Introduction
Pourquoi les pensées critiques s’attachent-elles si peu à discuter de la beauté ? Suivant le fil de cette interrogation, les premiers volets de ce feuilleton – « de l’art de cueillir des cerises » (1/3) & « la rhétorique du beau » (2/3) – nous avaient menés à une conclusion inconfortable : la conception des formes architecturales, leur appréciation esthétique et les discours qui les accompagnent sont intimement liés à l’exercice du pouvoir, dont ils maquillent habilement la violence d’une pincée de contemplation. Nous héritons donc non seulement du modèle délétère de la construction industrielle et extractiviste du XXe siècle, mais aussi de catégories que nous avons profondément incorporées – la beauté sensible des formes, le solutionnisme du projet, la prétention à l’universalisme etc… – qui se révèlent, à l’analyse, elles aussi problématiques. Pour esquisser des pistes de sortie de ce problème épineux, ce troisième et dernier volet se propose d’explorer quelques pensées critiques de l’architecture afin de voir comment celles-ci se ressaisissent de la question de l'esthétique.
Partant du constat d’une complicité manifeste entre l’architecture et les forces qui rendent notre planète inhabitable, quelques rares auteur·ices s’attachent à élaborer une critique radicale de l’architecture – au sens d’une critique à la racine – afin d’inventer d’autres pratiques, d’autres valeurs et d’autres finalités pour cet art dans le contexte d’un Anthropocène qui n’aura décidément rien de bucolique. Difficile pour les plus conservateurs de faire face à ces remises en question frontales des axiomes qui fondent la discipline, et bien souvent leurs propres pratiques. Il est alors tentant de disqualifier ces propositions pour leur radicalité – en sous-entendant par exemple qu’elles sont trop politiques pour relever d’une parole savante [1] – voir d’insinuer qu’elles risqueraient de tuer la discipline à trop vouloir la transformer [2].
La figure du dangereux révolutionnaire hante ainsi les discours réactionnaires : de l’épouvantail du « péril rouge » à la rhétorique de la modération centriste contemporaine [3], des « judéo-bolcheviques » aux « islamo-gauchistes », sans oublier désormais les terribles antifascistes… Le spectre d’un Robespierre assoiffé de sang n’est jamais très loin pour celles et ceux qui ont tout intérêt à favoriser un consensus bénéficiant directement au maintien de leur position dominante. Un fantasme qui nous renvoie au motif rhétorique de la mise en péril [4] qui consiste à exagérer le danger que représentent celles et ceux qui remettent en question un ordre établi. Ces procès en radicalité résistent rarement à un examen sérieux. Ils visent surtout, par l’appel à la peur et l’orchestration de paniques morales, à rendre inaudible des discours et des positions sans jamais avoir à en discuter sérieusement le fond. En ce qui concerne la critique architecturale, la menace que représentent quelques textes pour la profession apparaît bien dérisoire face aux risques qui sont associés à l’inaction : réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, inhabitabilité des territoires, etc. Mais la question a le mérite d’être posée : la critique dite « radicale » veut-elle tuer l’architecture ?
L’esthétique territorialiste face à son héritage colonial
Le biorégionalisme est une porte d’entrée familière pour observer comment le travail critique reconfigure nos habitudes disciplinaires. Ce courant, né dans les années 70, a connu récemment un regain d’intérêt théorique comme pratique. On y distingue en général un courant italien, qui prône un biorégionalisme territorialiste ancré dans les politiques locales, et un courant américain davantage écologiste et libertaire, qui se rapproche de l’anarchisme par sa critique de l’État et son inclinaison pour l’auto-organisation communautaire. En France, l’actualisation de ces travaux dans le domaine de l’architecture a largement été porté par Mathias Rollot, dont les écrits ont longtemps alterné entre un travail critique d'éclaircissement face à l’enfumage d’une architecture avide de greenwashing, et une proposition théorique en faveur de la territorialisation écologique de la construction.
