Dans le miroir du passé

Villes conviviales

Lisa Peattie | 13/11/2019
Villes conviviales

Introduction

De plus en plus souvent, nous entendons des appels à une ville plus conviviale. Qu’est-ce que la convivialité rapportée au fait urbain ? L’anthropologue de l’urbain Lisa Peattie signait en 1998 un article sur cette notion, alors nouvelle, de « ville conviviale ». Le voici pour la première fois traduit en français. 

Convivialité

Lorsque les aménageurs composent avec ce que l’on appelle la « société civile », la « communauté » est souvent perçue comme un concept clé. Les « communautés » – d’ethnicité, de genre ou de profession – semblent constituer les unités politiques des circonscriptions urbaines au sein de la « société civile ». « Bâtir une communauté » ou préserver le « sens de la communauté » existante se présente comme un objectif essentiel. J’aimerais proposer un concept clé alternatif, celui de « convivialité ». 

Par « convivialité », je n’entends pas seulement le festoiement et le bon temps partagé, comme dans le langage ordinaire ou dans le Webster – « associé aux festins, aux boissons et à la bonne compagnie » (Charles Merriam). Je définis cette notion, de façon plus large et plus complexe, dans les termes proposés par Ivan Illich dans La Convivialité, qui explique :

« J’entends par convivialité, le contraire de la productivité industrielle […] les interrelations continues, autonomes et créatives entre les personnes, et entre celles-ci et leur environnement. Et cela en opposition aux réponses conditionnées qui leur sont imposées par d’autres ou par un environnement artificialisé. »

[2004, p. 470]

L’apport d’Illich réside dans la reconnaissance de la part de plaisir partagé qui entre en jeu, au-delà du but visé, dans la réalisation de divers types d’activités, et de son rôle essentiel dans les manières variées dont les gens font et refont leur monde ensemble. La convivialité au sens large ne se manifeste pas seulement dans des activités joyeuses comme celles de chanter dans des bars ou danser dans les rues lors d’une fête de quartier. Elle est aussi présente dans les rituels propres aux petits groupes et se déploie dans les liens sociaux qui se nouent à l’occasion d’activités collectives sérieuses : de l’érection d’une grange au nettoyage dans un quartier et jusqu’aux actions de désobéissance civile, qu’il s’agisse de bloquer une rue ou d’envahir un site militaire. Elle peut être brève et évanescente, comme dans le cas d’un groupe d’amis partageant un café, ou pérenne et institutionnalisée au sein d’une coopérative alimentaire ou d’un syndicat de colocataires.

Communauté

Tandis que le terme « communauté » suggère l'idée de permanence et de stabilité – qui s’incarne sous la forme d’un sujet collectif « représenté » par les « leaders de la communauté » –, le terme « convivialité » met en lumière l’énergie sociale inhérente à toutes manifestions, de taille réduite ou de nature dissidente. Tandis que « communauté » révèle le besoin humain de s’enraciner, « convivialité » exprime celui de s’ouvrir comme une fleur, de créer une situation particulière en dehors de la vie ordinaire et de ses basses préoccupations matérielles, qu’il s’agisse d’un dîner ou d’une pièce de théâtre politique offrant une autre vision de l’avenir.

De telles réflexions peuvent sembler bien éloignées du monde de l’aménagement urbain, qui se caractérise par une approche méthodique, centrée sur les problèmes à résoudre et les retombées éventuelles des projets. Les activités économiques engendrent des revenus pour les individus et les ménages, qui leur permettent de satisfaire leurs besoins par la consommation et les mettent à l’abri de nombreux problèmes. Même s’il existe des politiques d’aménagement visant à résoudre les problèmes urbains – de l’assainissement des eaux usées à la lutte contre la pauvreté –, il ne leur coute rien, bien au contraire, de s’appliquer, aussi, directement à la poursuite du bonheur. Au regard d’un tel objectif, l’activité créative et le sens de la communauté comptent autant et peut-être davantage que le confort matériel. L’aménagement urbain peut favoriser les conditions d’une convivialité, car la convivialité requiert peu de moyens : un coin à l’abri du vent où des amis puissent partager un café, un terrain vague qui deviendra un jardin. Mais elle doit reposer sur une base matérielle – le bon coin, le bout de terrain vague et quelques râteaux – et les règlements qui l’autorisent. La convivialité ne peut être forcée, mais elle peut être encouragée par de bonnes réglementations, de bons accessoires, et les bons espaces et lieux. Et ces derniers relèvent à l’évidence du domaine de l’aménagement.

