux. Souvent le livre d’un philosophe restait difficile à lire par un apprenti architecte ou urbaniste, d’autant qu’il pouvait être volumineux ! J’ai très vite renoncé à faire lire des ouvrages, à mes yeux, majeurs, mais ô combien exigeants, comme Mille plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari, La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard ou des textes de Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty, Jacques Derrida, Henri Maldiney, Hannah Arendt, Günther Anders, Françoise Choay, Anne Cauquelin, etc. Bien sûr, je constatais, surtout dans les diplômes, selon les périodes, des auteurs à la « mode », dont la pensée n’était pas vraiment acquise et assimilée au point de la faire sienne pour un autre usage, mais qui constituaient l’essentiel de la bibliographie des étudiants. Ainsi, se succédèrent sur une trentaine d’années : Foucault, Virilio, Lefebvre, Augé, Sansot, Sloterdijk, Ricoeur, pour aboutir, dorénavant à Latour et Descola...

« Où tout s'épanouit : souvenir(s) de la maison de mes grand parents à Nagato » [Moe Muramatsu – pour Topophile]

Gaston Bachelard et la topo-analyse

Au cours des années 1990, j’ai proposé aux étudiants d’effectuer une « topo-analyse », à partir de notre lecture collective de La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard. Celui-ci s’attarde sur la maison qui, à ses yeux, loge tous nos souvenirs qui tout au long de notre vie se manifesteront, avec plus ou moins de fidélité. Il pense qu’un psychanalyste devrait être attentif à « cette localisation des souvenirs » et propose d’appeler « topo-analyse », cette « étude psychologique systématique des sites de notre vie intime. » Il précise : « Dans ce théâtre du passé qu’est notre mémoire, le décor maintient les personnages dans leur rôle dominant. On croit parfois se connaître dans le temps, alors qu’on ne connaît qu’une suite de fixations dans des espaces de la stabilité de l’être, d’un être qui ne veut pas s’écouler, qui, dans le passé même quand il s’en va à la recherche du temps perdu, veut ‘suspendre‘ le vol du temps. Dans ces mille alvéoles, l’espace tient le temps comprimé. L’espace sert à ça. » Cette relation dialectique, et existentielle, entre le temps et l’espace de chacun ne pouvait qu’intriguer les étudiants, les plaçant au cœur même de cette réflexion qui devenait leur. Je les incitais à inventer un rendu plus personnel qu’un simple texte descriptif, respectant le déroulé chronologique, ou une pâle imitation du Je me souviens de Georges Perec, qui s’inspirait directement de I Remember de Joe Brainard, avec des photographies, des objets familiers, des cartes et des plans... La majorité d’entre eux m’a rendu un texte à cheval entre l’autobiographie « sèche » et des souvenirs d’enfance associés à des lieux.

J’ai fait évoluer l’exercice en le formulant ainsi : « Racontez les lieux qui ont fait de vous ce que vous êtes ».

Les résultats se sont nettement améliorés. Le sujet intéressait, aucun étudiant ne rechignait et je corrigeais les copies avec plaisir, curiosité et empathie.

Clare Cooper-Marcus et l’autobiographie environnementale

En 2005, paraît en français un recueil d’articles de la paysagiste Clare Cooper-Marcus, Habitat et nature. Du pragmatique au spirituel (Infolio), dont « Autobiographie environnementale » (1979). Clare Cooper est née en 1934 dans la banlieue de Londres, elle étudie la géographie à l’University College, puis la géographie urbaine à l’université du Nebraska à Lincoln. Elle revient enseigner la cartographie à l’université de Sheffield avant de retourner à Berkeley pour étudier la planification urbaine et régionale avec Melvin Webber, et de participer activement à la contre-culture sur le campus. Elle épouse Stephen Marcus, architecte-paysagiste américain, et effectue sa carrière de professeur aux départements d’Architecture et de Paysage à l’Université de Californie à Berkeley et devient célèbre pour ses travaux sur le jardin thérapeutique, l’importance de la présence de la « nature » à l’hôpital.