Laissons un instant de côté les aspects écologiques du biorégionalisme pour nous concentrer sur les implications politiques et esthétiques de cette proposition à l’endroit de la discipline architecturale. L’idéal type du biorégionalisme est à trouver dans l’architecture vernaculaire. L’acte de construire y est à la fois résultat et producteur d’une identité territoriale spécifique à un lieu, attentif à l’économie des ressources disponibles localement et aux singularités du territoire. Dans cet archétype, la forme n’est donc pas tant une « expression de la culture » [5] de l’architecte mais une expression de la culture du territoire dont elle émerge. Sans supprimer le rôle du concepteur, ce déplacement a des conséquences politiques importantes sur la pratique du projet. Hostile aux velléités autonomistes de l'architecture [6], Mathias Rollot nous invite à envisager la conception architecturale comme une négociation écologique et démocratique, en rompant ce faisant avec l'exceptionnalisme qui faisait de l’architecte l’unique prescripteur légitime dans la construction. Dans l’« architecture autochtone » [7] dont il se fait l’avocat, la pratique du projet vise alors moins une forme prédéfinie par un expert qu’un processus émancipatoire passant par la « souveraineté constructive » [8] de la communauté de ses habitant.es.
« L’architecture autochtone, c’est ce qui advient quand ce sont les communautés elles-mêmes qui possèdent les modalités de faire (conception, construction, habitation). Cette capacité peut être solitaire ou communautaire, autonome ou accompagnée par des métiers experts (…). »
M. Rollot, Décoloniser l’architecture, le Passager Clandestin, 2024, p. 147.
Dans les faits, il est parfois tentant de faire du biorégionalisme une simple doctrine formelle et prescriptive, en faisant l’impasse sur cette remise en question de la politique du projet. On prône alors simplement la lisibilité constructive et la vérité des matériaux mis en œuvre, une attention à leur provenance et une valorisation des savoirs artisanaux. Ne demeure alors du biorégionalisme qu’une forme de brutalisme écologique, dans lequel l’ouvrage reste dessiné jusque dans ses moindres détails par un designer jaloux, mais dont la présentation sera agrémentée de quelques photographies pittoresques des artisans locaux prises lors du chantier. Une dépolitisation des pensées biorégionalistes qui inquiète ce chercheur, tant celles-ci sont alors susceptibles d’être récupérées par des agendas identitaires et xénophobes. D’une architecture localiste au localisme identitaire, il n’y à qu’un pas.

L’intuition biorégionaliste débouche ici sur des questionnements inconfortables. Elle s’éloigne de la satisfaction bucolique d’une architecture qui serait enfin devenue écologique et vertueuse pour interroger sa possible instrumentalisation politique. Assez pour que l’utopie biorégionaliste amorce chez Matthias Rollot un tournant ouvertement décolonial [9] et antiraciste [10]. Pour ne pas être condamnée à verdir le fascisme comme elle a verdi le capitalisme, l’architecture se doit de faire face à son héritage colonial. Et s’engager ce faisant le long d’un premier axe d’interrogation politique et sociétal de l'esthétique en architecture. Si les formes architecturales se veulent être le reflet des communautés constructives et habitantes qui les bâtissent, comment sont-elles nécessairement transformées par la prise en compte des celles et ceux que nous exploitons aujourd’hui pour les bâtir [11] ? Comment nous défaire de l'esthétique de l’ordre, blanche et impérialiste qui irrigue nos imaginaires disciplinaires [12] ? Enfin, comment les formes que nous concevons participeront-elles de la reconfiguration des identités territoriales dans un monde abîmé par la globalisation ?
Politiques du visible et violences environnementales de la construction
Depuis une vingtaine d’années, humanités environnementales, matérialisme et féminisme convergent pour repolitiser les questions écologiques à partir des rapports de domination. Nourri par cette littérature, le travail de Charlotte Malterre-Barthes s’attache à forger une critique rigoureuse de la violence structurelle dans le domaine de la construction. De la domination coloniale de l’extractivisme minier à l’exploitation des corps qui mettent en œuvre ces matériaux au bénéfice d’une minorité, en passant évidemment par les ravages écologiques inévitablement associés à l’activité de la construction, son travail nous rappelle que non, décidément, « il n’y a pas d’innocence bâtie » [13]. Les prouesses des architectes ont toujours un terrible coût humain et environnemental.
Mesurant l’inadéquation entre l’ampleur et l’urgence des changements à opérer et la trajectoire d’une industrie de la construction qui ne parvient à se réformer qu’à la marge, elle propose d’organiser des moratoires visant à suspendre collectivement toute nouvelle construction [14]. Une interruption politique de l’ordre des choses pour se donner le temps de nous confronter frontalement aux problèmes que dissimule notre appétence pour la construction neuve : apprendre à regarder autrement ce qui existe déjà, questionner nos manières d’en prendre soin, de nous en répartir l’usage ou la propriété. Et instituer ce faisant un nouveau paradigme dans lequel la construction neuve ne serait plus la règle mais l’exception.
