Le gang du Kosmos

Paul Virilio, lanceur d’alertes, passeur d’idées 1/2

Thierry Paquot | 27 décembre 2020

Introduction

Hors des sentiers battus de l’académisme, Paul Virilio (1932-2018) a tracé sa propre voie, en marge, sur ce littoral parsemé de bunkers qu’il aimait arpenter, là où l’espace et le temps s’évanouissent. Dans cet article en deux volets, Thierry Paquot, en entremêlant la vie et l’œuvre de Paul Virilio, rappelle aux uns, et révèle aux autres, la justesse de ses observations, la pertinence de ses analyses, la sagacité de sa pensée. (Re)lisons ses écrits tant ils éclairent notre présent pandémique et cybernétique. Autodidacte aux nombreux talents, maïeuticien encourageant ses étudiants à devenir des auteurs, écrivain à la plume alerte et aux amis nombreux, penseur du trajet et de la vitesse (il fonde la dromologie), du territoire et de l’atopie, du temps et de l’écologie grise, Paul Virilio était un terrien inquiet de l’avenir de notre monde où tout progrès génère son accident.

Poignée de main ferme, regard droit, léger sourire aux lèvres, Paul Virilio est accueillant, il s’inquiète de vous, de votre santé, de vos proches, avant de parler – en articulant parfaitement les mots qu’il prononce –, non pas de lui, mais de l’état du monde qui le préoccupe tant. « Tu as vu, cet accident ferroviaire en Inde ? » ou bien « Le site de Fukushima n’est pas près d’être sécurisé, on nous ment… » Certains commentateurs, qui ne l’ont pas lu, le présentent comme un « prophète de malheur » jouissant du moindre dysfonctionnement technique ou de toutes les catastrophes présentes et annoncées. Comment un homme si attentif à la vie pourrait-il se réjouir des guerres, des attentats terroristes, des tremblements de terre, des épidémies qui ravagent des populations ou des accidents d’avion ? Ce qu’il désapprouve, c’est le cynisme des décideurs (patrons de multinationales ou gouvernements) qui mettent sur le marché un produit toxique ou s’enthousiasment pour des machines à tuer, le tout généralement au nom du progrès !

Je ne sais plus quand je l’ai rencontré pour la première fois : était-ce au restaurant japonais de la rue Sainte-Beuve où Jean Baudrillard déjeunait le samedi avec les amis présents ? Ou en compagnie de Jean Duvignaud, au début des années 1980 ? Quoi qu’il en soit, nous nous sommes revus régulièrement et lorsqu’en 1994 je suis devenu l’éditeur de la revue Urbanisme, née en 1932 comme Esprit, Paul a accepté de participer au comité de rédaction. Il avait, incontestablement, une certaine aura et ses propos étaient écoutés avec attention, non sans agacement parfois, aussi bien lorsqu’il expliquait qu’un projet d’architecture ne devait pas être dessiné mais raconté ou lorsqu’il insistait pour que l’on traite des « villes privées », qui immanquablement allaient se développer…

Occupé, maître-verrier, autodidacte

Paul Virilio naît en 1932 à Paris, d’un père italien, ouvrier (carrossier), communiste et d’une mère, catholique, bretonne. Au commencement de la guerre, ils s’installent à Nantes. C’est là qu’il fait l’expérience de la guerre-éclair, aérienne. Il se souvient précisément du 16 septembre 1943 où il a vu Nantes debout, puis après un bref bombardement, détruite, anéantie. Une révélation : cette expérience va non seulement le marquer profondément mais orienter toute sa future réflexion, sa compréhension du monde : « Nous étions bombardés par les Alliés. Pour un môme de dix ans, il y a là quelque chose de philosophique : ceux qui nous tuent on les aime, ceux qui nous occupent on les hait. Je suis l’enfant de cette perplexité, de cette ambiguïté, mais, surtout, je suis un ‘occupé’. On a beaucoup parlé de résistants et de collabos, mais c’est oublier que pour être l’un aussi bien que l’autre, il faut être, avant tout, occupé. Même si avec mes parents j’étais dans un milieu qui résistait, j’étais occupé, vivant sous conditionnement, avec cette ambiguïté d’être menacé d’extermination par ceux qui étaient censés nous libérer. » (1)

