Dans le miroir du passé

Sandhills, Nebraska : le berceau de la construction en botte de paille

Roger L. Welsch | 2/03/2020

Introduction

Construire une maison en paille, vous n’y pensez pas ! Le vent va en disperser les brins, l’incendie les réduire en cendres et la pluie les pourrir ! Pourtant, l’on dénombre 5000 bâtiments en paille en France, et l’on s’apprête à fêter le centenaire de la maison Feuillette, toujours debout – et fière – à Montargis. La construction en paille a déjà une longue histoire. C’est dans les Plaines nord-américaines où les pionniers, ne disposant ni de bois ni de pierre, édifièrent, pour la première fois, maisons, granges et écoles en botte de foin.
Le folkloriste Roger L. Welsch enquête, à la fin des années 1960, dans les Sandhills (Nebraska), berceau de la construction en botte. Son article publié en 1970 par une revue folkloriste de Pennsylvanie est repris partiellement en 1973 par Lloyd Kahn dans le fameux Shelter, véritable bestseller foisonnant d’architectures vernaculaires et autoconstruites – mais il est curieusement absent de la traduction-adaptation française de Pierre Gac, Habitats (Alternatives et Parallèles, 1977). Nous traduisons et publions ici pour la première fois en français la version intégrale.

Le grand désert américain

Les migrants qui ont répondu aux Homestead Acts de 1841 et de 1852, ont trouvé dans les Plaines du centre-nord des États-Unis un territoire encore plus désolé et hostile que ce qu’ils avaient pu imaginer dans leur plus noir cauchemar. La méconnaissance généralisée de cette zone au nord du Kansas, entre les montagnes Rocheuses et la rivière Missouri, est nourrie par les prospectus affriolants des spéculateurs fonciers, des compagnies ferroviaires et des recruteurs. Ces idées-fausses se perpétuent encore aujourd’hui malgré l’augmentation de l’alphabétisation et le développement des communications et des transports de masse ; mesurez alors ce que pouvait être la naïveté du pionnier du XIXe siècle.

Il est aujourd’hui en vogue, aussi bien parmi les habitants des Plaines du Nord que parmi les historiens et les géographes, de se moquer des premières descriptions de Lewis et Clark, du major Stephen H. Long, ou de Zebulon Pike qui appelaient les Plaines « le grand désert américain ». Mais ce surnom n’était pas donné par ignorance : pour les pionniers et les voyageurs, les Plaines avaient toutes les caractéristiques de ce qu’un désert devait être. Elles étaient nues de ces arbres auxquels ils étaient si habitués. Les quelques touffes d’herbes grasses ne faisaient que peu de différence pour ces gens venus des régions forestières du centre et de l’est des États-Unis ou d’Europe du Nord. Ici les arbres étaient si rares qu’ils servaient de repères dans le paysage – certains portaient même un nom.

La perception initiale de leur environnement par les pionniers ne peut être altérée quoique depuis le XIXe siècle des régions plus sèches ont été découvertes, que la terre s’est révélée fertile, que les zones sans arbre sont dorénavant rares et que, d’après les nouveaux standards des précipitations, seuls quelques comtés peuvent être qualifiés de semi-arides.

Indiens nomades, invasion de sauterelles, feux de prairie, tornades, serpents venimeux, absence de matériaux de construction étaient autant de preuves pour les pionniers qu’ils s’installaient dans un désert. Mais peu importe comment on qualifiait ce territoire, tout le monde doit admettre que les conditions de vie y étaient dures et que les techniques mises en œuvre pour les améliorer étaient ingénieuses et efficaces.

La maison en motte

Une maison en motte ou sod house dans la prairie [Source inconnue] – Le lycée Lakeland est construit en motte en 1934 près d'Ainsworth (Nebraska) [NSHS RG3183.PH4-5]

La construction d’une maison était un problème bien particulier, essentiellement parce que l’édification d’un habitat permanent représentait une condition obligatoire pour entériner la propriété d’un terrain selon les règles de la colonisation.
La pierre uniquement disponible dans l’extrême est des Plaines, le long du Missouri, n’était utilisée qu’aux alentours des carrières puisque le réseau de transport était fort peu développé. S’il y avait bien de l’argile à brique, manquait le combustible pour la cuisson. Et si on trouvait dans quelques endroits comme le long de Pine Ridge, à la frontière entre le Nebraska et le Dakota du Sud, suffisamment de bois pour la construction, cela restait exceptionnel.

