Dans le miroir du passé

Contribution de l’architecte à la salubrité des maisons et des villes 2/2

Émile Trélat | 21/06/2020

Introduction

Fils de médecin, le centralien Émile Trélat (1821-1907) est membre du Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département de la Seine dès 1848, professeur de Constructions civiles au Conservatoire des Arts et Métiers à partir de 1854, et fonde en 1865 l'École Centrale d'Architecture (aujourd'hui École Spéciale d'Architecture), qu'il dirigera jusqu'à sa mort. Il enseigne, en particulier, une science nouvelle, l'hygiène, à laquelle il consacre le discours suivant, présenté le 19 juillet 1889 à l'Exposition universelle internationale de Paris.

Dans la première partie, il s'attache à démontrer que cinq facteurs déterminent la santé des humains — l'air, la lumière, la chaleur, l'eau et le sol — et comment ceux-ci se comportent par nature, à la campagne. Dans la deuxième, il montre combien la ville les ignore, au détriment de notre santé, et comment ingénieurs et architectes doivent y remédier. Ses propos nous semblent aujourd'hui d'une actualité étonnante…

Vous voyez, Messieurs, comment les cinq facteurs de la salubrité fonctionnent autour de nous à la campagne. Je veux maintenant vous transporter à la ville. — Qu’y devient le milieu de salubrité ?

L'Air à la ville

L'Air à la ville. — Remarquons d'abord qu'en nous installant dans nos maisons, nous ne pouvons pas songer à nous enfermer hermétiquement. La petite portion d'atmosphère qu'elles enclosent y deviendrait promptement mortelle. Elle veut être sans cesse renouvelée, ce qui implique qu'elle soit en communication permanente avec l'extérieur.

Malheureusement, en s'abritant, l'homme compromet ses capacités de résistance ; il en perd la majeure partie dans l'habitude du bien-être.

Il commence par se garantir des grandes tourmentes de l'atmosphère ; il finit par ne plus en supporter les moindres perturbations. Il se complaît de plus en plus dans ses abris et s'y calfeutre chaque jour davantage. Si bien que, si l'expérience et la science ne réagissaient, il en arriverait de lui-même à consumer sa vie dans des réduits sans air. Réfléchissez d’ailleurs, je vous en prie, à ce que sont nos maisons avec leurs étages, leurs doubles profondeurs, leurs appartements encombrés de cloisons et la condition faite à chaque pièce de n'y trouver communication avec l'atmosphère extérieure que par une seule face accédant sur une rue ou une cour sans largeur ; pensez enfin à l’énorme population qui se presse dans les grandes villes, à l'espace limité dont dispose chaque habitant, et vous comprendrez combien doivent être surveillées les ressources qui y sont réservées à l'aérage des habitations.

Il y a là, Messieurs, des problèmes d'une grande complexité pratique et de la solution desquels dépend non seulement la salubrité de l'air que nous respirons chez nous, mais aussi la salubrité des matériaux qui nous y entourent.

Si l’atmosphère extérieure n'entre pas franchement dans nos chambres, si nos murs eux-mêmes ne se laissent pas pénétrer par elle, en même temps que l'air vicié par notre séjour les traverse en sens inverse, les locaux s'infectent, nos corps s’étiolent et la maladie nous surprend.

Mais les précautions qui éviteront de pareils maux dans nos maisons commandent des choix et des agencements de matériaux que l'instabilité atmosphérique et la pénurie d'espace rendent très difficiles. Dans les grandes villes où les dangers croissent avec la densité des populations, les dispositions les mieux appropriées ne seront malheureusement jamais que des solutions approximatives. C'est la raison qui impose à leur élude l'attention la plus sévère et à leur application les soins les plus minutieux. Le problème est, il faut le reconnaître, tout moderne. Ce sont les grandes agglomérations qui le posent, et l'urgence est pressante pour l'art de les protéger contre les maux qu'elles portent naturellement en elles. Je ne puis songer à vous montrer aujourd'hui les points défaillants de nos pratiques journalières et à vous indiquer les remèdes qu'il faut apporter dans l'aération de nos logements. Mais ne voyez-vous pas clairement que c’est l'architecte qui occupe ici la scène et que c'est lui qui doit l’ordonner et la conduire ?

