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« Une démocratie éprouvée » de Pascal Nicolas-Le Strat

Milena Koutani | 11 mai 2026

Introduction

Dans le prolongement de ses travaux sur la recherche-action et sur le travail du commun1, Pascal Nicolas-Le Strat défend dans Une démocratie éprouvée (2026) une pratique de recherche située, collective et expérimentale. En se référant notamment à « une épistémologie du positionnement », il caractérise l’enquête en sciences sociales comme elle-même productrice du commun2. Depuis des lieux oppositionnels et aux côtés d’acteurs directement concernés (habitants, militants, travailleurs et artistes, ou collectifs engagés), ce faire-recherche aurait ainsi pour ambition d’accompagner les luttes et les mobilisations sociales.

Par opposition à l’approche surplombante du chercheur spécialisé, l’objet de cet ouvrage est de proposer des méthodes, principes et logiques qui contribueraient à équiper « nos communs », et in fine à soutenir certaines praxis. Nicolas-Le Strat, se référant à Cornelius Castoriadis, définit ces dernières comme relevant d’une quête d’autonomie, plus précisément une capacité collective à s’auto-organiser et s’émanciper par des pratiques instituantes et selon un mode radicalement démocratique. Apparentée à l’« espace public oppositionnel » d’Oskar Negt3, cette « démocratie éprouvée » se dessinerait au contact des situations et des expérimentations. En désignant trois défis majeurs à cette pratique radicale de la démocratie, l’auteur approfondit ce en quoi consiste le faire commun : à réinventer le réel (institution imaginaire de la société) ; à enclencher un travail d’institution (et donc à inventer et établir des micropolitiques) ; et enfin, à entretenir une interaction avec son environnement (nouveaux agencements et expansion de pratiques sociales et collectives, que les chercheurs des commons studies nomment commoning).

Dès la première partie du livre, Nicolas-Le Strat établit que « faire recherche en commun » ne peut s’éprouver qu’à hauteur de praxis. L’approche micrologique permettrait ainsi de se représenter « un entraperçu, un instantané de la société », et de questionner les réalités à partir d’une pluralité de points de vue et de perspectives. Le micro, en tant que « stratégie de harcèlement du réel – une façon de l’interpeller sans relâche et sous différents angles », révèlerait alors une liberté interstitielle, telle que décrite par Henri Lefebvre. Ainsi conçus en tant que méthode, les interstices sont au cœur du livre : qu’il s’agisse de friches, jardins communs, squat ou espaces coopératifs intermédiaires, ils désignent « ce qui résiste aux emprises normatives et règlementaires, ce qui résiste à l’homogénéisation et à l’accaparement ».

« Par un travail interstitiel, par un mouvement de rupture, par des chemins de traverse, cette multiplicité de devenirs, niés, méprisés, occultés, délaissés, reprennent le dessus et imposent leur perspective ».

Nicolas-le-Strat rejoint finalement le constat de nombreux chercheurs travaillant sur les communs urbains, selon lequel les lieux de résistances éclosent dans la potentialité contenue au sein des friches métropolitaines. Considérés comme vides ou vacantes, en attente d’un processus d’urbanisation rentable, ces espaces incertains ouvrent des brèches dans le tissu urbain. Les pratiques relevant du commun s’ancrent dans ces espaces oppositionnels à la marge, mises en tension par des processus de renouvellement urbain et de relégation spatiale. Parce que l’interstice « agit à la fois de l’intérieur et à l’opposé de ce qu’est la ville ou son urbanisme », il révèle les antagonismes du territoire et les résistances à l’œuvre.

A ce titre, l’« acte d’occupation » en tant que « mode de subjectivation située et contextualisée » opère une rupture dans la production de l’espace. Ce qui intéresse Nicolas-Le Strat dans le collectif occupant, c’est bien sa manière de lutter dans et contre une situation existante : en détournant de sa fonction un espace (ou réserve foncière), il parvient à opérer un renversement de perspective. L’auteur y voit d’ailleurs la marque d’un « contre-pouvoir constituant » qui s’empare de l’existant « pour lui faire signifier quelque chose de radicalement autre ».