La réponse au problème de la construction fut la sod ou « motte ». Les premiers colons, à l’instar des Mormons en 1846, ont établi des abris grossiers, mi-motte mi-terrier. D’abord conçus comme habitat temporaire, ils ont développé par la suite une technologie traditionnelle pour la construction de maisons en motte permanentes et confortables – nombre d’entre elles sont toujours debout 80 ans après leur édification.

Jusqu’à ce que les maisons à ossature, plus prestigieuses et pourtant moins adaptées confinent l’emploi des mottes aux constructions temporaires, une « maison » dans les Plaines désignait une « maison en motte », une sod house.

Bien que les mottes ont continué à être utilisées au XXe siècle (la maison la plus récente que j’ai pu localiser date de 1940), après 1890 ou 1895, elles ont cessé d’être le seul et unique matériau disponible. Les terres étant dorénavant occupées, le chemin de fer s’est étendu et le bois de charpente a pu être acheminé. La construction en ossature devient la construction de prestige, abandonnant les « charrues à découpe » (également appelées « sauterelles ») à la rouille derrière les granges, et les mottes au mépris.

La maison en botte

En 1904, de nouvelles terres dans le Nord-Ouest du Nebraska sont ouvertes à la colonisation en vertu d’une loi proposée par Moses Kinkaid, député dudit État. Les Sandhills – un vaste désert de dunes couvertes d’herbes – constituent une large part de ces terres. Elles concentrent toutes les difficultés des précédentes concessions en les amplifiant : une terre encore moins boisée et un climat encore plus hostile. De plus, le sol sableux offre de bien piètres mottes pour la construction : quand elles ne se désagrègent pas pendant le découpage et la manipulation, elles ne manquent pas de s’effondrer une fois mises en œuvre dans le mur. Le cheval, que l’on préfère pour les travaux de la ferme et le transport, a remplacé le bœuf pourtant plus adapté au découpage des mottes ; et la charrue dédiée à cette tâche a disparu, tout comme, dans une certaine mesure, les savoir-faire indispensables à la construction en motte. Ainsi a-t-il été nécessaire d’imaginer de nouvelles techniques et outils pour bâtir sa maison.

Une botteleuse fixe actionnée par une paire de chevaux [extrait D. Bainbridge, A. S. Steen, B. Steen, The Straw Bale House, Chelsea Green Publishing Company, 1994, p.2]

L’herbe sauvage et le foin domestique étaient et sont toujours les plantes les plus répandues des Sandhills. Elles sont fauchées et gerbées pour un emploi sur place ou dans la ferme voisine ; un transport plus long nécessitant de les mettre en botte. Les premières botteleuses sont apparues dans les années 1850 et sont communément utilisées dans les années 1890. Entretemps, les compagnies ferroviaires ont refusé de transporter le foin en vrac (1). Aussi était-il inévitable qu’un colon désespérant d’un matériau de construction disponible et bon marché considère les grosses et solides bottes de foin comme une solution. Bientôt la botte de foin devient un matériau de construction non négligeable. Sans jamais surpasser la motte, elle sera néanmoins largement connue et utilisée à travers les Sandhills.

L’enquête

Pendant deux ans, j’ai rassemblé des informations sur les bâtiments en botte. Cet article est le résultat de cette enquête. J’ai récolté des données précises sur une quarantaine de bâtiments, des renseignements plus généraux sur une vingtaine d’autres et des indications très approximatives sur dix ou quinze supplémentaires. Il n’est pas très « universitaire » d’être aussi vague, mais c’est une précaution nécessaire pour rester honnête. En effet, j’ai dû grandement m’appuyer sur des descriptions orales de bâtiments disparus. De plus, à cause des caractéristiques des Sandhills mentionnées ci-dessus – grandes distances et manque cruel de routes et de repères –, il est difficile de s’assurer que deux descriptions différentes correspondent bien à deux maisons différentes.

