Du lisible au visible

« Les Furtifs » d’Alain Damasio

Maxime Lerolle | 23/01/2020

Introduction

Avec Les Furtifs, son troisième roman, l’écrivain français Alain Damasio peint l’effroyable tableau d’une France bradée aux multinationales. Mais heureusement, des chemins de traverse, qui empruntent tous les pistes animales, dessinent de salutaires échappatoires.

La France au milieu du XXIesiècle. Ses villes privatisées par les grandes marques, ses citoyens heureux d’être fliqués et ses zones où l’on résiste à l’emprise totalitaire du capitalisme postmoderne. Après la dystopie (La Zone du Dehors) et l’utopie (La Horde du Contrevent), Alain Damasio imagine avec son troisième roman, Les Furtifs, comment créer des utopies concrètes au milieu de la société la plus contrôlée qui soit.

La solution ? Retourner à la source du vivant.

Quelques échappatoires au capitalisme de surveillance existent déjà. Dans les campagnes, des zadistes investissent la moindre île, le moindre village, la moindre parcelle de terre que les multinationales qui ont racheté le pays n’estiment d’aucune valeur. Dans les villes, des collectifs militants comme l’Intersticielle et la Traverse réinvestissent les recoins de métropoles post-modernes soumises au diktat de l’architecture mono-fonctionnaliste tandis qu’un autre, la Céleste, pareille aux oiseaux, fait des toits des bâtiments un espace de liberté.

Mais ces niches ne parviennent pas à ouvrir des brèches dans la tech society. Leur fait défaut une énergie, la « niaque » chère à Damasio. Et ce manque, les militants, conduits par Lorca, Sahar, Saskia et Aguero, l’apprendront auprès des furtifs. 

Invisibles au regard mais pas à qui sait prêter l’oreille, ces créatures polymorphes se glissent dans tous les plis et replis du pays. Jusqu’alors, une unité militaire d’élite les traquait, persuadée que leur mode de vie hors-normes menaçait la stabilité nationale. À juste titre. Métabolisant sans cesse leur environnement et le modulant à leur guise, les furtifs figurent un espace insaisissable, car toujours en mouvement, esquivant sans cesse la redoutable catégorisation. 

« Voir, c’est pouvoir », comme dit Saskia. Et nommer, c’est déjà enfermer. Alors, plutôt que de les capturer d’un mot, Damasio déploie toutes les possibilités linguistiques à sa disposition pour décrire l’infinité de leurs talents. Graphie, poésie, chant, slam… l’audace créative rejoint l’audace politique, toutes deux nourries à la source des furtifs.

Quelles leçons tirer d’une pareille fable ? Quantité. On pourrait les regrouper comme suit : pour vivre heureux dans l’empire de la surveillance, se cacher ne suffit plus. 

À nous de penser et d’agir en animaux que nous sommes afin de brouiller la logique des algorithmes, perturber le contrôle des statistiques et déconcerter l’ordre numérique.

À nous d’apprendre de nos compagnons animaux pour mieux reconquérir ensemble nos territoires.


Alain Damasio (2019), Les Furtifs, La Volte, 687 pages, 25 euros.