Dans la plus large définition de la convivialité proposée par Illich, la signification de sens commun du repas partagé constitue un élément essentiel que les urbanistes devraient prendre en compte sérieusement. En effet, lorsque nous regardons, à travers les yeux d’Illich, les différentes activités, situations et contextes où un repas peut être partagé, nous constatons qu’il n’est pas seulement question de se nourrir ou de s’amuser, ni même d’une combinaison des deux. Il me semble qu’il n’existe qu’un traité philosophique qui s’intéresse aux propriétés esthétiques de la nourriture. Mais, comme beaucoup le savent, préparer un repas n’est pas seulement une forme de création, c’est un art du spectacle dans lequel le décor et les acteurs jouent aussi leur rôle.

Commensalité

La commensalité a toujours été essentielle pour l’appartenance au groupe. Nous formons des groupes sociaux en partageant un repas convivial et à travers des formes et des situations particulières de convivialité : pensez au goûter, au souper et à la communion. Il y a les copains de soûlerie que l’on retrouve au bar, et il y a ceux avec qui on partage un repas, autour d’une table dans la salle à manger. Ces derniers comprennent aussi bien les membres de la famille dont c’est l’obligation de se montrer au repas (c’était l’usage dans mon enfance), que les amis suffisamment dignes de confiance et intimes pour être invités. 

Alors que je visitais un kibboutzen Israël il y a quelques années, je fus témoin de l’importance des repas. Chaque famille du kibboutzdisposait d’un logement avec sa propre cuisine. Il y avait aussi une cantine collective : chaque membre dukibboutzavait le droit d’y prendre de la nourriture et de la rapporter chez lui. Ce qui n’était pas permis en revanche était de servir de la nourriture, cuisinée ici ou emportée là, sur une table commune ordinaire. La seule table autorisée était une petite table basse pour le café : le kibboutzimestimait en effet qu’autour de la table commune la cellule familiale traditionnelle se reconstituerait trop fortement. La pertinence de ces règles et le raisonnement qui les sous-tend, quand ils sont mis en perspective avec nos propres pratiques, devraient apparaître évidents. Il suffit, par exemple, de considérer le fait que, tout en prônant les « valeurs familiales », nous avons mis en place des pratiques sociales qui permettent à des femmes et à des enfants accueillis dans les centres d’hébergement de partager affection et nourriture, sans qu’ils partagent pour autant notre table.

Si nous considérons les repas dans leur contexte social, nous remarquons que la convivialité peut être simultanément une fin et un moyen. Le « samedi soir », en partie du moins, est l’occasion de se laisser aller et de décompresser : la convivialité est ici sa propre fin. À l’inverse, le banquet auquel assistent les Amish après l’érection d’une grange est un moyen de récompenser le travail collectif et d’engager la participation du groupe à la prochaine action collective : la convivialité est là un moyen. Mais, dans la plupart des pratiques conviviales, fins et moyens se mêlent à tel point qu’il devient impossible de les distinguer. Tous ceux qui se sont impliqués dans l’organisation de leur voisinage à quelque fin que ce soit sont conscients du rôle indispensable de la frivolité sérieuse lors d’un dîner partagé et du sérieux frivole au moment de la campagne de nettoyage du quartier. Du reste, les deux sont souvent combinés en un seul et même événement.