La réalité géographique des Sandhills m’a contraint à me reposer sur des rapports épistolaires et oraux pour de nombreux bâtiments encore utilisés. Imaginez des régions, plus grandes que l’État du Delaware, sans route goudronnée !

Les constructions en botte du Nebraska [Roger L. Welsch, « Sandhill Baled-Hay Construction », dans Keystone Folklore Quaterly, Spring Issue, 1970, p33]

Alors que je tentais de rejoindre une grange en botte de foin d’une ferme située à 15 miles d’une route carrossable – c’est-à-dire, 15 miles de la plus proche route de terre où passe périodiquement une décapeuse – j’ai rencontré l’épouse du fermier qui y vit. Elle revenait de chez le docteur voisin, à 155 miles de là, et m’a dit qu’à moins de me procurer un 4x4, un avion ou un cheval, je n’avais aucune chance de parvenir à sa ferme.

Une autre fois, alors que je me rendais dans une maison au nord de Stapleton, Nebraska, j’ai trouvé ma route – deux traces de pneus ondulant au gré des collines – barrée par une mare certes peu profonde mais très large. Me demandant si j’allais oser ou non la franchir, un pick-up est arrivé à travers champs, j’ai donc demandé à son chauffeur à la peau parcheminée si je pouvais traverser en voiture : « vous pouvez, a-t-il plaisanté, si vous en avez fini avec votre voiture ». Il m’a ensuite guidé à travers la prairie jusqu’à la maison que je cherchais, tout en mentionnant une autre maison en foin 12 miles plus au nord que je devais pouvoir rejoindre hors-piste « en ne coupant et retendant derrière moi que trois ou quatre clôtures barbelées. »

Ces maisons sont difficiles à repérer parce qu’elles n’ont rien de notable, leur seule caractéristique évidente est l’épaisseur de leurs murs. De nombreuses sociétés historiques n’ont pas connaissance des maisons en foin de leur territoire tout simplement parce qu’elles n’ont en tant que telles aucune valeur « historique » et ne sont pas assez vieilles pour être considérées comme « patrimoine des pionniers ». La plupart des gens qui vivent aujourd’hui dans des maisons en motte sont fiers de cette distinction, mes articles et mes appels à témoignage dans les journaux régionaux ont d’ailleurs suscité davantage de réponses de voisins de maisons en botte plutôt que d’habitants.

En dépit de ces difficultés, j’ai visité dix maisons et rassemblé des photographies de dix autres ; des descriptions de qualité variée allant de vagues et générales à précises et détaillées complètent mes sources. À chaque fois que mes conclusions sont approximatives, j’essaierai de l’indiquer.

Construire en botte

Une grange [Lloyd Kahn, Shelter, Shelter Publications, 1973, p.70]

La plupart des bâtiments en botte de foin ont des fondations en béton et des planchers en bois ou en béton. Des sacs de ciment sont transportés par-delà les collines en chariot et le sable est disponible partout (un bâtisseur à l’extérieur des Sandhills a utilisé de la sciure à la place du sable – une expérience qui s’est révélée immédiatement désastreuse). Ces sols en béton ont suscité des souvenirs précis de deux de mes informateurs : « je me rappelle très bien ces matins d’hiver pieds nus sur ce plancher… » (2) et « [la maison] était construite sur un sol en ciment, chaque plat que je lâchais se brisait en douzaine de morceaux. » (3)

Des bâtiments dont j’ai pu identifier la forme, la moitié adoptent un plan carré, un tiers rectangulaire, un d’entre eux circulaire, un autre en « T » et le reste en « L ».

Un des grands avantages de la maison en foin est que le meilleur foin pour la construction est le pire pour l’alimentation, et donc le moins cher. Le foin de la fin de l’automne, dur et ligneux, est aussi le plus solide en botte et constitue les murs les plus inébranlables. Le bas coût est à l’évidence un critère important pour l’homme venu s’installer sur les concessions « Kinkaid » si bon marché.