Dès 1948, il peint des panneaux géants pour les cinémas et s’initie aux décors de théâtre, fréquente l’école des Métiers d’art de Paris, qu’il quitte pour « incompatibilité » (il apparaissait « excentrique » et refusait la rigidité de l’encadrement) ; néanmoins, il y fait la connaissance de Suzanne Gruault qui sera diplômée et qu’il épousera en 1954. Ils auront une fille, Sophie. Il travaille un temps pour l’Atelier de vitrail d’Adeline (1917-1998) et Paul Bony (1911-1982). En 1950, il se convertit au catholicisme, suite à sa rencontre avec un prêtre-ouvrier. Comme maître-verrier, il participe au chantier de la chapelle du Rosaire à Vence de Matisse et à celui de l’église de Varengeville-sur-Mer de Braque. Belle école, non ?

En 1953, il se rend en Allemagne pour effectuer son service militaire. Au retour il réalise avec Henri Déchanet les vitraux de l’église Notre-Dame-des-Pauvres dans le quartier ouvrier d’Issy Plaine à Issy-les-Moulineaux (les architectes sont Jean Blaise Lombart et Henri Duverdier), dessinés par Léon Zack (1892-1980) et ceux de la Clarté-Dieu à Orsay dus à Serge Rezvani. Durant cette période, il peint des huiles sur toile qu’il intitule « Antiformes ». « On était encore entre Van Gogh et Gauguin, me confie-t-il. L’abstraction allait éclater avec tous les grands. Je voulais peindre. J’ai fait des antiformes : je peignais des vides entre les objets, et j’intitulais ces peintures, généralement des gouaches, Entre deux, Entre quatorze, Entre trois. Je jouais sur l’espace et la matière absente, ce qui m’a évidemment mené à l’espace architectural. » Avec sa femme, il dirige une galerie de peinture rue de l’Ancienne Comédie, avant de monter, en 1955, leur atelier de vitrail, rue Rousselet. En tant qu’auditeur « libre », il suit les cours de Vladimir Jankélévitch, Jean Wahl, Raymond Aron, Maurice Merleau-Ponty, Louis de Broglie et René Thom. « C’est Jankélévitch qui m’a le plus inspiré me dit-il. C’était un homme à l’ancienne, et certainement l’un des plus grands pédagogues de la philosophie. » Cette formation autodidactique ne le quittera jamais, Paul Virilio est un éternel apprenant… qui ne cesse de lire ouvrages et journaux, et de s’informer.

Paul Virilio, lanceur d'alertes, passeur d'idées 1/2
Église de la Clarté-Dieu à Orsay dont Paul Virilio a réalisé les vitraux dessinés par Serge Rezvani [Dessin de Moé Muramatsu]

Bunker, oblique, église

La guerre d’Algérie le rattrape et il doit partir dans les Aurès en 1956, pour une durée de six mois. À son retour, il commence à se documenter sur le Mur de l’Atlantique, n’ayant pas oublié sa vision, adolescent, des bunkers sur les plages, qui le fascinent tout autant qu’ils l’inquiètent… « Au lendemain de la guerre, se souvient-il, j’ai découvert la mer avec un cousin en prenant la micheline qui allait à La Baule. J’ai découvert l’horizon marin et avec lui l’éternité, l’immensité, la finitude du monde. Je me souviens qu’en arrivant sur la plage j’ai aperçu un blockhaus. J’ai découvert la mer en même temps que ces espèces de statues de l’île de Pâques qui avaient l’air d’attendre face au large. » Le territoire et ses limites, le rivage et son espace, les villes et leur fragilité le préoccupent de plus en plus ; pas étonnant alors de le retrouver cofondateur, avec l’architecte Claude Parent (1923-2016), le sculpteur Morice Lipsi (1898-1986) et le peintre Michel Carrade (né en 1923) d’Architecture Principe qui œuvre pour l’oblique. Le groupe sort une revue qui connaît 9 numéros (le dernier en 1968 traitait de « La révolution urbaine »), un dixième (« Désorientation et dislocation ») complétera le reprint de la collection en 1996. L’architecture oblique marque « la fin de la verticale comme axe d’élévation, la fin de l’horizontale comme plan permanent, ceci au bénéfice de l’axe oblique et du plan incliné. »

