Nouvelles de nulle part

Covid #2 | Du confinement à l’hypersurveillance

Tony Ferri | 23/04/2020

Introduction

Alors que le confinement se maintient semaine après semaine, que tout le monde tourne en rond entre quatre murs, que chaque sortie réclame son attestation, que les forces de l’ordre contrôlent nos rares déplacements, que reste-t-il de notre consentement et de nos libertés ? Un sentiment d’enfermement et d’assujettissement ne se fait-il pas chaque jour plus fort ? Nous interrogeons le philosophe Tony Ferri, fin observateur et fin connaisseur des systèmes pénal et carcéral, de punition et de surveillance.

Enfermements

Quelle(s) différence(s) faites-vous entre enfermement, détention et confinement ?

Quoique en effet très proches, ces notions correspondent à des principes, à des modalités et à des buts distincts. Pour clarifier ces points, partons d'abord de ce qu'elles ont de commun. Il me semble qu'elles sont voisines les unes des autres par le fait qu'elles s'articulent toutes à un projet de clôture, à la production d'un effet de barrière. Dans tous les cas, il s'agit de restreindre les déplacements, de réduire les espaces, de limiter la liberté du mouvement et celle des rencontres. La clôture introduit une délimitation spatiale nette, voire infranchissable. La détention est emblématique de ce geste de « mise aux arrêts » des individus, et sa particularité tient au fait qu'elle soit consécutive à une punition. Par conséquent, sa fondation est juridique et réactionnelle, et les modalités de son exécution sont prévues par le code de procédure pénale.

Un mot synonyme de détention, susceptible de nous éclairer, est celui d'incarcération, dans l'exacte mesure où celui-ci a pour racine étymologique le mot latin carcer, qui signifie prison. Ainsi la détention, comme carcer, traduit-elle primitivement le geste de la prise, puisque le terme même de prison est construit sur l'action de la prise (pris-on), en particulier des corps. En d'autres termes, la détention se donne comme une peine destinée à jeter un individu en prison, contre son gré et au terme d'une décision judiciaire, et à l'y enchaîner, de sorte qu'elle n'est pas éloignée de l'idée de liens qui attachent les corps, qui les empêchent d'être à l'aise dans leurs mouvements et leur vouloir. D'où sa caractérisation maîtresse de « privation de liberté ».

La notion de confinement présente, semble-t-il, une extension conceptuelle plus large. Son ancrage n'est pas spécifiquement juridique, puisqu'il se peut qu'aucun ne fasse l'objet d'une mesure de confinement sans sanction. En outre, une telle mesure ne s'attache pas à la seule personnalité de ceux qu'elle confine – en ce sens qu'elle ne concerne pas proprement l'individualité dans sa négativité ou sa culpabilité –, mais se consacre tendanciellement à des populations ou à des tranches de populations innocentes.

Enfin, là où la détention est immanquablement subie et honnie, le confinement tend à être consenti ou désiré.

Une notion contiguë à celle de confinement est la notion de claustration, par cela même qu'elle suppose l'assentiment de la personne qui en fait l'objet. En ce sens, on peut dire qu'une nonne qui vit dans un cloître est censée être volontairement claustrée, par foi ou par abnégation, par exemple. Un enfant peut aussi rester longtemps confiné dans sa chambre, mal aérée, pour jouer à la console de jeux vidéo. Le mot latin claustrum, qui veut dire clôture, permet de percevoir la dimension d'approbation qui gît sous l'édification de l'enclos dans la claustration ou le confinement. Autrement dit, il y a lieu de remarquer que le propre du confinement réside dans la manifestation d'un accord qui le détermine, et peut s'appliquer indistinctement à plusieurs individus en même temps, à des groupes, voire à des populations, qui considèrent leur claustration comme louable ou convenable.

Enfin, je réserverai la plus grande extension conceptuelle à l'idée d'enfermement, qui peut s'exercer sous différentes formes : on a justement affaire tantôt à l'enfermement carcéral (la détention), tantôt à l'enfermement claustral (le confinement). Et si, selon Michel Foucault, l’asile, la caserne, l’hôpital, l’école sont d’autres lieux d’enfermement, il appert qu’on peut également être enfermé chez soi, en soi, dans des préjugés, dans des croyances, dans des peurs.