Dans un cas, deux problèmes sont résolus d’un coup : « Ma famille a acheté une ferme 9 miles à l’ouest de Bridgeport (Nebraska) en décembre 1912 : il y avait une maison en motte et beaucoup d’herbes qui roulent coincées dans les clôtures, et mon père avait une botteleuse, aussi a-t-il mis en botte l’herbe qui roule et construit une belle maison de deux pièces. » (4)

La maison de Chuck et Mary Bruner, à Douglas (Wyoming) est auto-construite en 1949 sur le modèle d'un magasin de Glendo (Wyoming) en maçonnant les bottes comme des briques. 70 ans plus tard, Chuck y vit toujours [Source inconnue]

Les bottes, d’une section d’un pied [environ 30 centimètres, NdT] sur un pied et demi voire deux pieds pour une longueur de trois à quatre pieds, sont empilées comme des briques, en quinconce, sur une épaisseur. D’après les quelques bâtiments où j’ai pu voir les bottes, des photos de chantier et des descriptions, il semble que du mortier ne soit utilisé que dans la moitié des cas ; les bottes sont sinon simplement posées les unes sur les autres. Lorsque le ciment industriel n’est pas disponible ou trop coûteux, un substitut maison est employé : « ils scellaient les bottes avec un mortier composé de deux volumes de gumbo [terre argileuse de type vertisol, NdT] et d’un volume de sable, abreuvé de suffisamment d’eau pour obtenir une pâte bien épaisse. » (5)

Des baguettes de bois de quatre à cinq pieds de long (parfois des tiges de fer) sont enfoncées dans les bottes afin de les maintenir solidaires les unes des autres et ce, même lorsque qu’un mortier a été utilisé. La lisse haute et la charpente sont aussi fixées aux bottes supérieures à l’aide de baguettes et de piquets.

La maison Martin-Monhart est construite en 1925 près d'Arthur (Nebraska) avec un toit en croupe et une double fenêtre [Source inconnue]

Le toit est chaîné, couvert de bardeaux de cèdres ou de tuiles d’amiante importés dans les Plaines par bateau en gros fagots maintenus par du fil de fer. Sur les maisons documentées, la moitié ont un toit pyramidal (c’est-à-dire un toit en croupe dont les pans montent de tous les murs et se rejoignent en un point au centre de la maison), un tiers un toit à pignons, un sixième un toit en croupe simple, deux ont un toit à comble brisé. Le plus commun des toits adopte donc une variante du toit en croupe – très courant aussi dans les maisons en motte du Nebraska sous le nom de soddy roof. Ce n’est pas par hasard : le toit en croupe permet d’avoir des murs à la fois bas et d’une même hauteur – une qualité très importante car une haute pile de bottes en pignon risque de s’effondrer pendant le tassement de la maison, quelle que soit la régularité des bottes et le soin apporté à leur mise en œuvre. Les bâtisseurs de toit à pignons contournent le problème en comblant le pignon non avec des bottes mais avec du bois. Une autre difficulté de ce toit est la coupe des bottes ou le remplissage de la jonction entre la botte, bien d’équerre, et la charpente, inclinée. Le toit en croupe évite tous ces problèmes.

Par ailleurs, à moins d’être généreux sur les solives et ainsi fournir un solide raccord aux fermes du toit, une pression latérale s’exercera sur les murs – qui, par ailleurs, résistent très bien aux forces verticales – qui se déformeront et tomberont si les chevrons poussent contre eux. Le toit en croupe nécessite lui aussi des solives, mais si la lisse haute est fixée solidement aux coins de la maison, elle formera un cadre fermé et réduira les sollicitations horizontales.

Les cadres des portes et des fenêtres sont posés à mesure que les murs sont élevés autour d’eux. Les botteleuses permettent de faire des bottes de n’importe quelle longueur : soit sont spécialement façonnées des demi-bottes destinées à buter contre les menuiseries, soit sont déliées, coupées et reficelées les bottes. Des chevilles sont enfoncées, à travers des trous percés dans les cadres, dans les bottes voisines. Portes et fenêtres sont toujours de fabrication manufacturière, et systématiquement posées à l’extérieur afin d’offrir un endroit commode à l’intérieur de la maison pour poser livres, plantes ou décorations. Si les fenêtres étaient installées à l’aplomb intérieur du mur, on m’explique que l’eau stagnerait, imprégnerait l’appui jusqu’au foin et entraînerait une putréfaction. L’épaisseur du mur réduit considérablement l’angle par lequel les rayons du soleil peuvent pénétrer la maison, aussi (et c’est également le cas pour les maisons en motte) l’ouverture des fenêtres est biseautée ou bien deux fenêtres sont placées côte à côte.