Après sa lecture de La Poétique de l’espace, elle suggère à ses étudiants de dessiner leurs environnements d’enfance, persuadée que la connaissance de soi passe aussi par cette visite régulière avec son enfance qui, ainsi que l’explique Gaston Bachelard, n’est pas un moment de notre vie, mais un pays, dont on aura toujours la nostalgie. « De même que la formation du psychothérapeute est incomplète, écrit-elle, sans une profonde compréhension de son passé émotionnel, pour l’empêcher de ‘décharger’ ce dernier sur ses patients, de même, selon moi, la formation du designer est incomplète sans un long et intense regard sur son passé environnemental. » Elle s’est aperçue que plusieurs étudiants auraient pu s’inscrire en gestion ou en biologie moléculaire au lieu de venir étudier le paysage avec elle et que cet exercice leur permettait de reconnaître qu’ils n’avaient aucune appétence pour ce métier, et ils se réorientaient...
Comment devenir « paysagiste » si les paysages vous laissent indifférent ?
Elle trouvait dans leurs souvenirs environnementaux datant de leur petite enfance (3–5 ans) l’origine de leur sensibilité actuelle envers la nature et conséquemment leur disposition à concevoir tel jardin pour tel client, tel parc pour telle collectivité. Nos relations au monde vivant (flore et faune) s’enracinent dans un substrat subjectif enfoui au fond de notre mémoire, qu’il convient de réactiver en se souvenant des lieux, des sentiments, des gens, qui imbriqués les uns les autres font sens et qu’on associe pour rendre intelligible et sensible ce dont on se souvient... Ce travail autobiographique n’exclut pas l’idéalisation d’un moment ou d’un lieu, pas plus qu’il ne nous protège d’une réécriture de notre histoire, réécriture inconsciente la plupart du temps. Peu importe, notre réalité entremêle en permanence imaginaire et réel...

« Où tout se complète : souvenir(s) entre ville et campagne, entre Paris et Nagato » [Moe Muramatsu – pour Topophile]

Dans « Une autobiographie intellectuelle : du pragmatique au spirituel » (1990), Clare Cooper-Marcus retrace son parcours, évoque son plaisir de découvrir les collines, les bois, les villages lors de son enfance, remarque que sa curiosité pour le jardin et la maison correspond à un état psychique visant l’équilibre, le bien-être, aussi enquête-t-elle sur l’appréciation que les habitants font de leur logement. Là, elle pointe ce qui ne va pas, alors même que l’architecte croyait bien faire... Par exemple, dans un lotissement pavillonnaire, chaque habitant souhaiterait avoir une façade distincte de celle de son voisin, un jardin fermé pour que les enfants soient en sécurité, un cheminement piéton qui desserve les habitations par derrière, arboré si possible, etc. Elle se préoccupera alors des usages et donc de l’habitabilité de chaque lieu. Cela la conduira à rédiger et à publier, House as a Mirror of Self (1995), qui témoigne à la fois de ses enquêtes auprès des habitants que de sa découverte de la philosophie de Carl Gustav Jung.
Dorénavant, pour elle, plus de possibilité d’enseigner quelque chose sans y être impliqué, d’où l’autobiographie environnementale qui contribue à incarner toute connaissance.

N’étant pas Clare Cooper-Marcus, j’attribue certainement à cet exercice d’autres qualités qu’elle. L’autobiographe revisite les lieux de son enfance, évalue les divers logements où il a vécu, mesure l’importance des lieux non affectés à une destination précise, apprécie l’horizon ici, et la cachette là, se rend compte qu’il n’est pas imperméable aux éléments, au relief, à la climatique, aux rythmes et tensions de ce qui l’environne et qu’il environne, à son tour, de ses certitudes, hésitations, rêves... De même qu’un paysage perçu et vécu seul ne dégage pas la même Stimmung qu’en compagnie d’une personne aimée, par exemple. L’autobiographe, même insatisfait de sa prose, jugeant que les mots utilisés n’expriment pas les choses ressenties, par ce cheminement à rebours du temps dans les territoires de son existence, sera content d’avoir croisé quelqu’un qui lui ressemble et pourrait être lui.
Dans ce cas, le lecteur – qui se refuse à être un correcteur attribuant une vaine note à un exercice qui n’en réclame pas – se contente de sourire à la copie et d’adresser un petit signe de la main à son auteur, comme pour lui dire, tout, simplement, « bonjour, comment vas-tu ? ».
C’est ainsi que je conçois ce métier qui n’en est pas un...

Bibliographie

Gaston Bachelard (1957), La poétique de l’espace, « Quadrige », Paris, Puf, 1981.

Clare Cooper-Marcus (1995), House as a Mirror of self. Exploring the deeper meaning of home, Berkeley, Conari Press.

Clare Cooper-Marcus, Habitat et nature. Du pragmatique au spirituel, Traduit de l’anglais par Irène de Charrière, « Archigraphy/Témoignages », Gollion, Infolio, 2005.