Tiers-lieux

Le délicieux livre de Ray Oldenburg [1989] sur les « tiers lieux » – ni maison ni bureau, mais plutôt ces lieux informels et peu engageants que sont « les bistrots, les cafés, les centres communautaires, les salons de beauté, les épiceries, les bars, les endroits où se poser pour passer la journée » – voit l’essence de l’expérience conviviale dans l’enjouement. Il mentionne avec approbation ce que Simmel appelle la « pure sociabilité », c’est-à-dire l’occasion pour laquelle les gens se réunissent sans autre raison que « la joie, la vivacité et l’apaisement en engageant leur personnalité au-delà de tout objectif ou fonction ».

En contraste, le livre sur l’espace public de Stephen Carr, Mark Francis, Leanne Rivlin et Andrew Stone donne une vision plus austère et politique des espaces publics :

« L’espace public est la scène sur laquelle se donne à voir le drame de la vie commune. Les rues, les squares et les parcs de la ville donnent forme au flux et reflux des échanges humains. Ces espaces dynamiques sont des contreparties essentielles aux lieux et aux habitudes plus établis de la vie professionnelle et personnelle. Ils ouvrent les voies du mouvement, établissent les nœuds de communication et les terrains communs de jeu et de loisir. L’espace public peut aider les gens à satisfaire des besoins essentiels, il peut être conçu de manière à définir et à protéger des droits humains importants et à exprimer le mieux des valeurs culturelles particulières. »

[Carr et al., 1992, p. 3]

Ainsi, on observe qu’en plus des tensions et interrelations entre le travail et le loisir, le public et le privé, la maison et le bureau et les tiers lieux, il existe une tension et une interaction au cœur même de la convivialité et de ses composants : l’enjouement et le sérieux. Le sociologue britannique Richard Hoggart [1967] décrit de manière émouvante l’élan de sociabilité, si riche et si libre, porté par les chanteurs de la classe ouvrière dans les pubs. Cependant, lorsque des manifestants noirs qui se préparent à affronter les matraques et les lances à incendie chantent également pour attirer la bénédiction de Dieu sur leur action et soutenir leur détermination et leur cohésion, il s’agit aussi d’une activité conviviale.

Espèces de convivialité

Nous devons reconnaître la convivialité sous ses divers aspects. Les contextes varient et participent non seulement à la forme, mais aussi à la saveur de l’activité conviviale. En 1968 à Cuba, durant les grandes mobilisations pour le travail volontaire, le travail devenait, du moins pour un instant, un « carnaval socialiste » comme l’affirma un visiteur [Dumont, 1970, p. 87]. La convivialité intentionnelle des militants politiques ou des coupeurs de canne volontaires, la convivialité des danses hasidimportant la Torah dans les rues, la convivialité joyeuse du pub ou de la fête de quartier peuvent sembler ne pas être de la même espèce. Mais je crois qu’elles le sont. Plutôt que nous conduire à renoncer à toute comparaison, les différents symbolismes à l’œuvre dans ces cas devraient nous alerter sur l’importance du contexte.

Nous devons aussi reconnaître la convivialité lorsqu’elle se manifeste autour d’objets et de personnes dont nous désapprouvons les objectifs et les caractères. La mafia a la réputation d’organiser de merveilleux dîners italiens. J’imagine que les bons vieux membres du Ku Klux Klan sont aussi conviviaux quand ils se réunissent dans leurs cellules locales ou klaverns. Il n’est pas nécessaire de les aimer pour les reconnaître comme des exemples recevables.

L’échelle et les frontières de la convivialité varient également. Lorsque nous l’évoquâmes à un séminaire du MIT (Massachusetts Institute of Technology), mes collègues n’étaient pas à l’aise avec l’idée d’une convivialité limitée, restreinte à des individus issus d’un même milieu : ils avaient en tête une convivialité bien plus inclusive, presque océanique, transportant toutes sortes de gens dans une même vague de bonheur. Bien que j’affectionne tout particulièrement cette sorte de convivialité sans limites – célébrer la victoire du 15 août 1945 avec de parfaits inconnus ou danser dans les rues au rythme des percussionnistes du carnaval de Trinidad –, je ne considère pas la convivialité limitée comme une sous-convivialité. En effet, le domaine de la convivialité est davantage celui du patria chica et du familier : les vieux copains, les voisins, l’équipe, la fête d’anniversaire. C’est dans la convivialité que nous célébrons les actions et les engagements de la vie quotidienne. Elle est la nourriture même de la société civile.