Construire en botte [Roger L. Welsch, « Sandhill Baled-Hay Construction », dans Keystone Folklore Quaterly, Spring Issue, 1970, p18]

On laisse les murs se stabiliser quelques mois avant de les enduire et poser les fenêtres. Quand le foin est sec, on enfonce horizontalement de petites fiches dans les bottes, sur lesquels on agrafe une maille métallique ou grillage à poule avant d’appliquer du stuc ou du ciment à l’extérieur, et du plâtre en enduit ou en plaque à l’intérieur. Un bâtisseur dressait la maille sur les bottes en plaçant des fils entre elles pendant l’édification des murs, puis tirait dessus depuis l’intérieur de la maison pour coller le grillage à poules contre le mur. Selon les ressources financières de la famille, l’enduit était industriel ou fait-maison à partir de sable et de boue alcaline raclée sur les berges ou le lit peu profond des lacs souvent asséchés des Sandhills. Dans un quart des maisons que j’ai pu examiner sur ce point, l’enduit est directement étalé sur les bottes sans lattis ou maille intermédiaire.

L’intérieur des murs est parfois peint et plus souvent tapissé, comme c’était l’habitude dans les maisons à ossature de l’époque. Les murs d’une maison visitée et d’une autre documentée sont lambrissés sur 3,5 pieds de haut. Les parois intérieures sont en ossature légère – jamais en botte sauf si la maison originale a été agrandie.

Motte versus botte

Alors que plusieurs des bâtiments répertoriés sont des hangars ou des granges, rares sont les maisons en botte qui ont des dépendances en botte également. Bien qu’on ne me l’ait jamais aussi clairement expliqué pendant cette enquête que pendant la précédente consacrée aux maisons en motte, je soupçonne le même rapport entre la grande efficacité du foin (ou de la motte) et l’onéreuse et néanmoins prestigieuse inefficacité de la construction à ossature dans les Plaines. Les habitants et bâtisseurs de maisons en motte me disent que le bois est juste bon pour les animaux tandis que les humains méritent le confort fourni par la motte, c’est-à-dire chaud en hiver (d’autant plus important que le combustible est rare), et frais en été (d’autant plus vital que la température pointe chaque jour d’été au-dessus des 38°C et qu’il n’y a pas d’arbres pour faire de l’ombre à la maison).

Les maisons en botte et en motte présentent quelques inconvénients : des murs non-enduits par exemple sont un bon terreau pour les puces. Un instituteur, qui passa la nuit dans une maison en foin propriété du père d’un de ses élèves, raconte que la nuit fut agitée et ironise que le chauffage d’une maison en botte est partiellement réalisé par l’exercice constant des habitants qui se grattent et claquent des puces à longueur de journée. Un avantage de la maison en botte est la relative légèreté de ces murs comme nous l’indique un pionnier qui a habité les deux types de bâtiments : « La maison en motte à cause de son poids est un peu plus difficile à entretenir qu’une en botte. Le sol en dessous gèle et dégèle sans se stabiliser, aussi portes et fenêtres sont-elles désaxées. » (6)

Comme on peut s’y attendre, le feu est un risque spécifique à la maison en foin. Une des qualités supérieures de la maison en motte est sa résistance au feu, d’autant plus appréciable que les feux de prairie sont redoutés par les fermiers des Plaines. Bien que la fumée, l’odeur et les bêtes en fuite alertent les pionniers du feu qui approche, les flammes, poussées par le vent, volent plus vite qu’un cavalier ne galope, et font des ravages chez celui qui n’est pas équipé de coupe-feu et de toiles humides prêtes à être claquées sur les étincelles sauteuses. Bien que les feux de prairie ne soient plus un danger permanent dans les étendues de l’Est, plusieurs maisons ont tout de même été dévastées : le tendre et sec brin, nous rapporte-t-on, brûle avec une effrayante rapidité.

