Les mots et les choses

Urbain pirate

Marco Stathopoulos | 13/11/2019
Urbain pirate

Introduction

Un establishment désormais mondialisé est composé à la fois d’organes de gouvernance officiels, structurés, et de réseaux économiques et financiers moins formels ou visibles. Sa spatialisation, l’urbain planifié « à l’occidentale » [Paquot 2014], se généralise à travers le monde suivant le modèle du développement économique, et le bien-être ou les progrès sociaux sont abordés comme étant ses effets collatéraux. Or, au fur et à mesure que la planète s’urbanise, les milieux urbains comme leurs interrelations se complexifient. Il devient de plus en plus difficile de prévoir, et donc précisément de planifier. L’urbain est ainsi confronté à des crises de nature variée, mais qui ont en commun la difficulté de mettre en projet des milieux accueillants pour l’humain.

Face à cette inadéquation, des individus se regroupent, se décalent, et prennent congé des structures de l’establishment pour imaginer des alternatives à l’urbain qu’il propose. Un peu partout fleurissent désormais des initiatives auto-initiées, qu’elles soient co-, auto-, micro-conçues, financées ou réalisées. Ceux qui en sont à l’origine peuvent être qualifiés de pirates, car ils détournent et contournent règles et pratiques en vigueur, et s’affranchissent de leur médiation pour mettre en projet leur bien commun [Stathopoulos 2016]. Mais ceci ne concerne pas que les initiatives dites « citoyennes », car l’establishment, en panne de planification, est lui aussi amené à agir en pirate. En période de crises, il procède au contournement de ses propres cadres, devenus encombrants, afin d’atteindre des objectifs qu’ils ne peuvent plus assurer.

Qu’il s’agisse d’initiatives citoyennes ou d’incursions du secteur privé dans le domaine public, ses structures officielles valorisent et facilitent de plus en plus souvent ce qui s’affranchit de sa médiation, déléguant ainsi la responsabilité de projeter, de financer ou de réaliser. Si ceux qui sont à l’origine de ces phénomènes agissent en pirates de l’urbain dans leur intérêt, ils ne sont pas moins les corsaires au service d’un establishmentqui cherche à perdurer par procuration. On assiste ainsi à la multiplication aussi bien de lieux autogérés que de lieux tels les centres commerciaux, ceux de stockage informatique, les établissements franchisés, les sites d’extraction de ressources, les infrastructures logistiques ou celles dédiées aux loisirs. À la manière de bateaux pirates, ce sont autant d’enclaves qui, d’un point de vue symbolique ou pratique, sont déconnectées des cadres du lieu qui les accueille.

Alors que les structures officielles ont de moins en moins de prise sur leur fonctionnement, elles sont interconnectées dans une économie mondiale qu’elles stimulent et alimentent [Easterling 2005], venant à constituer un urbain pirate à la fois décalé, omniprésent et global.  Que ce soit au sens propre ou au sens figuré, une diffusion de la piraterie a souvent caractérisé les périodes où une structuration excessive de l’establishment, entravant son adaptabilité et son dynamisme, le pousse à se renouveler par dérégulation. Le faible pouvoir des structures officielles sur les dynamiques pirates fait que la plupart du temps leur multiplication annonce un basculement d’une suprématie à une autre [Keucheyan 2008].

La généralisation de la piraterie à tous les niveaux de l’urbain laisse supposer l’approche d’un tel moment et la possible émergence d’un nouvel establishment. Une vision optimiste serait d’imaginer que l'urbain pirate pourrait produire de nouveaux milieux accueillants, où la recherche du bien commun primerait sur les intérêts particuliers parmi les critères de mise en projet.


bibliographie

Keller Easterling, Enduring Innocence, global architecture and its political masquerades, MIT Press, 2005.

Razmig Keucheyan, « Philosophie politique du pirate », in Critique, juillet 2008,  Vol. LXIV, n° 733‑734, pp. 458‑469.

Thierry Paquot, « Occident, la fin de l’urbanisme », in L’esprit des villes, n°1, Infolio, 2014.

Marco Stathopoulos,La résilience urbaine: art de la crise et architectures pirates, Doctorat en architecture, Paris 8, 2016.