savoir L'utopie ou la mort

Que veut dire construire un lieu d’enfermement arbitraire en 2026, en France ?

Les BÂT’DTR (collectif bâtisseur·euses des terres) | 1 octobre 2026

Introduction

Alors que le chantier d'un « centre de rétention administrative » (CRA) à Nantes a démarré, des professionnels du BTP prennent la parole pour s'opposer fermement à sa construction et interpellent la profession. Parce qu'il n'y a pas de CRA sans bâtiments et projets d'aménagements, il est plus que jamais nécessaire d'ouvrir le débat sur ce que signifie concevoir et construire des lieux d'enfermement dans un monde qui se fascise, et de reconnaitre collectivement quelles sont nos responsabilités et marges de manœuvre pour le contester.

Nous, architectes, ingénieur·e·s, urbanistes, paysagistes, chercheuses et chercheurs, enseignants, travailleurs et travailleuses du BTP, appelons à rejoindre la mobilisation du 10 octobre à Nantes à l'appel de la coordination « COLERE Nantes CRA ni ici, ni ailleurs ! » et des Soulèvements de la terre et d'autres, contre le chantier de Centre de Rétention Administratif de Nantes et ses compensations écologiques sur les terres défendues à Notre Dame des Landes.

Centre de rétention administratif

Un CRA, qu'est-ce que c'est ? 

C'est un lieu d'enfermement pour des personnes identifiées de manière arbitraire (c'est-à-dire sans contrôle spécifique et sans avoir commis aucune infraction) comme étant en situation irrégulière sur le territoire français , pour préparer leur expulsion. Depuis le début des années 1980 en France, et dans la continuité de l'histoire tragique des camps d'enfermement et de privation de libertés qui jalonnent l'histoire de nos états de droits (camps de concentration, camps de prisonniers politiques, etc.), les CRA sont un des rouages majeurs des politiques racistes d’incarcération et d’expulsion des exilé·e·s. Ce sont des lieux de répression de celles et ceux qui cherchent à se protéger, en quittant leurs pays au péril de leur vies, des conséquences des guerres, des désastres environnementaux, de pouvoirs dictatoriaux ou de politiques néocoloniales qui rendent toute vie décente impossible.

« Ce sont des lieux de répression de celles et ceux qui cherchent à se protéger, en quittant leurs pays au péril de leur vies, des conséquences des guerres, des désastres environnementaux, de pouvoirs dictatoriaux ou de politiques néocoloniales qui rendent toute vie décente impossible. » 

BÂT'DTR

Dans un contexte global de recul des droits fondamentaux et de massification de l'arrivée au pouvoir de gouvernements d'extrême droite partout dans le monde, et alors que les droits des personnes exilées sont de plus en plus mis à mal dans notre pays – quotas migratoires fortement réduits, baisse drastique de financements dédiés aux moyens matériels de l'accueil, violences policières, etc. – les CRA sont la matérialisation physique de ces politiques racistes. Encore plus que les autres lieux d'enfermement, ils font partie de ces architectures du contrôle disciplinaire et des corps "indésirables", comme nous le rappelait l'architecte Léopold Lambert en 2025  dans The Funambulist. Alors que ces derniers mois, les actions violentes perpétrées par la police migratoire ICE aux Etats-Unis ont suscité l'indignation et fait la une des médias, la multiplication de ces politiques cruelles en France continue dans l'indifférence médiatique la plus totale. C'est à ce décalage de regard que nous invitent nos ami·es de Torr e benn. 

En 2025, il existe 26 CRA dans notre pays, où sont retenus jusqu'à 90 jours, 16 467 personnes dans l'Hexagone et 27 568 personnes dans les "outre-mer" : un total de plus de 44 000 personnes pour un montant de 600€ par jour et par personne aux frais du contribuable. Et ce, alors même que plus de 60% des personnes incarcérées sont libérées sans suites et sans expulsion souvent du fait de procédures irrégulières. En 2026, 11 projets sont à l'étude et/ou en construction par le Ministère de l'Intérieur pour un budget d'environ 300 millions d'euros : à Bordeaux, Dunkerque, Dijon, Béziers, Oissel, le Mesnil-Amelot, Aix-en-Provence, Goussainville, Nice, Mayotte et... à Nantes !

Compensation à NDDL

Compenser à Notre-Dame-des-Landes pour mieux enfermer à Nantes : le CRA de Nantes.

Avec un budget de 39 millions d'euros pour une capacité de 140 places, le CRA de Nantes est prévu sur un terrain de l'état, le « Bois dormant », constitué de 20 ha boisées avec une zone humide riche en biodiversité et située à l'interface entre 3 bassins versants.

