Introduction
Les eaux-mondes, conditions de l’habitabilité sur terre, sont partout : en suspension dans l’air, paresseuses dans l’humus, précipitées dans les nuées par les bactéries glacogènes, courantes dans les rivières non corsetées, transformées dans les végétaux, chargées dans les boues, les argiles, la rouille et les magmas profonds. Au-delà des états solide, liquide, gazeux, l’eau est aussi l’eau-molécule déguisée, mimétique, altérée dans les corps.
Marin Schaffner et Mathias Rollot ont conduit un colloque à Cerisy sur l’eau, ses cycles et ses politiques – qu’ils nous invitent à conduire avec elle, et non contre elle. Ils ont convoqué hydrologues, géochimistes, paysagistes, urbanistes, architectes, biologistes, sociologues, anthropologues, artistes, juristes, historiens, géographes dont les courtes contributions explicitent les formes multiples de l’eau dans ces cycles qui constituent nos conditions vitales et sensibles.
Plusieurs contributions font état des luttes autochtones contre la pollution des fleuves, pour leur protection juridique, voire même leur reconnaissance juridique : le fleuve Atrato en Colombie reconnu victime de la pollution de l’extraction minière ; le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande reconnu en 2017 comme sujet de droit et associe les peuples autochtones à sa gestion ; la rivière Turag au Bengladesh identifiée comme sujet ayant le droit d’être protégée des usines polluantes ; le fleuve Maroni se meurt en Guyane par l’orpaillage illégal – un recours est déposé contre la carence fautive de l’État français – ; le fleuve Elwha, libéré par le démantèlement des barrages en amont ; la renaturation de la rivière Yamuna en Inde, initiée par la marche du Gange lancée par Vandana Shiva, pour répondre aux besoins en eau de Delhi ; la mobilisation de 5000 agriculteurs à Bhanera contre la pose d’un giga-pipeline de plus de 3m de diamètre.
D’autres contributions rendent compte de mobilisations citoyennes ou universitaires en France et en Europe. Ainsi dans le bassin-versant de la Loire, des scènes agonistiques ont ouvert la voie à l’émergence d’une pluralité de processus instituants comme le groupe eau du Syndicat de la Montagne limousine qui lutte pour rétablir la continuité écologique et restaurer les cours d‘eau ; les manifestations contre les méga-bassines à Sainte-Soline ; la marche entre Haute-Loire et Ardèche organisée par le comité « Loire vivante ». Dans plusieurs bassins-versants, le collectif Hydromondes s’appuie sur l’état des lieux du présent et la compréhension du passé pour envisager des imaginaires futurs, à travers, par exemple, les fêtes des lavoirs et l’Anglore, le lézard totémique du Gardon. Sur l’Orne, l’Elbe, le Rhin ou encore la Sienne, des collectifs se constituent attentifs à la place dévolue à l’eau dans leur espace vital et leurs pratiques sociales.
Trois contributions ont particulièrement retenu mon attention.
Analysant l’ordre hydraulique de Grenoble, les chercheurs Charles Ambrosino et Antoine Brochet caractérisent les trois régimes de l’eau que les sociétés humaines ont suscité historiquement : les eaux sauvages, qui s’écoulent librement, dont les flux changent dans le temps et l’espace ; l’eau moderne ou H20, dont l’ontologie sépare l’eau de la nature et la traite comme ressource quantifiable, calculable, à maitriser et canaliser ; l’eautochtonie, mot agrégat qu’ils empruntent à Mathias Rollot, où il s’agit de « penser comme un bassin-versant » dans une perspective biorégionaliste.
Frédéric Rossano, paysagiste-urbaniste, nous invite dans son texte intitulé « Du domptage au partage de l’eau » à de nouveaux rapports humain-rivière pour vivre avec les crues. Tout d’abord, réinventer l’espace de l’eau et inscrire au Plan local d’urbanisme la zone « R » comme rivière. Ensuite, faire place à l’incertitude, et passer de la culture de la lutte contre les débordements de l’eau à celle du soin, de l’attention à l’habitabilité des espaces hydrophiles. Finalement, établir de nouvelles solidarités entre amont et aval, entre zones urbaines et rurales, autorisant des modes de vie compatibles avec l’inondabilité.
Mathias Rollot, architecte, dans « Architectures, eaux et quelques manières de se perdre » propose une voie nouvelle pour la conception des lieux de vie qui implique de se perdre dans les cosmologies politiques à l’œuvre dans l’hydraulique ; se perdre dans le flou qualitatif et l’infini culturel de l’architecture ; se perdre dans les trois paradigmes de l’architecture qu’il énonce : l’atopie (antithèse de la topophilie !), la situation contextuelle d’une architecture singulière où l’eau est mise en scène comme émanant d’un lieu, les métabolismes urbains (au risque me semble-t-il de ses mythes du type upcycling ou cradle-to-cradle). C’est dans ce dernier paradigme que la co-conception architecturale peut s’inscrire avec la matière vivante de l’eau et ses géo-cycles de différentes tailles, rythmes et types, en hommage aux flux de l’eau, des matériaux et des savoir-faire.
Marin Schaffner et Mathias Rollot (dir.), Vers des politiques des cycles de l’eau, Le Bord de l’Eau, 2025, 288 pages, 18 euros.
Avec les contributions de Emma Haziza, Jérôme Gaillardet, Marie Lusson, Frédéric Rossano, Patrick Laigneau, Roberto Epple, Marin Schaffner, Jérémie Dru & Antoine Seguin, Elisabeth Taudière, Caroline Lejeune, Marlène Buchy, Mathias Rollot, Fanny Vincent & Chloé Pelletier, Charles Ambrosino & Antoine Brochet, Théophile Gervais, Nicolas Tixier, Antoine Devillet, Marine Calmet, Jean-Louis Michelot, Barbara Réthoré & Julien Chapuis, Maële Giard, Clémence Mathieu, Sophie Gosselin & David Gé Bartoli, Anna Desreaux, Somhack Limphakdy, Philippe Aubert.