L’âge d’or

Avec son esthétique « moderne » et ses deux niveaux, le Lone Oak, à quelques miles à l'ouest de Lincoln (Nebraska) détonne. Il semble que les bottes de paille, empilées et généreusement maçonnées les unes sur les autres, soient porteuses. Jusqu’en 1958, le rdc servit de restaurant, et l’étage, de salle de bal (370 m2). Il changea par la suite plusieurs fois de propriétaires, de noms et d'occupations jusqu'à sa démolition en 2012 [Lincoln Journal Star, 1958]

À ma connaissance, le bâtiment en foin le plus ancien est une école bâtie en 1886 à Bayard (Nebraska), le plus récent est une salle de danse construite peu après la seconde Guerre Mondiale, probablement en 1946. Ce-dernier est une anomalie, étant le seul bâtiment en foin du Nebraska à l’est des Sandhills, à environ 8 miles à l’ouest de Lincoln. Le dernier bâtiment traditionnel construit date de 1939. L’apogée de la construction en botte s’étire de 1900 à 1935. Toutefois, un numéro de 1960 de Grassland News, un journal de l’entreprise de machines agricoles New Holland, rapporte qu’une église vient d’être construite en Alberta (Canada) à l’aide d’un botteleuse New Holland.

L'église en paille de Bad Heart, Alberta (Canada) est construite en 1954 sous la houlette du prêtre-architecte Francis Dales. Elle existe toujours [Beth Sheehan, South Peace Regional Archive]

Un bénéfice supplémentaire et inattendu de la construction en foin s’est révélé lorsqu’on a rasé quelques maisons : les fermiers ont été étonnés de voir leur bétail délaisser leur vert pâturage pour manger des bottes vieilles de 50 ans, parfois directement sur le mur de la maison abandonnée. Il semble improbable que le foin s’améliore avec l’âge. Dave Stephens, un géographe de l’université du Nebraska, suggère que les bottes contiennent une herbe douce endogène de la prairie que le bétail a depuis intégralement brouté des pâturages. C’est tout à fait vraisemblable, puisque dans la même région, dans les réserves indiennes du Dakota du Sud voisin où le surpâturage fut moindre, l’herbe douce continue de pousser et est récoltée par les Sioux pour des amulettes et des remèdes.

Très éloigné du style « Nebraska », le manoir du Dr. Burritt est construit en 1936 avec une structure poteau-poutre bois et un remplissage paille. Le jour de l'emménagement un incendie le ravage, il est reconstruit en 1938, toujours en paille, mais avec une structure en béton et une couverture en fibro-ciment. Il abrite aujourd'hui un musée et des salles de réception [Source inconnue]

Le foin en vrac

Un autre type de construction bien différente et néanmoins en foin doit être mentionné ici afin d’éviter toute confusion entre les deux. Plusieurs de mes sources ont répondu à ma demande d’informations sur les constructions en botte de foin par des informations sur des bâtiments en foin tassé. Les plus grossiers d’entre eux, que l’on retrouve d’un bout à l’autre du Nebraska, sont des structures brutes faites de perches, de branches ou de vielles poutres, et recouverte de paille ou foin en vrac. Elles sont toujours temporaires – deux ans au maximum – et pas très pérennes puisqu’un bon coup de vent suffit à dépouiller la structure de son manteau. C’est peut-être ce genre de construction que Edwin Tunis essaie d’illustrer à la page 160 de son livre Frontier Living  (Cleveland and New York, World Publishing Company, 1961).

Vernon Goranson de Gurley (Nebraska) nous fournit une description détaillée de la construction d’un tel cabanon en foin :

« On plante des traverses de chemin de fer dans le sol sur deux pieds de profondeur et huit pieds d’intervalle ; leur hauteur est similaire à celle du poteau de clôture. On fiche une seconde rangée parallèlement à la première à deux pieds de distance. Ensuite on cloue des planches ou du grillage à l’intérieur des traverses afin de former une paroi. On relie deux à deux le sommet des traverses avec du câble n° 9 afin qu’elles ne s’écartent pas lorsqu’on remplira le mur de paille. On dresse une autre rangée de traverses au centre du cabanon sur laquelle on appuie d’autres traverses reposant transversalement sur le mur périphérique à la manière des chevrons sur un toit, mais sans les pentes. On les recouvre ensuite de grillage avant de tapisser entièrement la structure de paille en vrac. » (7)