La Lumière à la ville

La Lumière à la ville. — Nous avons vu que, dans la vie de plein air, la nature nous enveloppe de lumière. Il n'en peut pas être ainsi dans la maison de ville. Ici, ce n'est qu'une portion, et une très petite portion du ciel qui fera pénétrer ses ondes lumineuses dans nos chambres, puisque ces chambres sont abritées à la partie supérieure et entourées latéralement sur trois faces par des clôtures opaques, tandis que la quatrième face n'est que partiellement percée par les fenêtres. Et ce n'est pas tout. Considérez, je vous en prie, le lieu auquel ces fenêtres pourraient puiser leur lumière : c’est la moitié de la calotte céleste de 0 degré à 90 degrés, et cette moitié est elle-même obstruée dans sa majeure étendue par la maison qui borde, sur le côté opposé, la rue plus ou moins étroite, mais toujours profonde. N’êtes-vous pas frappés des misérables ressources auxquelles on pourra recourir pour alimenter nos fenêtres de lumière ? Elles se réduisent à la maigre embouchure béante entre les maisons sur le ciel. Je pourrais vous expliquer qu'à cet égard le mal n'est pas aussi grand qu'il parait tout d’abord ; que la lumière prise à l’horizon est pauvre, parce qu’elle s'éteint à travers les poussières toujours abondantes au voisinage du sol et qu'en face les maisons ne suppriment guère qu'un éclairage sans vigueur. Et de cette considération, je pourrais tirer les données positives d'un éclairage propice dans nos appartements. Je vous montrerais comment nous devons nous approprier la lumière que le ciel nous ménage entre les crêtes des constructions ; comment, à cet effet, l'épaisseur des maisons commande l'élévation des haussures (1) des fenêtres et la hauteur des étages ; comment la hauteur des étages en commande le nombre, et comment ce nombre commande la largeur des rues. Je vous dirais que la lumière qui fait la santé pénètre toujours par la partie haute de nos fenêtres et qu’il est pernicieux de lui barrer le passage précisément à cet endroit, comme vous le faites, Mesdames, dans vos appartements. Avec l'aide de quelques épures fort simples, vous comprendriez qu'il n'est pas besoin de demander beaucoup de sacrifices aux citadins rapprochés par les nécessités des plus actives concurrences pour doter leurs habitations d'éclairages copieux et salubres. Mais tout est à faire de ce côté ; tout, y compris la ruine des habitudes et des préjugés.

Nous n'en sommes encore qu’à l’espérance de voir l’attention se fixer sur la détresse de lumière qui pèse sur les habitants des villes.

C'est ce à quoi je me borne aujourd'hui en vous rappelant que la lumière propice à la santé est la lumière venue directement du ciel, et en vous citant trois chiffres. Il y a à Paris environ 100 millions de mètres superficiels de planchers habités ou habitables ; sur ces 100 millions de mètres, il n'y en a pas 15 millions sur lesquels l'occupant trouve le bénéfice immédiat de la lumière du ciel. II y en a 70 millions qui ne reçoivent que de la lumière une, deux ou trois fois amortie sur les murailles voisines, et 15 millions sur lesquels il n'arrive que les pâles reflets d'une lumière quatre ou cinq fois arrêtée, ou pas même une lueur. Comment la vigueur du corps se ferait-elle dans de pareilles conditions d'existence ? Et comment s'étonner de la haute mortalité parisienne ? Mais aussi quels signes que ces chiffres et comme ils font bien comprendre ce qu'il faut faire, ce que l'architecte doit s'efforcer de réaliser !

La Chaleur à la ville

La Chaleur à la ville. — Si nos maisons étaient construites selon les strictes exigences de la salubrité, si leurs murs avaient l’épaisseur suffisante pour emmagasiner la chaleur solaire sans se laisser traverser l’été, et pour la restituer à nos intérieurs l’hiver, on pourrait dire que, parmi les facteurs de salubrité naturelle, le calorique serait le seul qui ne s'altère pas à la ville. Mais il n'en est pas ainsi.

Les minces enveloppes de nos habitations laissent passer les calories solaires qui viennent nous y incommoder pendant la saison chaude, tandis que, refroidies elles-mêmes à l'arrivée des froids, elles prennent et consomment la chaleur corporelle que nous voudrions conserver en nous abritant.

Un pareil régime menace gravement notre bien-être et notre santé, et nous sommes condamnés à nous défendre par des chauffages intérieurs. Malheureusement, ces artifices nécessaires sont en général conduits sans discernement et très souvent deviennent plus pernicieux dans leurs effets que ce qui les motive. Je voudrais vous le faire comprendre. Quelques mots me suffiront. Presque tous les chauffages de nos habitations, je devrais dire tous, sont disposés de façon à en chauffer l'air et à charger cet intermédiaire de restituer à nos corps la chaleur qui leur est soustraite par des murs froids. Or, l'air est un mauvais véhicule de calories. II faut élever fortement sa température pour qu'il paralyse sensiblement les radiations refroidissantes qui nous enveloppent. On y parvient très mal, et nos intérieurs sont presque toujours, l'hiver, des locaux où l'on ne ressent aucun des bienfaits de la chaleur tout en se plaignant d'avoir trop chaud. Le fait est qu'on y respire de l'air chaud, ce qui est pénible et nauséant, tandis qu'on manque de chaleur à la peau. J'ai l'habitude de décrire cet état fort désagréable en deux phrases :