Libertés

Peut-on restreindre les libertés d’un individu pour son propre bien ?

La question recouvre plusieurs difficultés, et suppose de tomber préalablement d'accord sur ce que nous entendons par « libertés », par « bien » et par « on ». S'il s'agit de défendre d'abord les libertés d'expression, de conscience, de circulation ou d'association, ainsi que les droits fondamentaux tels que les droits à la propriété et à la vie privée, leur limitation peut s'avérer problématique dans un État de droit. Et la question de « son propre bien » n'étant pas celle du « Bien » lui-même, celui-ci peut n'exprimer que des intérêts particuliers, sous couvert d'universalité.

Frédéric Nietzsche montre, dans Par-delà bien et mal, les problèmes que pose l'exaltation, dans nos sociétés occidentales contemporaines, du « bien-être et de la sécurité » comme principes veules ou comme produits substitutifs au bien suprême lui-même. Le philosophe de Rocken a en effet des mots très durs contre ce qu'il nomme « le bonheur du troupeau qui pâture sa prairie, dans la sécurité, le bien-être, l'universel allègement de l'existence. » [§44] Enfin qui ou quoi est fondé à restreindre les libertés ? Le pouvoir, l’État, l'oligarchie, le peuple ? Et sur quelles bases, en vertu de quoi et selon quels objectifs ? Qu'est-ce qui commande, au fond, à ces limitations, les passions ou la raison ? Car, comme y insiste Baruch de Spinoza dans son Traité théologico-politique, la fin de l’État est précisément de garantir les libertés, et non pas de les annuler, ni de transformer les individus en bêtes, en somnambules ou en automates.

Gouverner par la peur, en particulier au moyen de la peur de la mort, n'a jamais constitué une politique affranchie des passions, bien au contraire, et il en va de même du gouvernement au confort, malgré leur efficacité pour imposer des lois liberticides.

La force de l'exploitation de ces passions d'affolement et de contrition tient au fait qu'elles facilitent l'obéissance, qui fortifie en retour le commandement et qui manifeste in fine la supériorité jouissive d'une volonté sur une autre, bref la domination. [§19] 

À tout prendre, en période de crise et d'orage, une relecture du Prince de Nicolas Machiavel est de nature à nous rappeler à la réalité du fait que la politique est séparée de toute morale, qu'elle est affaire de ruse et non de vertu, qu'elle n'a d'autre souci que la conservation du gouvernement, quitte à faire usage de l'accablement, de la violence, de la manipulation. En ce cas, l'expression « son propre bien » semble convenir aux intérêts du pouvoir lui-même et, dans un monde déchiré, les « libertés » ne sont jamais que celles qui résultent de l'établissement du droit par celui qui sait s'imposer ou rassembler. Thomas Hobbes reprendra cette idée très moderne en l'immortalisant sous cette sentence bien connue : « La doctrine du juste et de l'injuste est débattue en permanence, à la fois par la plume et par l'épée. » [p.195] Enracinant la question du juste et du politique dans la problématique nodale du désir, il montre ainsi qu'il n'existe pas de vérités politiques comme il y a des vérités géométriques : si celles-ci sont contemplatives et désintéressées, celles-là sont particulières et intéressées.

La pantopie pénale

L’accès des rues est réglementé et la police contrôle, à grand renfort d’hélicoptères et de drones équipés de caméras thermiques, sans hésiter à verbaliser. Les villes deviennent-elles carcérales ?
En ce qui concerne les prisons, sur lesquelles vous avez publié plusieurs ouvrages, en quoi ce confinement aggrave-t-il l’emprisonnement ?

Il est à remarquer que l'obligation de confinement à domicile, sous peine de sanction pour manquement, a pour corollaire patent de transformer un lieu de vie, normalement habitable ou épanouissant, en succursale carcérale, en une prison au plus près de soi.

