Introduction
Lors des 6es rencontres nationales de la Frugalité heureuse et créative, fin septembre 2025, Topophile a créé une proposition théâtrale en ouverture de la « nuit du nouveau B.T.P. » (bois, terre, paille et leur monde). Une dizaine d’auteurs et autrices ami·e·s de la revue ont déclamé autant de textes originaux, que la revue se propose de publier au fil des prochains mois.
Pour célébrer le crépuscule de l’ancien B.T.P. (béton, tôle, plastique et leur monde), il s’agissait collectivement de dépeindre, depuis l'expérience de chacun, l'ampleur des externalités négatives de cette ère pétrochimique, extractiviste et industrielle de l'architecture. L'habitabilité commune de la Terre en exige l'extinction immédiate.
« Capitalocène, anthropocène, pollutions, inégalités, néocolonialisme, uniformisation, appauvrissement écologique, affadissement esthétique… Tout doit y passer. Mais ne cédons pas au désespoir ni à l’accablement : la gravité du constat doit être le moteur de la révolution (sans transition) ! Pour cela, élan, vitalité et humour sont des ingrédients indispensables ! »
Loi de 77, article 1
« L’architecture est une expression de la culture. La création architecturale, la qualité des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant, le respect des paysages naturels ou urbains ainsi que du patrimoine sont d’intérêt public. »
Article 2
« Sont considérées comme architectes pour l’application de la présente loi les personnes physiques énumérées aux articles 10 et 11, les sociétés définies à l’article 12 ainsi que les personnes physiques admises à porter le titre d’agréé en architecture en application de l’article 37 ci-après. »
Wow.
Ça en jette non d’être architecte ?
Quelle délicate suffisance. Garant de la culture au nom de l’intérêt général oui monsieur ! Grand ordonnateur du bon goût constructif, pourfendeur des promoteurs ! On en oublierait presque que pour être architecte, il faut d’abord être le favori du prince. Mais que voulez-vous ? Les architectes ont un petit côté Zorro. Pas étonnant qu’ils s’inquiètent autant de sauver le monde. Défenseur de la veuve et de l’orphelin, de la culture, et maintenant, y croyez-vous ? Du vivant ! De la planète ! Sacrée promotion.
Rien de très surprenant dans ce rêve enfantin. N’oublions pas que le superhéros est la figure romantique par excellence du libéralisme. On y retrouve le fantasme de toute puissance de l’individu : « ici se dressera un immense gratte-ciel à la forme évocatrice ». Tout comme l’apitoiement du pouvoir sur sa malédiction solitaire : on pourra citer ici le génie incompris de l’architecte bouc émissaire ou les derniers mots d’oncle Ben. « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités »… Je ne vous refais pas la chanson. Face à l’apocalypse qui s'annonce, voici donc nos architectes tout frétillants d'impatience à l'idée de sortir de leurs besaces milles inventions pour sauver la planète. Ou plutôt puisque de toute évidence celle-ci est déjà mal en point - à minima l’adapter. On affûte de nouveaux mots d’ordre : Ménageons nos milieux ! Adaptons l’existant ! (aménageons durablement le désastre !)
Pour l’occasion on se rêve transmuté en trois petits cochons qui fabriquent des maisons de paille, de bois, et de terre. Nous y verrons sans aucun doute bien mieux brûler la planète depuis nos grandes baies vitrées aux menuiseries au bois labellisé PEFC. Reconnaissons que c’est mieux que bloc en béton des mégaferme dans lesquels on a l’habitude de les entasser. Mais quand même … Quand même… Soyons un peu sérieux deux secondes? C’est faire bien peu de cas du grand méchant loup. Si le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas, alors nous serions plutôt avisés de nous méfier des inondations et des mégafeux que peut provoquer le souffle d’un canidé qui surventille. Mais que voulez-vous ? Une menace avec les poches aussi pleines ça ne s’ignore pas ! Quand il s’agit de faire des billets verts, nous aussi on s’adapte ! Le cheval de Zorro ne s’appelait-il pas Tornado ?
Un petit point de réalité s'impose. S’il nous fallait vraiment nous inspirer Zorro – el Señor Don Diego de la Vega –, il nous faudrait d'abord commencer par nous rappeler qu’il ne s’agit pas seulement d’avoir un cheval et un beau chapeau, mais aussi un peu de courage et une rapière. Ne pas oublier que le monde est peuplé de méchants dont bien souvent le pathétique nous inciterait presque à leur donner de la ventoline tant ils s’obstinent à souffler envers et contre tous. Et tant qu’à faire, allons jusqu’au bout. Rappelons-nous aussi que Batman est un fasciste, Iron Man un vendeur d’armes, et que Zorro – cet innocent Zorro un peu ringard – ne l’est pas davantage. C’est une figure coloniale de la noblesse espagnole dont le paternalisme à l’égard des indigènes n’a d’égal que son mépris pour des caricatures d’élites mexicaines qui lui servent d’antagoniste.
Pour faire face à cette catastrophe, tout porte à croire que le monde n’a pas besoin de héros non, mais de personnes un tant soit peu conséquentes. S’il nous faut vraiment nous croire utiles à quelque chose, commençons donc par descendre de notre beau cheval blanc. Et constatons que sous notre cape il n’y pas la peau rose d’un petit cochon, mais la fourrure grise du loup. En somme que malgré toutes nos sornettes, l’apocalypse n’est pas un problème technique de bois de terre et de paille, mais un problème politique qui exige de nous de trahir la meute.
Notes
Text déclamé le 27 septembre 2025 sur la scène des 6es rencontres nationales de la Frugalité heureuse et créative, sur une proposition originale de Topophile (direction éditoriale Sarah Ador & Raphael Pauschitz).