En 1965, il met sur pied l’exposition « Exploration du futur » dans les salines d’Arc-et-Senans, conçues par Claude-Nicolas Ledoux. L’année suivante, il est invité aux Journées nationales sur les parcs naturels régionaux et surtout réalise avec Claude Parent l’église Sainte Bernadette du Banlay à Nevers, qui expérimente l’oblique à l’intérieur d’un bloc de béton que de nombreux paroissiens et visiteurs prennent pour un bunker… « Je suis chrétien, m’explique-t-il, lorsqu’on regarde l’église d’un certain point de vue, c’est une forteresse, mais d’en haut on peut voir deux ventricules, le chœur de la confession et celui de la communion, on entre dans un sacré cœur, cela correspond parfaitement à Lourdes. » Bernadette a une vision de la Vierge dans une grotte, la grotte est la matrice de l’architecture, c’est cet archétype que Paul Virilio et Claude Parent ont honoré. La même année, il répond aux questions d’Éric Rohmer dans Le celluloïd et le marbre et en 1967, il réalise le Centre de recherche aérospatiale de l’entreprise Thomson-Houston à Vélizy-Villacoublay.

Maïeuticien, auteur, revuiste

En 1968, il entre à l’École spéciale d’architecture comme chef d’atelier. Il va y effectuer toute sa carrière jusqu’en 1997, devenant professeur, directeur, puis président… « Je n’aurais jamais imaginé enseigner, me dit-il. Cela a été une découverte et le bonheur de ma vie. Je ne transmets pas un savoir à l’étudiant. Par des techniques, des méthodes, des apprentissages, des dialogues, je réveille, je révèle le savoir qui est en lui. Je disais toujours à mes étudiants qu’ils n’étaient pas mes élèves. Ma politique, c’est celle des auteurs. Je leur répétais : ‘Devenez un auteur’. » C’est là qu’il invente le « triptyque » : l’étudiant doit remettre un mauvais projet, puis celui qu’il considère bon et enfin celui qui dépasse et enveloppe les deux précédents…

Mai 68 le passionne, il participe activement aux activités politiques du théâtre de l’Odéon, qu’il occupe. Le théâtre décentre les débats trop focalisés sur la Sorbonne et le marxisme, auquel il n’adhère pas. Il avait affiché le slogan « L’imagination prend le pouvoir » dans la chapelle de la Sorbonne ; un délégué lui dit que c’est absurde, car « c’est la classe ouvrière qui prend le pouvoir ». No comment. Cela lui suffit : l’université n’a rien à proposer. Jean-Marie Domenach, directeur de la revue Esprit, lui commande un article pour un dossier sur « la révolte des jeunes », les deux hommes sympathisent et Paul Virilio devient membre de la rédaction en 1969. Il le restera jusqu’en 1977. Il m’a raconté à quel point les séances rédactionnelles l’intéressaient. Il s’y sentait bien, et non seulement il se retrouvait dans un milieu « chrétien » mais, avec d’autres autodidactes, comme Benigno Cacérès, ouvrier charpentier, résistant et animateur de Peuple et Culture, par exemple.