Dans la perspective de cette refonte radicale, les architectes sont pour elle parmi les mieux placés pour identifier où et comment agir. Charlotte Malterre-Barthes appelle ainsi au développement de ce qu’elle nomme une « architecture non-extractive » [15]. La pratique du projet s’y rapproche de l’enquête critique et s’empare des questions longtemps maintenues à sa périphérie : économie et sourcing de la construction, propriété foncière, pratiques de maintenance, fabrique de la norme, etc. Sa proposition a tout d’un renversement. À l’ordre viril et violent d’une culture constructive célébrant l’acte de création, le patrimoine et la démolition rédemptrice, elle oppose celui de l’engendrement, de la conservation, de la maintenance ou du soin, caractéristiques de ce que ce que certaines désignent parfois sous le terme de matrimoine [16].
Le travail de Charlotte Malterre-Barthes se situe ainsi à l’articulation de deux mouvements qui ont chacun à voir avec la notion de visibilité. Le premier est le mouvement critique de visibilisation des problèmes systémiques qui se posent à notre domaine d’activité. À la morale des matériaux qui l’on souhaiterait vertueux, elle oppose des description minutieuses des processus extractifs qui nous rappellent ce que l’élégante finesse de nos menuiseries aluminium coûte à des paysages réciproques à l’autre bout de la planète [17]. À nos réflexes d’aménageurs, elle oppose la mise en visibilité des espaces vacants (logements, mais aussi chambres inoccupées, hôtels, etc.) qui contredit un besoin de construction neuve présenté comme inévitable.
Le second mouvement est celui de la mise en lumière et de la légitimation de ce qui est d’ores et déjà là mais dont nous ne reconnaissons pas la valeur : les pratiques invisibilisées de soin et de maintenance, soit l’économie informelle du travail reproductif qui permet pourtant à nos mondes de tenir [18]. Nous voyons ici se dégager un second axe de questionnement politique de l’esthétique en architecture. Ce que l’on fait compter, ce qui a voix au chapitre, c’est d’abord ce que l’on rend visible. Que regarde-t-on en tant qu’architecte quand nous pratiquons le projet ? Que donnons-nous à voir, à lire, ou à entendre et comment le regardons-nous ?
Du bâti à l’économie, s’emparer des moyens de conception
En réalité, tout ceci n’a peut-être rien de très nouveau. L’architecture non extractive de Malterre-Barthes n’est pas sans rappeler d’autres pratiques de l’enquête par des architectes, que celles-ci abordent le projet comme un dispositif producteur de connaissance [19] ou qu’elles mobilisent des protocoles ad-hoc pour éclairer un mystère archéologique, un conflit judiciaire, ou une controverse [20]. Les intérêts des architectes ont toujours dépassé la seule construction du bâti. C’est en tout cas ce que nous rappelle le chercheur Xavier Wrona dans son travail de thèse, qui s’est attaché à revisiter de manière extensive les travaux de plusieurs figures tutélaires de la discipline – Vitruve, Alberti, Palladio, Vauban, Viollet-le-Duc, Le Corbusier, Koolhaas – dont l’historiographie tend à n’en retenir que la part congrue dédiée à la construction d’ouvrages [21]. Ingénierie mécanique et militaire, astronomie, traités d’économie et d'agroforesterie… Dans ces travaux ignorés, les savoirs architecturaux se laissent envisager comme un régime d'expertise généraliste s’attachant à penser l’ « organisation des parties au d’un d'ensemble » [22] ; des savoirs susceptibles de s'appliquer bien « au-delà de la production de bâti » [23], laquelle ne serait que l’une de leurs multiples applications.