Alors même que la propriété initiale de la maison comme domus ne caractérise pas un lieu d'existence contraint, ni la condition d'une négation de la vie collective, les règles de confinement domiciliaire tendent à créer un climat anxiogène et pusillanime, à pousser les individus à se suspecter les uns les autres comme étant une menace, à appauvrir les relations interpersonnelles et intrafamiliales, à faire perdre de vue la correspondance réciproque qui s'institue entre le dedans de l'habitation et son dehors.

Une habitation qui se ferme à ce qui lui est extérieur n'est plus que tombeau et nuit.

Qui refuserait d'admettre que, au nom du confinement, la présence policière dès le pas de sa porte n'est rien que malheur ? À cet égard, il est pour le moins significatif que la mesure politico-sanitaire du confinement s'inspire, dans son principe d'organisation et de fonctionnement, ainsi que dans ses effets, du dispositif de la surveillance électronique pénale. Si, s'agissant de ce dispositif, le législateur a, en France, sur un axe partant des débats parlementaires qui ont précédé son instauration légale, en 1997 jusqu'aujourd'hui, évolué quant à sa dénomination, s'il l'a baptisé tantôt l' « assignation à résidence sous surveillance électronique » (ARSE), tantôt le « placement sous surveillance électronique » (PSE), tantôt encore, depuis la loi du 23 mars 2019, la « détention domiciliaire sous surveillance électronique » (DDSE), il est intéressant d'ajouter à ces rappels qu'il résulte d'une décision de DDSE l'entrée du porteur du bracelet pénal dans la statistique des personnes écrouées, au même titre que les personnes incarcérées, plus particulièrement ici sous la curieuse désignation de la catégorie de l' « écrou liberté ».

De plus, sur le terrain de l'exécution des peines, la mise en œuvre de la surveillance électronique a entraîné l'exportation du métier de surveillant, pourtant initialement dédié aux seuls établissements pénitentiaires, à l'extérieur même des enclos que ceux-ci délimitent spatialement. Voilà des signes tout particulièrement révélateurs d'un certain mouvement d'externalisation de la forme carcérale vers la vie libre. C'est pourquoi, de même qu'il n'est pas inconséquent de douter de la valeur de la surveillance électronique comme modalité d'aménagement de peine qui donne authentiquement le change à une détention, de même il se peut que l'on s'accorde à regarder l'application des mesures de confinement comme le déplacement de la forme carcérale, désormais mobile ou liquide, jusqu'en milieu libre, et, au bout du compte, comme le moyen de faire prévaloir le droit pénal sur le droit civil. Au point que la question de la population pénale pourrait maintenant s'examiner à la lueur du processus d'accélération de l'excroissance du modèle carcéral au sein de la collectivité et des villes.

Aussi n'est-il pas inutile de soulever, à de nouveaux frais, la question de savoir si la vocation présente d'un certain contrôle social, quelque judiciaire ou politique que soit sa nature, n'est pas de favoriser le développement de ce que nous nommons la pantopie pénale, entendue comme l'expression, à l'intérieur de la vie sociale, du mouvement réel de la dilution du statique dans le dynamique, du clos dans l'ouvert, en rendant le monde libre coextensif à la prison ? Comparablement à la dualité des ondes et des corpuscules qui, bien qu'irréductibles les unes aux autres, entrent dans la composition de certains phénomènes physiques, l'élément de liberté et celui de réclusion semblent désormais, malgré leur hétérogénéité, cohabiter dans une même structure, se jouer l'un de l'autre, conduisant au constat de l'aggravation de l'érosion institutionnelle et sociétale touchant l'en-commun, les conditions de travail, le sens des relations de confiance en autrui, en l'avenir.

L’hypersurveillance

Le déploiement de la data-surveillance à différents degrés dans le monde – du traçage des personnes contaminées en Corée du Sud, à la géolocalisation par téléphone de la population en France – est un pas de plus vers une société d’hypersurveillance dénoncée en son temps par Michel Foucault et Gilles Deleuze, quelles sont vos craintes ?