« On éprouve le besoin de déboutonner son gilet pour mieux respirer, et on cherche son pardessus pour se réchauffer. »

C’est ainsi qu'à la ville nous compromettons nos fonctions respiratoires en protégeant très mal la température physiologique de nos corps, et nous abîmons d'un seul coup deux facteurs de salubrité, l'air et la chaleur.

Cela ne montre-t-il pas la nécessité de changer nos habitudes et les pratiques qui les servent ? L'air que nous respirons doit rester froid ; c'est la condition de salubrité. Le milieu que nous habitons ne doit pas troubler la température de notre corps ; ses parois ne doivent rayonner sensiblement sur nous ni froid ni chaud. Ce sont deux résultats qui ne peuvent être obtenus que par deux opérations distinctes. Je vous ai déjà décrit la première, c'est l'aérage exclusivement alimenté par l'atmosphère libre de l'extérieur. La seconde doit agir uniquement sur les parois de nos appartements pour leur assurer une température telle que celle de nos corps n’en soit pas affectée. Strictement parlant, cela voudrait dire que nos murs trop minces devraient être chauffés en hiver et refroidis en été. Nous supportons sans grand dommage de santé la trop forte élévation de température qu'ils subissent en cette dernière saison dans nos climats : les exigences de bien-être ne nous ont pas encore commandé d'autres précautions à cet égard que les garanties que nous prenons journellement contre l'introduction des rayons solaires dans nos chambres pendant les mois chauds. Nous ne négligeons pas alors de fermer nos persiennes, nos volets ou nos rideaux. L'hiver, il n'en est pas de même : nos murs refroidis nous refroidissent de toutes parts. Il faut, par un artifice spécial, les réchauffer. C'est une précaution indispensable, car il n'est pas possible de maintenir la température physiologique du corps entre des murs froids (2). Cette considération est capitale. Elle doit servir de principe fondamental et de guide invariable à tout chauffage d'habitations. On est loin de se placer à ce point de vue dans les installations si diverses et souvent si incohérentes auxquelles donnent lieu les chauffages des édifices privés ou publies. La salubrité commande ici des améliorations dont l'urgence sollicite la hâtive intervention de l’architecte.

L’Eau à la ville

L’Eau à la ville. — Plus les villes sont grandes et populeuses plus, elles se salissent. Plus elles se salissent, plus leur nettoyage doit être actif, régulier et complet. Et comme il n'y a que l'eau qui soit un nettoyeur efficace des saletés humaines, il faut consommer beaucoup d'eau pour assurer la propreté des grandes villes. Mais cette consommation croît bien plus vite que le nombre des habitants. Je veux dire que si une quantité d'eau représentée par 1 suffisait à une ville de 100 000 âmes, une quantité 2 ne suffira pas à la salubrité de cette ville accrue à 200 000 âmes ; il en faudra une quantité 4.

C’est que, plus les hommes s’agglomèrent, plus chacun d’eux est actif, plus il use de matières, plus il fait de poussières, de boues et de crasses ; et plus aussi, tous ensemble, ils contaminent leurs milieux et ouvrent les portes aux maladies.

Mais l'abondance de l'eau ne suffit pas à la propreté d'une ville. Si l’on ne règle pas son débit de façon qu'elle agisse mécaniquement sur les surfaces qu'elle doit nettoyer, on perdra les neuf dixièmes de son effet utile. L'eau de nettoyage doit heurter les boues, les crasses, les dépôts pour les entraîner avec elle. Pour cela, il faut l'employer par fouet et par chasse, à la lance et par soudaine et volumineuse intermittence. Ces procédés tout modernes sont aujourd'hui soigneusement pratiqués par nos administrations publiques. Nous avons à Paris d'immenses magasinages d'eaux de rivières, montées par de puissantes machines dans de nombreux réservoirs d'où rayonnent les conduites qui courent sous les chaussées et dans lesquelles puisent tous les opérateurs de nettoyage par l'eau. Ainsi sont préparées pour l’égout toutes les eaux salies par le lavage des voies et places publiques ; ainsi se trouve servie la propreté du territoire commun de la grande cité ; opération chaque jour plus compliquée et commandant chaque jour aux ingénieurs des moyens plus onéreux et des soins plus minutieux.

