Introduction
Comment être topophile dans un monde inadapté, pollué, ruiné ? Quelles négociations ouvrir avec tous ces héritages aux devenirs impossibles, tous ces futurs déjà obsolètes ? Que les lieux soient structurellement incompatibles avec l’avènement de sociétés écologiques, cela ne les empêche pas d’être attachants ; cela n’indique en rien que nos destins ne sont pas liés à eux – tout au contraire. Nous venons peut-être tout juste d’arriver ou nous sommes peut-être là de longue date : si cela impacte évidemment les conditions de possibilités de nos attachements et engagements, cela n’a pas grand-chose à voir avec l’impératif de métamorphose. Tout doit changer, et vite. Que les lieux soient simples à métamorphoser ou non, nous allons devoir composer avec eux, vers autre chose. Et ce, a priori, avec peu de marge de manœuvre (peu de moyens, peu de temps, peu de consensus, peu de certitudes). Les chantiers à ouvrir sont légion – ils sont intellectuels, techniques, politiques, cosmologiques. La discipline architecturale n’est pas seule à les affronter ; mieux : elle ne pourra évidemment pas les affronter seule. Mais elle doit jouer, elle aussi, sa partition ; réviser ses instruments, trouver ses nouvelles gammes et tonalités, couleurs et interprétations. C’est à ce vaste horizon de travail collectif que concourt utilement l’ouvrage Post-démolition. L’architecture face aux nouvelles ruines publié par Paul Landauer, professeur à l’ENSA Paris-Est.
Post-démolition n’est pas un roman facile. Le moins qu’on puisse dire est que ses 208 pages sont densément peuplées, d’un texte précis et souvent exigeant (mais jamais inutilement jargonnant). Fruit d’une enquête au long cours, cet ouvrage est une vaste somme, patiemment assemblée au fil des années, qui avait fait l’objet d’une présentation publique à l’occasion d’une habilitation à diriger des recherches en architecture soutenue en 2019 (alors intitulée La réparation).
L’enquête générale est fondée sur un « paradoxe majeur : il faudrait construire un monde nouveau mais nous n’avons plus les moyens de le faire » (p.7). Alors que l’architecture a toujours revendiqué de créer de nouveaux mondes en dessinant de nouveaux murs, peut-on inventer un nouveau monde dans les murs de l’ancien, avec les restes de l’ancien ? Peut-on rendre adaptable et construire un monde robuste en utilisant les ruines actuelles[1], alors même que bon nombre d’entre elles sont toxiques, figées, démesurées – bref, inadaptées aux sociétés écologiques à bâtir ? C’est en tout cela que l’ouvrage élargi la focale, et avance (à raison) « qu’il ne suffit donc pas de substituer la transformation à la construction ; il nous revient également d’aborder les questions techniques et théoriques que pose aujourd’hui la réparation d’un héritage chargé – en quantité comme en désordre – avec lequel nous sommes désormais contraints de nous arranger » (p.7). Y sont donc abordés les grands thèmes de la maintenance, de la préparation des sols, des rites associés à l’art de bâtir (p.10), dans une optique générale de réparation (architecturale, écologique, sociale…).
« il ne suffit donc pas de substituer la transformation à la construction ; il nous revient également d’aborder les questions techniques et théoriques que pose aujourd’hui la réparation d’un héritage chargé – en quantité comme en désordre – avec lequel nous sommes désormais contraints de nous arranger. »
Paul Landauer
On retrouve dans l’enquête les personnages historiques incontournables sur les sujets de la ruine et de la transformation, que des intellectuel·les plus contemporain·es, plus extérieurs et peut-être plus rafraichissants pour la discipline architecturale (Caitlin de Silvey et l’idée curated decay ; Jane Hutton et ses reciprocal landscapes ; Emmanuel Monnin et le courant du renoncement ; Emilie Hache et le concept de génération, etc.).
Le chapitrage de l’ouvrage, singulier et délicieusement mystérieux, vaut la peine d’être ici retranscrit en guise d’illustration de l’élégance intellectuelle de l’auteur :
- Démolition (1851-1972)
- Expiation (1968-1990)
- Sidération (1966-2004)
- Dilapidation (2006-)
- Perpétuation (1969-)
- Remédiation (1756-)
- Inhumation (6800-6400av. J.-C.-)
Tout théorique, conceptuel et historique qu’il soit, le livre n’en reste pas moins structurellement lié à la vie de son auteur : et on y retrouve des fragments et ruines de Lorraine (où Paul Landauer démarre sa carrière) ; la présence de bon nombre de ses collègues de l’ENSA Paris-Est dans les références et dialogues ; des résonances avec les thématiques et références incontournables du master transformation des situations construites qu’il dirige et le laboratoire OCS qu’il a dirigé ; etc. Condition probablement utile à l’ouverture d’un ensemble si solide et tenu.
L’ensemble n’en est pas moins remarquablement illustré par près de 80 images noir et blanc (photos, plans, dessins, archives…), et rigoureusement mis en page par les exigeantes éditions building books. Au fil des pages, ces images nous embarquent dans un univers kaléidoscopique, sans chronologie claire (c’est voulu) – du chantier du Crystal Palace à Hassan Fathy, des bombardements de 1944 à Cedric Price, Miroslav Sik, BC Architects, Harquitectes, Miralles-Pinos, DVVT, Alice et Peter Smithson…
Il importe donc de relever la grande qualité de cet ouvrage de référence, à l’heure où Paul Landauer vient de livrer une exposition qui absolument décisive sur la problématique centrale du « stock », au Pavillon de l’Arsenal, à Paris (16 avril - 28 juin 2026). Et il est aussi intéressant de remarquer que, quoique différents, les deux sujets ne sont tout de même pas sans rapports. Après tout, dans un cas comme dans l’autre, il est tout de même question d’interroger la place des existences matérielles, l’héritage et la transmission des choses, la circulation ou la fixation des matières quelque part, la part de ce qui reste dans l’architecture contemporaine…
Espérons donc que ces travaux importent sachent rester. Il faudra, pour cela, savoir les recevoir comme des héritages, et enquêter sur ce que leur réception fait à nos habitudes ancrées, ce qu’elle apporte à nos quotidiens inconscients, ce qu’elle transforme des horizons futurs préalablement esquissés. C’est une responsabilité collective. Un entrainement indispensable, sous forme de mise en abime, avant de prétendre défendre ces principes à grande échelle, pour la société entière et le 21e siècle.
Paul Landauer, Post-démolition. L’architecture face aux nouvelles ruines, Building Books, 2025, 208 pages, 25 euros.
[1] Je m’appuie ici, plus que sur le livre, sur la conférence donnée sur le sujet par Paul Landauer, le 20 avril 2026, à l’IUGA