Les craintes ou les réserves que nous sommes à même d'énoncer à l'égard du développement continu de ces technologies de surveillance de masse viennent des implications considérables qui en résultent sur les libertés individuelles fondamentales. Disons que la plus grande circonspection s'impose parce que ces dispositifs tentaculaires touchent  tout ce qui a trait, d'une part, à la liberté politique et citoyenne, et, d'autre part, à la liberté individuelle, y compris celle du consommateur, par conséquent pas seulement celle du citoyen, qui reste pourtant centrale, et enfin à la sphère privée et intime, au registre de la subjectivité et de ses multiples nœuds.

Les philosophes du pouvoir comme Michel Foucault et Gilles Deleuze ont attiré l'attention sur les mécanismes par lesquels s'installent progressivement, presque l'air de rien, ce genre de dispositifs de contrôle, et ont montré leur indexation sur la logique panoptique : l'un des traits essentiels de l'hypersurveillance tient en effet à la participation, active ou passive, d'une grande partie des membres de la vie collective à cet assujettissement de masse.  Ainsi le meilleur moyen de coloniser le quotidien des gens par des mécanismes de contrôle renforcé et global consiste-t-il à solliciter non pas seulement leur approbation, mais leur contribution active, comme s'ils devaient y travailler d'arrache-pied sans rémunération. Et, dans ce but, le recours à la « peur de la mort » et à « la promesse douce du confort matériel » se présentent comme des stratégies de pouvoir très efficientes.

Sur cette base, le problème que pose la propagation du coronavirus (covid – année 2019) et la manière dont les gouvernants le gèrent offrent potentiellement une illustration des conditions optimales d'acceptation et d'application par la multitude de ce genre de dispositifs, tels que ceux relevant du projet de loi StopCovid par tracking et  géolocalisation. À quoi il est important d'ajouter que, si l'un des risques que fait courir l'ère de l'hypersurveillance est celui de la normalisation des conduites et, partant, la consternante conformité des comportements des uns par rapport aux autres, le pire à redouter réside sans doute dans la conséquence d'un renoncement à une sorte de droit à l'oubli. Il y a lieu en effet de garder présent à l'esprit que, dans la notion de contrôle, se trouve l'idée de rôle, entendu en son sens premier, c'est-à-dire comme feuille de papier. Le rôle tient lieu de document ou de fiche où l'on consigne un certain nombre d'informations destinées à favoriser la surveillance des individus.

À l'origine, le registre tenu possédait un second exemplaire, qui servait non seulement à conserver les notes collectées en cas de perte ou de vol du premier registre, mais à renforcer la vigilance sur le contenu et la valeur des informations réunies : les deux registres devaient être identiques l'un à l'autre.

On voit par là comment le contrôle repose sur la capacité d'emmagasiner des informations sur des supports inaltérables ou reproductibles.

Ainsi les géants de l'Internet, comme Facebook ou Google par exemple, possèdent-ils un équipement sophistiqué capable de stocker une quantité phénoménale de données et veillent-ils à recourir, en doublon, à plusieurs ordinateurs pour traiter celles-ci, en cas de panne de l'un d'entre eux. Autrement dit, dans la notion de contrôle, se dégage l'idée de ce qui est « contre », c'est-à-dire de ce qui est « à côté », « en double » ou « en relais » de l'indication du rôle lui-même. Il en résulte non seulement que les données sont indéfiniment enregistrées, mais qu'elles peuvent faire l'objet d'un traitement automatisé permettant de réaliser des recoupements minutieux entre elles, en matière de lieux, de dates, d'événements et de relations qui concernent la vie multidimensionnelle des gens, et ceci à la vitesse de la lumière. Ce qui compte dans l'hypersurveillance, c'est la double procédure  à la fois « infinitésimale » et « globale » du contrôle.

Propos recueillis par Martin Paquot

À lire

Tony Ferri, Pouvoir et politique pénale. De la prison à la surveillance électronique, Paris, Libre et Solidaire, 2016.

Tony Ferri, Libre et condamné. La détention en milieu ouvert en question, Paris, Libre et Solidaire, 2019.

Bibliographie

Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, « Folio/Essais », Paris, Gallimard, 2016.

Thomas Hobbes, Le Léviathan,  « Folio/Essais », Paris, Gallimard, 2000.