Voilà le service des lavages publics. Il est correctement installé. Mais cela ne suffit pas, à beaucoup près, à assurer la propreté du milieu parisien. Les maisons ne sont pas nettoyées ; elles gardent longtemps leurs déjections dans les fosses qui leur servent de magasins. Les appartements et les logements sont constamment contaminés par les détritus et les saletés de cuisine ; par les poussières et les crasses qui s'attachent aux murs, aux parquets, aux meubles, aux tentures ; surtout par les obturateurs compliqués qui ferment les cuvettes des cabinets d'aisances.

Il y a là toute une suite de sources nosogéniques, qui, malgré les apparences, diminuent la santé et appellent des installations spéciales. C'est toute une révolution préparée qui accroîtra considérablement la salubrité urbaine et dont les architectes ont désormais la responsabilité.

Mais les lavages produisent d'autant plus d'eaux sales qu’ils sont plus complets. Et comme le fleuve occupe les points les plus bas de la ville où naturellement descendent ces eaux sales, on voit la pollution croissante qui menace le cours d'eau et les protections qu'elle commande. Quelque complètes que soient celles-ci, ce n'est pas à l’eau du fleuve qu'il faut recourir pour servir la table et la cuisine des habitants. On doit ici rencontrer une sécurité absolue. Les hygiénistes exigent avec raison que des sources lointaines, pures et fraîches répondent à ce besoin. Paris est déjà pourvu de longs aqueducs qui y amènent journellement des bords de la Champagne plus de 120 000 mètres cubes de bonne eau de boisson. Cette alimentation sera doublée dans trois ans par de nouvelles sources recueillies en Normandie. II est très probable qu’alors on verra s’éteindre la fièvre typhoïde, qui est si ruineuse pour la population et qui diminue à mesure qu'on boit moins d'eau de rivière.

Le Sol à la ville

Le Sol à la ville. — Le grand épurateur des immondices animales, le maître appareil d’oxydation naturelle fait défaut dans les villes.

Le sol poreux des champs y est remplacé par la masse des constructions et par la croûte hermétique des chaussées.

Les détritus de la vie y sont condamnés, s’ils y séjournent, à la pourriture et à l'infection. Il faut les enlever, les exporter ; c'est ce qu'on s'est de tout temps efforcé de faire au mieux. Mais les lieux d'écoulement (rivières) ou les lieux de dépôts (dépotoirs) restent des centres infectés et infectants dont le voisinage est pernicieux. Il appartenait à notre époque de fermer cette plaie hideuse des villes. Le remède est simple. Il consiste à substituer au sol imperméabilisé de la cité un sol poreux choisi dans le voisinage, à y conduire sans délai tous les résidus liquéfiés de la maison et de la rue et à les y répartir pour en assurer l'immédiate oxydation. Cette conquête est faite : ce n'est que la répétition systématisée et concentrée en un grand laboratoire humain des procédés naturels que je vous signalais dans la vie des champs. La science a expliqué comment l'eau sale des égouts qui court dans les rigoles d'une terre poreuse s'y disperse en cédant à l’oxygène souterrain tous ses éléments susceptibles d'oxydation ou de fixation dans des combinaisons stables ; comment la végétation s’empare avidement de tous les éléments assimilables qui caressent ainsi ses racines ; et comment à travers ces multiples réactions, l'eau dépouillée de ses pollutions premières va pleurer limpide et pure dans la nappe sous-jacente. L’expérience a montré les magnifiques résultats obtenus dans les champs de Gennevilliers, qui épurent aujourd'hui le quart des immondices liquéfiées de la capitale et qui sont en même temps une contrée de merveilleuse salubrité et d'exubérante production agricole. Un pareil service, Messieurs, ne peut fonctionner qu'à l'aide d'installations imposantes. Outre les appareils de lavage des maisons et des voies publiques qui préparent les eaux d’égout, il faut des galeries placées sous les rues pour capter et conduire ces liquides, de vastes collecteurs pour les faire sortir du territoire urbain, des machines pour les élever sur les champs, des réseaux tubulaires pour les y distribuer. En vous signalant tout cela, j’achève l'esquisse du nettoyage méthodique d'une grande ville. On peut affirmer aujourd’hui que la santé urbaine est incessamment mise en échec dans toute cité où la propreté n'est pas assurée par l'ensemble de ces mesures : alimentation et distribution d'eau, appareils et services de lavage de la rue et des maisons, émission et dispersion aux champs d'épuration de toutes les immondices. Ce service est magnifiquement engagé à Paris par nos ingénieurs. Il n'existe pas de ville où le système opératoire soit mieux conçu. Mais nous avons à peine 900 kilomètres de galeries d'égout sur 1 100 qu'il nous faudrait, et 800 hectares de champ d'épuration quand le débit des eaux sales en exige 3 000. Ces lacunes seront prochainement comblées. Quelques années y suffiront, on peut aujourd'hui l'affirmer, et nous aurons alors la capitale le mieux protégée contre les multiples contaminations qui menacent la santé et l'existence des hommes dans les grandes agglomérations.