L’université ne l’a jamais reconnue comme un théoricien, son incontestable notoriété résulte de ses publications et d’un lectorat international. L’échange, le débat d’idées, la polémique appartiennent à sa façon de penser, aussi privilégie-t-il les revues, comme lieux de discussions et de rencontres tout autant que d’exposition de son point de vue. Avec Jean Duvignaud, il crée Cause commune en 1972, vite rejoint par Georges Perec et Pascal Lainé qui obtient le prix Goncourt avec La Dentellière en 1974. Il est aussi de l’aventure éditoriale de Traverses, avec Jean Baudrillard, Huguette Briand-Le Bot, Marc Le Bot, Michel de Certeau, Louis Marin, etc., et le Centre de création industrielle (CCI) du centre Pompidou, revue publiée par les éditions de Minuit, tout comme il écrira dans L’Autre Journal, fondé par Michel Butel en 1984, en compagnie de Marguerite Duras, Gilles Deleuze, Michel Foucault, etc. Il devient directeur de la collection « L’espace critique » aux éditions Galilée en 1973 et sort l’année suivante Espèces d’espaces de Georges Perec, qui sera traduit en plusieurs langues et continue à se vendre chaque année…

En 1975, il est le curateur de l’exposition « Bunker Archéologie » au musée des Arts décoratifs et le coordinateur du catalogue. En 1976, il publie son premier ouvrage, L’Insécurité du territoire, chez Stock : il me dit « que nous devrions nous appeler des terriens et non pas des humains. Nous sommes des terriens, nous venons de l’humus, de la terre. Pour moi, il y a trois corps : le corps territorial, la planète, le corps social et le corps animal. Avec la conquête du monde colonial, puis la conquête spatiale et la conquête de la vitesse, nous avons perdu (philosophiquement) le corps territorial qui fondait les deux autres. Nous sommes reliés par la gravité terrestre. Sur une autre planète, nos relations ne seraient pas les mêmes. Il existe donc une sorte de gravité sociale qui est fondamentale, d’où mon intérêt pour le sol. » Le territoire, réel et virtuel, appartient aussi bien au vivant qu’à l’humain, malgré ses altérations et dénaturations : c’est par conséquent un mot important du vocabulaire de Paul Virilio. C’est par cette entrée qu’il comprend que les technologies (dites « nouvelles ») modifient le couple « espace/ temps » en supprimant la distance avec la vitesse, au point où la géographie disparait : « La rapidité, m’explique-t-il, a réduit le monde à rien et nous commençons à sentir la claustrophobie de cette situation, c’est-à-dire la rétention des distances de temps. Dans l’un de mes livres, j’ai parlé de la boucle vide, l’horizon négatif, soit faire le tour du monde pour rien, juste pour le faire, non pas pour aller quelque part mais seulement pour revenir. » Suivront une bonne trentaine d’essais, originaux, décapants, audacieux, qui mêleront arts, technologies, politique, écologie, villes…

Vitrail de l’église de la Clarté-Dieu à Orsay, dessinés par Serge Rezvani et réalisé par Paul Virilio [Dessin de Moé Muramatsu]

Sans-logis, exposition, accident

En 1981, avec le père Patrick Giros (1939-2002), il effectue des « tournées-rues », ancêtres des « maraudes », pour repérer et aider les sans-logis, depuis appelés « SDF ». L’association se nomme « Aux captifs, la libération ! » Le père Patrick Giros s’était auparavant occupé des blousons noirs, puis des prostituées du bois de Boulogne. Là, il dénonce cette indignité absolue : être privé d’un toit. Plus d’une décennie après, Paul entre au Haut Comité pour le Logement des personnes défavorisées que l’abbé Pierre met en place et qui, depuis, produit chaque année un rapport sur l’état du logement. On y apprend l’existence tenace de logements insalubres, la place scandaleuse des « marchands de sommeil », la lenteur des politiques publiques et la frilosité de toute la société pour prendre à bras-le-corps cette question. Avec son collègue de l’École spéciale d’architecture, Chilpéric de Boiscuillé (né en 1941), Paul Virilio lance un concours en 1993 sur les « balises urbaines », afin d’offrir aux SDF, qui errent d’un banc à une anfractuosité d’un mur, d’un porche à une arrière-cour, un abri décent pour une halte réparatrice, avec de quoi se laver et laver leurs vêtements, se faire un café, se reposer, téléphoner aux services sociaux, etc. Les partenaires ne se bousculent pas au portillon et chaque hiver comptabilise ses morts sur le front urbain…