Malgré les avis défavorables réitérés prononcés contre le projet par la Commission Locale de l'Eau (CLE) et par la ville de Nantes suite à la consultation publique, le projet de CRA a été validé et passé en force par le préfet, faisant fi du droit commun. La loi sur l'eau oblige par ailleurs l'Etat à mettre en place des "compensations écologiques" prévues de façon cynique sur trois sites dont il a gardé la propriété sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ces terres sauvegardées de la bétonnisation aéroportuaire par tant de personnes. Sans compter que les fonctions écologiques du Bois Dormant seront impossibles à compenser, comme le soulignent les experts du CLE, l’Etat souhaite aujourd’hui restreindre l’usage agricole, nourricier et d’ores et déjà protecteur de parcelles sur les communes de Vigneux de Bretagne et Notre-Dame-des-Landes ou encore y empêcher la reconstruction de bâtis historiques !

La responsabilité des architectes

Pourquoi nous, professionnel-les du BTP et architectes, sommes-nous directement concerné-es ? 

Parce qu'il n'y a pas de CRA sans bâtiments et projets d'aménagements, nous avons une responsabilité directe dans le choix ou non d'être impliqué-es dans la conception et la réalisation de ces architectures de l'enfermement et dans la déshumanisation des personnes qui transitent dans ces lieux !

« Parce qu'il n'y a pas de CRA sans bâtiments et projets d'aménagements, nous avons une responsabilité directe dans le choix ou non d'être impliqué-e dans la conception et la réalisation de ces architectures de l'enfermement et dans la déshumanisation des personnes qui transitent dans ces lieux ! »

BÂT'DTR

Dans la chaine de décision-participation à ces projets, les architectes sont en première ligne. Mais alors que le serment de l'Ordre auquel nous sommes obligatoirement rattachés dès lors que nous exerçons en notre nom propre nous enjoints à « jure(r) d'exercer ma profession avec conscience, probité et responsabilité et d'observer les règles contenues dans la loi n°77-2 du 3 janvier 1977 sur l'architecture et dans le code de déontologie » en vue du  « (...) respect de l'intérêt public qui s'attache à la qualité architecturale et environnementale », nous pouvons légitimement nous demander quel « intérêt public » nous servons lorsque nous signons le Permis de Construire d'un CRA comme l'a fait notre confrère Vincent Sauvage dans le cas du CRA de Nantes.

Comme nous le rappelle Léopold Lambert et de nombreux chercheurs et chercheuses depuis longtemps, il n'y a pas de « meilleure prison », de « meilleures conditions d'accueil dans une prison », pas de « meilleure cellule possible ». Sans architecture les CRA et les autres lieux d'enferment ne peuvent pas exister.

L'intérêt public

Alors nos métiers peuvent-ils continuer de servir des politiques autoritaires et sécuritaires déployées dans des grands projets dit « d'intérêts majeurs », qui en plus d'écraser tout processus démocratique, enferment des vies injustement ? 

Il est temps de nous poser ces questions collectivement en tant que professionnel·les et complices directs de ce système. Il est temps d'avoir un débat ouvert et public sur ces questions : au sein de l'Ordre des architectes qui nous représente, dans les écoles d'architecture avec celles et ceux qui exerceront demain, et plus généralement dans des espaces publics et de représentation de la profession comme la biennale de Venise 2027 où la célébration des 50 ans de la loi sur l'architecture de 1977 peut nous inviter à questionner la définition d'intérêt majeur et de ce que l'on doit ou peut encore construire aujourd'hui et pour demain pour vivre dans un monde habitable et juste.

« Il est temps de nous poser ces questions collectivement en tant que professionnel·les et complices directs de ce système. »

BÂT'DTR

Léopold Lambert lançait en 2020 un formulaire/tribune où il proposait à celles et ceux qui le souhaitent de signer pour s'engager à ne jamais construire de lieux d'enfermement. On vous invite à y apposer vos noms à vous aussi ici, à provoquer et générer des espaces de discussion avec vos/nos confrères, et surtout, encore une fois, à participer à la mobilisation du 10/10 à Nantes ! Rejoignez-nous !

À lire

L'appel à mobilisation de la journée du 10/10 à Nantes et Notre-Dame-des-Landes

On vous conseille la lecture du livre de Louise Tassin, Comme on les enferme. Dans les centres de rétention, de Paris à Lampedusa (La découverte, 2026)

Le programme du week-end d'échanges et de mobilisation contre les CRA du 3 et 4 octobre à Montpellier à l'initiative du collectif anti-CRA de Montpellier.

Ressources sur les cra sur le site de Colère : https://colere-nantes.fr/ressources/