Commerce

Dans le monde des projets urbains, la convivialité a une existence fantôme. Présente uniquement dans les descriptions faisant référence aux petites ONG et aux organisations communautaires, elle est absente des rapports d’analyse et d’évaluation des projets. Elle ne se coule pas dans le moule économique courant. Ce n’est pas parce que la « convivialité » est un phénomène social qu’elle ne serait ni négociable ni monnayable. Il n’est pas vrai que la science économique ne peut traiter que des « choses matérielles » au prétexte que les services marchands sont une composante majeure de toutes les économies modernes ; la « convivialité » pourrait parfaitement apparaître comme un de ses éléments immatériels, à l’instar de la musique.

En outre, « les relations autonomes et créatives entre individus » dont parle Illich ne le sont pas au point de constituer une exception à la règle, qui veut qu’on ne rase pas gratis. Il existe une économie complexe de la convivialité. La « convivialité » en elle-même ne peut être ni contrainte ni achetée, mais les ressources qu’elle suppose – espaces, sièges, nourritures et boissons, lumières, systèmes audio, etc. – peuvent être vendues, louées ou cédées par les autorités publiques ou des propriétaires privés. On ne peut être assis indéfiniment au pub sans consommer un verre ou, selon certaines coutumes locales, offrir une tournée. La place publique doit être nettoyée, et son entretien doit être payé d’une manière ou d’une autre. La convivialité en elle-même est aussi un produit collectif rentable, qui peut être combiné avec la vente de marchandises et ainsi créer un environnement source de profits. Ainsi, en 1986, les organisateurs de la foire annuelle de Vancouver avaient anticipé un revenu de 94 millions de dollars en vente de nourritures et de 20 millions de dollars en tickets de manèges. Ils avaient également commandé 450 millions de gobelets Coca-Cola avec le logo de l’Expo [Ley et Olds, 1988].

La relation entre le commercial et le convivial est non seulement nécessaire, mais elle participe d’un renforcement mutuel. Que serait un festival sans les cuisines de rue et les faiseurs d’ambiance ? Les motivations commerciales sous-tendent les diverses activités et la participation qu’elles induisent contribue à créer une atmosphère polyphonique et festive. Mais le commercial et le convivial se concurrencent également. À Rio, la mise en scène de la grande parade du carnaval par des sponsors officiels a, comme l’affirment beaucoup, transformé une large part du festival en show. La compétition entre les écoles de samba « n’est plus tant motivée par la quête de l’honneur ou du prestige que par l’appât du gain résultant du succès… Plus il y a d’argent en jeu, plus l’école peut engager des artistes, chorégraphes, sculpteurs et spécialistes média professionnels, créatifs, et compétents pour réaliser ses chars et scénariser sa performance lors du prochain carnaval » [Taylor, 1982]. Le siège le moins cher au « Sambadrome » coûte l’équivalent d’un salaire minimum.

Durant le célèbre festival First Night à Boston, convivialité et commerce coexistent dans une relation précaire. La parade qui ouvre les festivités s’est développée, passant d’un petit groupe avec des bannières et des marionnettes géantes à une très longue procession préparée des mois auparavant – comme le font les écoles de samba à Rio. La soirée présente une large palette de performances artistiques pour un billet d’entrée à 10 dollars et se conclut par un feu d’artifice au-dessus du port. L’édition de 1995 a été la plus importante avec, d’après les journaux, plus d’un million de personnes dans les rues ; et, pourtant, ses sponsors ont perdu de l’argent. Avec une telle animation dans les rues, attirant la foule, les participants semblent avoir trouvé suffisamment de convivialité pour ne pas éprouver le besoin de payer un billet pour assister à des événements « officiels ». Les organisateurs ont réagi en intensifiant la recherche de sponsors. On ne voyait pas de mal à ce que le service d’ordre de la parade arbore des insignes indiquant « Marshalls » du nom d’un magasin local, mais le sponsorat a soulevé quelques questions quant à la nature de l’événement. Les organisateurs engagèrent l’organisatrice de la parade de Macy’s pour Thanksgiving, une gestionnaire de parade expérimentée, pour diriger celle de First Night. Cette organisatrice désapprouva fortement la présence de groupes non-inscrits et non programmés ainsi que la possibilité pour le public de rejoindre librement la parade. Cependant, d’autres personnes impliquées dans l’événement considéraient comme essentielle cette participation spontanée et comme une erreur d’établir une barrière entre les paradeurs et le public.