« L’acte d’occupation éprouve les lignes de partage ; il ouvre un antagonisme sur ce qui fait frontière dans la société – frontière entre les lieux valorisés et les lieux disqualifiés, entre les places autorisées et les paroles inaudibles, entre les corps performants et les corps silencieux ».

En revanche, loin de sombrer dans la facilité d’une approche idéalisée des communs, Nicolas-Le Strat ne nie pas non plus les risques auxquels font face ces espaces interstitiels. Chaque initiative peut ainsi rentrer dans le rang de l’institutionnalisation (domestication des contre-cultures et récupération politique), fossiliser son contenu émancipateur par le repli sur soi du collectif (sectarisme et lassitude des acteurs), ou bien se laisser « griser » par l’impact de sa propre action (activisme du spectacle et de la communication avec la reconduction sans fin des mêmes actions). Il n’y a que la recherche inlassable d’autonomisation et d’expérimentation qui peut permettre à cette activité du commun de perdurer selon ses propres motifs et motivations.

Se laisser surprendre par le processus du commun nécessite par conséquent d’être mis à l’épreuve de l’action qu’on a engagée. Mais surtout d’accepter qu’un tel processus puisse échouer, car ici, le résultat compte moins que l’agir-commun. En tant que processus constituant, le travail du commun tranche avec les impératifs de « logique-projet » imposés au sein des institutions néolibérales. Nicolas-Le Strat défend une nouvelle fois une pluralité des pratiques et des engagements, en préservant une certaine porosité favorable aux écarts et sollicitations nouvelles.

Pour l’auteur, tout l’enjeu de la recherche en sciences sociales est donc de prendre la mesure de ces expérimentations à l’œuvre, en se laissant traverser par elles sous un régime de coopération. Ce « faire-recherche de valeur collective et d’intérêt commun » ouvrirait ainsi la voie à des « expertises réciproques », se confrontant au sein d’« école mutuelle des communs » (désignée aussi comme « site de problématisation » pour les chercheurs et commoneurs). Concevoir la recherche comme praxis suppose également d’en restituer le processus à travers une mise en récit attentive depuis un tissu d’expériences partagées. Face aux logiques concurrentielles actuelles, le travail de Nicolas-Le Strat souligne la part commune de la recherche, en la considérant non comme un geste d’expertise individuel et isolé, mais comme une activité située, relationnelle et collective, participant elle-même à la production du commun.

En articulant réflexion théorique et attention aux expérimentations collectives, Une démocratie éprouvée apparaît comme un ouvrage accessible pour découvrir les thèses de Nicolas-Le Strat. Ce livre permet en effet d’en saisir les principaux fils directeurs (la recherche-action, le travail du commun, la quête et la conquête d’autonomie), tout en donnant envie d’approfondir ses écrits plus spécifiques consacrés à ces questions. A ce titre, il peut intéresser quiconque souhaitant nourrir ses propres réflexions sur les communs et les formes d’auto-organisations mais aussi sur les potentialités politiques des interstices urbains.

Pascal Nicolas-Le Strat (2026), Une démocratie éprouvée, Editions Grevis, 128 pages, 15 euros.

[1] Nicolas-Le Strat Pascal, Le travail du commun, Editions du Commun, 2016 ; Quand la sociologie entre dans l’action, Editions du Commun, 2018 ; Faire recherche en commun, Editions du Commun, 2024.

[2] Rappelons que pour l’auteur, le commun provoque un « déboitement radical par rapport aux logiques de l’État et du marché » puisqu’il « destitue et réinstitue, combat et instaure » (Nicolas-Le Strat, 2016). Trois registres d’action sont ainsi définis : l’agir en commun, l’institution du commun et la constitution du commun.

[3] Negt Oskar, L’espace public oppositionnel, Payot, 2007.