En 1997, il préside « Image et Politique » aux Rencontres internationales de la photographie à Arles, puis prend goût aux expositions, avec le soutien de la Fondation Cartier et de Hervé Chandès : en 1999, « 1 Monde réel » ; en 2000, « Le Désert » ; en 2002-2003, « Ce qui arrive » et en 2008-2009, avec Raymond Depardon, « Terre natale. Ailleurs commence ici ».

Déjà en 1979, l’année de l’accident de la centrale nucléaire de Three Mile Island, il rédige un article pour dire que le temps de l’accident local (comme le Titanic) était révolu, qu’il laissait la place à l’accident global et au changement d’échelle des technologies. Consulté lors de la programmation du futur musée des Sciences et des Techniques, à La Villette, Paul Virilio conseille de ne pas oublier l’accident qui est constitutif du progrès : on n’en tient pas compte et le musée ouvre en 1986, année de Tchernobyl et de l’explosion de la navette Challenger…

Avec « Ce qui arrive », il veut montrer à quel point un acte terroriste (l’attentat contre les tours jumelles du World Trade Center le 11 septembre 2001) modifie « l’art de la guerre » et fonde une guerre sans front, sans armée, sans règle, sans ennemi, sans diplomatie, etc. C’est en préparant ces expositions qu’il prend conscience de l’importance de l’accident, la face cachée de n’importe quelle innovation technologique. Il m’explique : « Depuis 1975, je travaille sur la vitesse, c’est-à-dire sur la perte de contrôle. Je vous rappelle que l’obtention du permis de conduire exige la maîtrise de son véhicule, or des constructeurs proposent dorénavant des régulateurs de vitesse ce qui par conséquent déresponsabilise le conducteur. Il en est de même pour celui qui travaille sur la vitesse, il n’a pas le droit d’évoquer l’accident. La vitesse est emblématique du Progrès, c’est même sa mesure. » (2) C’est vrai que la publicité vous incite à changer de machine (ordinateur, cellulaire, etc.) car la nouvelle génération va plus vite. Ce que ne vous dit pas la publicité, c’est que l’accident qui accompagne tout progrès est aussi proportionnel à son accélération et à sa taille : ainsi un super-avion de 1 000 places représente potentiellement un crash de 1 000 passagers… « C’est pour cela, poursuit-il, que je suggère l’ouverture d’un musée des Accidents et la création d’un Conservatoire des catastrophes, à côté du Palais de la découverte ou du Conservatoire des Arts et Métiers, non pas pour entretenir le sentiment de la peur, mais parce qu’ils sont le pendant l’un de l’autre. J’irais même plus loin, je suis persuadé qu’il est impératif d’ouvrir une Université des désastres. D’où vient la catastrophe ? Elle procède du succès des technosciences. C’est l’accident de la réussite, pas celui de l’échec. Cette université devra mesurer et prévenir l’accident du succès technique. » Je trouve ces propositions excellentes, d’autant qu’elles émanent d’un penseur qui n’a pas intégré ni la notion d’effondrement (la « collapsologie ») ni celle d’anthropocène qui n’ont été popularisées qu’après. Paul Virilio, comme souvent, saisit avant les autres, avec une rare acuité et une subtile intuition ce qui « travaille » la société, la technique, la ville.