Coopérative

En réalisant des activités intentionnelles, une interaction mutuellement bénéfique entre convivialité et efficacité peut s’établir. Alors qu’un collègue et moi étudiions une coopérative alimentaire dans notre communauté, nous avons observé que les gens étaient attirés par l’institution et que, par attrait pour la nature sociale de la coopérative, ils faisaient davantage que ce qui paraissait économiquement rationnel. Cependant, il était difficile pour la coopérative d’obtenir de ses volontaires ce qu’on appelle dans les entreprises commerciales « une discipline du travail » [Peattie et Ronco, 1983]. La coopérative s’appuyait sur un immense sens de la camaraderie, entretenu par diverses pratiques, comme le travail en petits groupes plutôt que seul et le refus de toute spécialisation. Mais ces pratiques brouillaient la prise de décision et l’imputation des responsabilités. La magnifique étude de Craig Cox [1994] sur le mouvement coopératif dans sa communauté à Minneapolis montre que cet engagement, en faisant de ce travail une activité sociale et politique plutôt qu’une simple source de revenus, créait des divisions profondes sur le véritable sens social de la coopérative. Les plus radicaux en venaient aux mains avec ceux considérant la coopérative comme une institution porteuse d’une conscience plus égalitaire, libertaire et écologiste. Cox en explique ainsi les enjeux : en prenant en compte sérieusement les réglementations du travail, la coopérative rend difficile, voire impossible, la création d’organisations productrices de biens et de services à une échelle suffisante pour concurrencer les supermarchés. Une fois encore, l’habitat naturel de la convivialité est un terrain circonscrit dans lequel les gens partagent un même état d’esprit.

Désordre

Finalement, nous devons reconnaître qu’existe au cœur de la convivialité la menace du désordre. Les révolutions ont été imaginées dans les cafés. Chaque carnaval est tiraillé entre l’affirmation de l’ordre établi et son rejet. Mais la propension de la convivialité à devenir un terrain de lutte est plus complexe encore que celui d’un conflit entre l’ordre imposé par l’État et le peuple. L’histoire du carnaval de Notting Hill à Londres écrite par un anthropologue montre comment cet événement, organisé en 1967 comme un festival communautaire multiethnique, est né d’une controverse entre des militants locaux et les autorités publiques. Il s’est développé à travers des luttes successives et simultanées entre des immigrants de Trinidad et des Anglais des Caraïbes, des groupes de commerçants et d’artistes, des blancs « gentrifiés » et la police, laquelle, en quelques années, a déployé jusqu’à neuf mille agents [Cohen, 1993].

La convivialité n’est pas toujours quelque chose de doux et de chaleureux, mais une énergie humaine, une ressource qui peut être utilisée, contestée et se retourner contre ses protagonistes. Les tensions pour le contrôle de cette énergie sociale constituent un – et seulement un – des éléments qui rendent problématique la relation entre les aménageurs et les mouvements sociaux, même ceux auxquels les aménageurs sont favorables et sur lesquels ils pourraient s’appuyer. Dans le nord du Pays de Galles, un administrateur du comté utilisait les nationalistes gallois pour maintenir la pression en vue d’une solution galloise aux problèmes d’aménagement du territoire. Il évoquait même avec sympathie, à ma grande surprise, des personnes non identifiées qui avaient mis le feu à des résidences secondaires d’Anglais, alors que ces derniers étaient les seuls à pouvoir financer ces projets.