Construire avec du foin en vrac, d'après un dessin de Vernon A. Goranson [Roger L. Welsch, « Sandhill Baled-Hay Construction », dans Keystone Folklore Quaterly, Spring Issue, 1970, p27]

De plus amples détails et quelques variations intéressantes nous sont indiqués par Robert Beckenhauer de Wayne, Nebraska :

« … J’ai utilisé comme poteaux des traverses de chemin de fer placées tous les 8 pieds. Cet abri faisait 20 pieds par 32. J’ai acheté des perches de pin au gars de Pine Creek, j’en ai fixé une partie au sommet des traverses, et posé les autres par-dessus l’abri comme chevrons. J’ai alors tiré du fil de fer sur les côtés Nord, Ouest et Sud et posé d’autres fils au-dessus des solives. Cet abri a une toiture plate à six pieds du sol (poteaux de 8 pieds enfoncés de 2 pieds dans le sol), soit suffisamment haute pour du bétail mais pas pour des chevaux.
À 4 pieds des murs Nord, Ouest et Sud, j’ai mis en place d’autres poteaux et tiré d’autres fils de fer. J’ai ensuite entassé du foin de basse qualité (sommet et base des meules) entre les deux rangs de fils et empilé du foin sur l’abri comme couverture. J’ai dû utiliser du foin médiocre afin que le bétail ne mange pas l’abri pendant une tempête. J’ai posé sur le toit quelques perches et fils afin que le foin de couverture ne s’envole pas. Le côté Est est resté ouvert. »

Un toit en foin de ce genre partage le même inconvénient du toit en motte : « un de mes voisins a observé qu’il continue de pleuvoir dans un abri en foin pendant trois au quatre jours après que la pluie ait cessé dehors. Aussi est-ce bien plus confortable en hiver que pendant les autres saisons. » (8)

Plusieurs correspondants m’ont indiqué que des murs de ce genre sont utilisés, sans toit, comme brise-vent. Généralement placés dans le coin Sud des pâturages : en cas d’orage ils empêchent le bétail de dériver à travers champs, et par temps de neige évitent qu’il franchissent les clôtures en escaladant des congères.

Ces constructions de foin en vrac ne sont pas spécifiques au Nebraska et aux Plaines, Doyle Moore (9) de Urbana (Illinois) m’apprend qu’un nommé Moulton utilise un abri similaire pour entreposer ses pommes à Rootstown, Ohio (près de Ravenna).

Ces traverses de seconde main sont achetées auprès des compagnies ferroviaires pour moins de 50 centimes l’unité au début du XXe siècle. J’étudie actuellement une technique de construction basée uniquement sur ces traverses d’occasion.

Et le bétail mangea l’école

Pilgrim Holiness Church construite en 1928 à Arthur (Nebraska). L'office y fut célébré pendant 35 ans, jusqu'à la rénovation et transformation de l'église en musée en 1976. Le bâtiment est toujours visible [NHSH 1929 – Source Inconnue – Ammodramus, 2010, Wikimedia Commons]

L’ouest du Nebraska et les Plaines en général sont des zones rurales. Onze comtés du Nebraska ont une densité inférieure à deux habitants par mile carré, pour autant c’est une erreur de penser que les bâtiments en foin sont un phénomène uniquement rural. Nombre d’entre eux se trouvent dans des petits villages : à Arthur, Nebraska, l’une d’elle est la maison du trésorier comté. J’ai également connaissance d’un garage, lui aussi à Arthur, et de deux écoles. En fait, le seul élément vernaculaire dans la construction en foin relève de la construction des écoles : « Un bulletin de 1902 publié par le superintendant de l’État, intitulé Nebraska School Buildings and Grounds, décrit une école édifiée en 1886 ou 1887 dans le comté de Scotts Bluff avec des murs en paille, un toit en motte et un sol en terre battue. Ce bâtiment étrange faisait 16 pieds de long, 12 de large, et 7 de haut. Deux ans après son inauguration, du bétail pâturant à proximité la mangea bel et bien. Peu d’écoles furent construites en paille à cause du risque d’incendie, néanmoins le superintendant Fowler déclare en 1900 que la botte de foin peut être utilisée pour construire des écoles pour le semestre d’automne puis donnée à manger au bétail à la fin de l’hiver. » (10)

Ce passage a inspiré le titre d’une publication récente de la Nebraska State Education Association : « Et le bétail mangea l’école » [de Beth S. Bolhing, 1967, NdT].