Pour des villes et des maisons salubres

Je ne vous aurais pas parlé, Messieurs, avec cette assurance il y a quelques années ; car le nettoyage méthodique des cités a dû vaincre des oppositions longues et violentes avant de se faire admettre, et ce n'est que d'hier que la victoire définitive lui est acquise. L'histoire des luttes qu'il a traversées ne peut trouver place ici. Toutefois je veux en marquer devant vous le caractère. Il se montre dans l'ardeur même du conflit. À côté des résistances que les habitudes, les préjugés et les intérêts d'industries froissées suscitèrent au système, plusieurs savants, parlant au nom de la prudence, élevèrent contre lui des soupçons que ne pouvait subir une réforme faite pour servir la santé publique. Au lieu de supprimer les causes des maladies, les exportations des eaux résiduaires et leur épandage sur des champs d'épuration colporteraient les maladies, disaient-ils. La démonstration s'est faite par l’expérience et par l'expérimentation. Le succès est acquis, la conquête éclatante. Non seulement on s'est mis d'accord, mais on peut dire que si le tout à l’égout et l'épandage sont accrédités maintenant sans restrictions auprès de toutes les compétences, c’est qu'ils ont réduit une à une les objections que la science a pu leur faire. Aussi l'hygiène doit-elle une part de reconnaissance à l'opposition qui, tout en retardant les grandes applications du nettoyage méthodique des villes, a forcé le système à devenir évidence.

Mais, Messieurs, dans cette mémorable campagne de vingt ans, comment omettrais-je de vous nommer le héros qui a mené le combat jusqu'à la victoire ? C’est Alfred Durand-Claye, le créateur de Gennevilliers. Nous le pleurons, hélas ! Il est mort en pleine action, à la veille du triomphe qu'il avait préparé. Le Conseil municipal a décidé de donner son nom à une rue de Paris (3) et les hygiénistes de tous les pays vont lui élever un monument au seuil même de son beau champ d'épuration.

Je vous ai montré, Messieurs, ce qu'était la mise en état de salubrité d'une capitale. Songez, je vous y engage, à ce qu'est et à ce que vaut une capitale, au rôle qu'elle accomplit dans l'État, aux immenses forces nationales qu'elle concentre, à l'intensité des efforts qu'elle suscite, à l’énergie de production qu'elle entretient, à la somme de travail de corps et d'esprit qu'elle dépense, au nombre de vies qu’elle consomme, à la puissance d'entraînement qu'elle exerce, à la poussée de civilisation qu'elle effectue. Rappelez-vous à quel degré d'agglomération elle condamne ses habitants ; combien elle malmène leurs existences ; combien y sont réduites les sources naturelles de la santé ; combien il est difficile de parer à cette lamentable condition, et combien il est urgent d’y travailler sans cesse. Remarquez que cette tâche lourde et belle appartient en parts égales à l’ingénieur et à l'architecte. On voit le premier fortement engagé dans l'opération générale qui lui incombe, et déjà le territoire commun de la ville est assuré d'un parfait nettoyage.

L'œuvre du second est encore tout entière à faire : la maison reste sale ou malsaine. Je sollicite ici l'architecte ; je l'adjure d'y faire la salubrité. Il n'est que temps pour lui de suivre l'exemple de l’émule qui a pris l'avance sur lui.

Notes

(1) La haussure est la rive supérieure d'une baie d'éclairage.

(2) Il est entendu que l'on parle ici du corps vêtu selon les exigences communes de la vie active et qu'il n'est pas question d'une personne, qui se serait enveloppée de multiples couvertures.

(3) Cette décision a été mise à exécution.

Émile Trélat, « Contribution de l’architecte à la salubrité des maisons et des villes », in Conférences de l’Exposition universelle internationale de 1889 (Paris: Imprimerie nationale, 1890), https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k855743w.

Nous avons choisi de mettre certains paragraphes en exergue pour cette édition. Les deux parties respectent celles de la publication originale.

Pour une biographie d'Émile Trélat, lire Frédéric Seitz, « L’enseignement de l’architecture en France au xixe siècle », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques. Archives, no. 11 (10 octobre 1993), https://doi.org/10/fhv8cc (en libre accès).