Nous devons ajouter à ces conflits ceux entre aménageurs et mouvements sociaux qui émergent de la nature même de ces mouvements. Ceux-ci sont en partie des collectifs aux objectifs clairement énoncés qui mènent leurs actions dans des locaux avec une structure et du personnel. Mais ils opèrent aussi à partir d’éléments beaucoup plus insaisissables : des groupes, des idées, des actions liés par ce que l’on pourrait qualifier grossièrement de convivialité ; des slogans, des symboles et des bannières, des héros et des opérations spectaculaires, des marches, des sit-downs. D’un côté, le mouvement pour la paix inclut des think tankset des lobbyistes qui plaident officiellement pour le contrôle des armes. De l’autre, des militants pacifistes se font arrêter en masse sur un site d’essai nucléaire au milieu du désert puis chantent dans leur cellule. C’est ce qu’Illich appellerait la convivialité en acte, et les mouvements ne se forment pas vraiment sans elle. Les aménageurs urbains qui tenteraient de transformer des mouvements collectifs en programmes risqueraient vite de s’apercevoir qu’ils en saperaient le dynamisme. Ainsi les nationalistes gallois, qui avaient conçu un plan pour le pays de Galles, se sont retrouvés un peu plus tard à occuper la voie publique alors que de jeunes radicaux réclamaient la protection de leur langue.

Étant donné le nombre de problèmes potentiels, il est à noter que les institutions, aux États-Unis, sponsorisent de plus en plus les festivals. Pour ne citer qu’une statistique, en 1994 les festivités de First Night pour la nouvelle année augmentèrent de 30 %. Du point de vue du gouvernement local, un festival comme First Night est une réponse relativement adaptée aux phénomènes conjoints de suburbanisation et de déclin des centres-villes. Il répond aussi au besoin ressenti par les habitants d’événements à destination des familles se déroulant en toute sécurité et favorisant l’esprit communautaire. Dans les festivals citoyens, comme le carnaval de Rio ou la grande fête annuelle catalane à Barcelone, l’affirmation d’une identité de groupe est une incroyable source d’énergie. Tous les festivals ont aussi un aspect commercial ; là où les gens sont rassemblés pour leur plaisir, ils achètent des friandises. 

Mais si nous commençons à promouvoir la convivialité pour son utilité économique ou politique, nous passerons sûrement à côté de l’essentiel et la convivialité passera par pertes et profits ; car elle n’est pas un moyen de résoudre nos problèmes, mais une manière de les dépasser par la célébration. Elle peut se manifester lorsque les ressources sont rares et les problèmes persistants. Les manifestants pour les droits civiques chantent dans leurs cellules. Les « culs-terreux » de paysans indiens empruntent pour organiser des mariages somptueux. Les ouvriers britanniques se saoulent le samedi soir. En ces temps funestes, les aménageurs auraient beaucoup à apprendre de ces survivants entêtés et ils feraient bien de se donner pour objectif primordial la création de situations propres à favoriser la convivialité. 


Traduction de Martin Paquot, revue par Thierry Paquot et Philippe Chanial

Cet article de Lisa Peattie composait originellement le chapitre 14 de Cities for citizens. Planning and the rise of civil society in a global age, Mike Douglass and John Friedmann (dir.), Wiley, 1998.

bibliographie

Stephen Carr, Mark Francis, Leanne Rivlin, Andrew Stone, Public Space, Cambridge University Press, 1992.

Abner Cohen, Masquerade Politics. Explorations in the Structure of Urban Cultural Movements, University of California Press, 1993.

René Dumont, Cuba est-il socialiste ?Seuil, 1970.

Richard, Hoggart (1967), La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Minuit, 1970.

Ivan Illich (1973), « La convivialité », inŒuvres complètes. I, Fayard, 2004.

Ley, K. Olds, « Landscape as spectacle : world’s fairs and the culture of heroic consumption », in Environment and Planning D : Society and Space, vol. 6, p. 191-212, 1988.

Ray Oldenburg, The Great Good Place, Paragon House, 1989.

William Ronco, Lisa, Peattie, Making Work : Self-Created Jobs in participatory organizations, Plenum Press, 1983.