Retiré à La Rochelle, où réside aussi son ami Jean Duvignaud (1921-2007), il accepte volontiers d’être interviewé et filmé (j’y suis allé plusieurs fois pour France Culture ; il m’attendait à la gare et m’emmenait marcher sur les quais, il portait une casquette de marin et un gilet en velours avec plein de poches pour des stylos et aussi des coupures de presse et des petites feuilles griffonnées sur lesquelles il avait noté ses réponses). Il reçoit l’hommage du Grand Prix de l’Urbanisme en 2010, ce qui le réjouit (personnellement, je trouvais qu’il était temps !), puis connaît un moment de dépression, perd son épouse (le double à lui-même) en 2016, reprend des forces et commence la rédaction d’un nouvel essai, interrompue par sa mort brutale le 10 septembre 2018. Le 3 avril 2019, le maire de La Rochelle inaugure l’allée Paul Virilio. Elle longe le quai, face à la médiathèque où il se rendait chaque jour. Le passant, en empruntant cette allée, sera en bonne compagnie, celle d’un littoraliste, convaincu que la mer est une ouverture et que chacun d’entre nous est un port…

Lire le second volet de ce portrait.

Cet article de Thierry Paquot, « Paul Virilio (1932-2018). Lanceur d’alertes », est paru originellement dans la revue Hermès, n°84, 2019/2, pp. 239-247.

À signaler : la première livraison de Dromologie. Cahiers Paul Virilio (éditions Eterotopia) est annoncée pour mars 2021.

Notes

(1) « L’invité : Paul Virilio », entretien avec Thierry Paquot, Urbanisme, no 362, sept.-oct. 2008, p. 69-77. Les citations qui suivent sauf indication contraire sont extraites de cet entretien.

(2) Cf. « Paul Virilio, parano ? », entretien avec Thierry Paquot, Le Magazine littéraire, no 444, juillet-août 2005, p. 64.

Principaux ouvrages de Paul Virilio

Bunker archéologie, Paris, éditions Centre Georges Pompidou, 1975.

Essai sur l’insécurité du territoire, Paris, Stock, 1976.

Vitesse et politique. Essai de dromologie, Paris, Galilée, 1977.

Défense populaire et luttes écologiques, Paris, Galilée, 1978.

Esthétique de la disparition, Paris, Balland, 1980.

L’Espace critique, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1984.

L’Horizon négatif. Essai de dromoscopie, Paris, Galilée, 1984.

Guerre et cinéma I. Logistique de la perception, Paris, éditions de l’Étoile-Cahiers du cinéma, 1984.

La Machine de vision, Paris, Galilée, 1988.

L’Inertie polaire, Paris, Christian Bourgois, 1990.

L’Art du moteur, Paris, Galilée, 1993.

La Vitesse de libération, Paris, Galilée, 1995.

Cybermonde, la politique du pire, entretiens avec Philippe Petit, Paris, Textuel, 1996.

Un Paysage d’événements, Paris, Galilée, 1996.

Voyage d’hiver, entretiens avec Marianne Brausch, Marseille, Parenthèses, 1997.

La Bombe informatique, Paris, Galilée, 1998.

Une Stratégie de la déception, Paris, Galilée, 1999.

La Procédure silence, Paris, Galilée, 2000.

Chambres précaires, avec des photographies de Jacqueline Salmon, Heidelberg, Kehrer Verlag, 2000.

Ce qui arrive. Naissance de la philofolie, Paris, Galilée, 2002.

Ville panique. Ailleurs commence ici, Paris, Galilée, 2004.

L’Accident originel, Paris, Galilée, 2005.

L’Art à perte de vue, Paris, Galilée, 2005.

L’Université du désastre, Paris, Galilée, 2007.

Le Futurisme de l’instant, Paris, Galilée, 2009.

Terre natale. Ailleurs commence ici, par Paul Virilio, Raymond Depardon, Diller Scofidio+Renfro, Mark Hansen, Laura Kurgan et Ben Rubin, Arles, Actes Sud/Fondation Cartier.

Le Grand Accélérateur, Paris, Galilée, 2010.

L’Administration de la peur, entretien avec Bertrand Richard, Paris, Textuel, 2010.

La Pensée exposée. Textes et entretiens pour la Fondation Cartier pour l’art contemporain, Arles, Actes Sud, 2012.