Couverture du livre de Beth S. Bohling sur l'histoire de l'éduction au Nebraska, And Cattle Ate the School [Nebraska State Education Association, 1967]

Les éleveurs des Sandhills bâtissent toujours des hangars en botte pour leurs avions. Dès 1929 ou 1930, Harry Hiles a construit à proximité de Gothenberg, Nebraska, un hangar circulaire en botte et publie un pamphlet promouvant ce type de construction :

« Le mur a une structure en béton armé dans laquelle on utilise du foin en botte en remplacement d’un matériau plus coûteux, tout en apportant une légèreté au mur ainsi qu’une isolation contre la pénétration du chaud et du froid. Le mur est constitué de bandes courantes en béton armé, parallèles, elles s’échelonnent tous les 21 pouces [53 cm, NdT] les unes au-dessus des autres du bas au sommet du mur. Tout cela est mis en œuvre en utilisant les bottes de foin comme fond perdu, superposées directement les unes sur les autres comme mur. Ensuite, du stuc vient recouvrir les faces intérieures et extérieures du mur. »

« La forme circulaire du mur, renforcée par ces bandes horizontales de béton et d’acier, et les piliers perpendiculaires constituent une excellente structure d’appui pour le toit. Aucun support intérieur n’est nécessaire, le toit prenant la forme d’un dôme construit avec les mêmes matériaux que les murs. »

« Le poids d’une botte est divisé par deux passant de 80 livres, habituellement, à 40 livres. » (11)

Bien que vanté par Hiles, le hangar à avion, circulaire et en botte de foin n’a pas remporté le succès escompté et Hiles a dû chercher fortune dans d’autres domaines – probablement pas dans l’écriture, peut-on imaginer, à moins que ce soit celle de formulaires d’imposition !

En conclusion, quoique brève –1900-1940 – cette période de construction en botte de foin fut importante car elle rendit possible la colonisation d’un territoire offrant peu pour édifier sa maison. Par ailleurs, cette technique était répandue et sa diffusion s’effectuait simplement par le bouche-à-oreille. Malgré sa brièveté, cette technique doit être considérée comme un élément inhabituel, méconnu mais significatif de l’architecture populaire américaine.

Traduit de l’anglais par Martin Paquot.

Roger L. Welsch, « Sandhill Baled-Hay Construction », dans Keystone Folklore Quaterly, Spring Issue, 1970.

notes

(1) Bert S. Gittins, Land of Plenty, Chicago, Farm Equipment Institute, 1959, 2nd ed., pp. 38-39.

(2) Lettre à l’auteur, Larry Dunbarn, Omaha, Nebraska, 20 avril 1967.

(3) Lettre à l’auteur, Mme Lloyd Goehring, Taylor, Nebraska, 18 décembre 1967.

(4) Lettre à l’auteur, Mme Dora Browning, Falls City, Nebraska, 21 avril 1967.

(5) Lettre à l’auteur, C.I. Britton, Taylor Nebraska, 22 avril 1967.

(6) Lettre à l’auteur, George Ackerman Senior, Alliance, Nebraska, 12 mars 1968.

(7) Lettre à l’auteur, Vernon A Goranson, Gurley, Nebraska, 15 janvier 1968.

(8) Lettre à l’auteur, Robert Beckenhauser, Wayne, Nebraska, 30 mai 1968.

(9) Communication téléphonique de Mme Judy McCulloh, Urbana, Illinois

(10) « Pioneer School », Nebraska Folklore Pamphlets, n°30, Lincoln, WPA Writers’ Program, 1940, p.8.

(11) Harry Hiles, Hiles Circular Hangar, Gothenburg, Nebraska, sans date, p.4.