Cette archéologie des savoirs disciplinaires n’est pas innocente. Dans la perspective marxiste qui anime cet auteur, il s’agit bien de relire les savoirs architecturaux comme une « économie générale » susceptible de s’appliquer aux machines en tout genre (techniques, spatiales, organisationnelles, voire conceptuelles) qui trament nos réalités. Mais aussi, ce faisant, de dépasser un constat critique. La discipline architecturale est certes une pratique de pouvoir visant la mise en ordre de nos sociétés, mais elle est aussi susceptible de participer de « la sauvegarde de la vie et de la pacification du monde » [24]. Hors de question alors d’abandonner les savoirs architecturaux à l’ennemi : ces derniers sont aussi susceptibles de nous aider à penser, organiser et conduire la nécessaire transformation de l’appareil productif dans un monde qui semble de toute part cerné par les flammes [25]. Il ne s’agit donc pas simplement d’élargir le domaine d’emploi légitime des savoirs architecturaux, mais aussi de les détourner pour œuvrer à l’émancipation de celles et ceux que ces mêmes machines asservissent aujourd’hui.
Malgré les ruptures politiques que chacune de ces propositions nous promettent, il est frappant de constater combien toutes témoignent en définitive d’une franche continuité disciplinaire. En mobilisant les savoirs architecturaux loin leurs domaines de prédilection, elles nous rappellent que la singularité de l’architecture n’est peut-être pas à situer dans son objet, mais dans son maniement des pratiques de représentation pour penser et transformer nos manières d'habiter nos territoires. D’un travail à l’autre, l’infrastructure matérielle de la discipline – ses cartes, plans, coupes, façades, schémas, maquettes et autres diagrammes – est mobilisée ou détournée pour rendre compte, inventer, transformer, légiférer. Un constat qui nous mène à un troisième axe d’interrogation politique de l’esthétique en architecture, relative cette fois-ci aux outils de la discipline. Comment, et dans quelle mesure, nos pratiques de représentation peuvent-elles participer de la compréhension, de la réappropriation, voire du démantèlement des économies prédatrices dont nous dépendons ? Comment transformer leurs usages et la politique qui les entoure pour faire face aux tumultes de l'Anthropocène ?
Héritage, critique et trahison
Faut-il donc craindre le péril rouge ? De toute évidence, nos révolutionnaires veulent bien en finir avec une certaine idée de l’architecture [27] contre laquelle se concentre l’essentiel du travail critique. Puisant dans des corpus variés pour objectiver ses effets écologiques et politiques, ielles participent d’un effort de dévoilement des liens intimes qu’entretient la discipline avec des structures délétères (extractiviste, colonialisme, capitalisme, patriarcat, etc…). Pour autant, ces travaux restent étonnamment optimistes, puisqu’ils font le pari que l’architecture peut aussi être autre chose, ou à minima servir à autre chose. Qu’elles soient nourries par une littérature anarchiste, biorégionaliste, marxiste, féministe ou décoloniale, ces pensées hétérodoxes partagent en cela un agenda commun : celui d’assigner à l’architecture une visée émancipatrice à l’endroit des systèmes de dominations politiques, écologiques et économiques qui la traversent et dont elle dépend.
La discipline architecturale (ses théories, sa pratique et son histoire) n’y est donc pas envisagée comme « un legs, sain, joyeux, solaire et allant de l’avant » [28]. Nous avancerons qu’elle mérite davantage d’y être comprise comme un « commun négatif » dont il s’agirait d’hériter en tant que praticien.nes. Cet héritage engage d’abord un travail de deuil : le deuil à faire d'une architecture as-usual [29] structurellement complice des puissances extractivistes. Mais aussi « un mandat et des responsabilités » [30] à l’endroit de la remise en question et de la transformation de nos pratiques disciplinaires si nous souhaitons être un tant soit peu conséquent face aux crises qui s’annoncent ; quand bien même cela engage de trahir [31] ce faisant les valeurs, les intérêts et l’ordre politique qui structurent aujourd’hui le champ de l’architecture.
« Qu’elles soient nourries par une littérature anarchiste, biorégionaliste, marxiste, féministe ou décoloniale, ces pensées hétérodoxes partagent en cela un agenda commun : celui d’assigner à l’architecture une visée émancipatrice à l’endroit des systèmes de dominations politiques, écologiques et économiques qui la traversent et dont elle dépend. »
C’est peut-être à cet endroit précis qu’il nous faut situer l’exercice critique. Il participe de la mise à distance et du discernement des présupposés problématiques tapis dans l’ombre de nos évidences. C’est un travail de clarification qui vise ce faisant à identifier des travers qu’il s’agira de dépasser, mais aussi des éléments susceptibles d’être réactivés, transformés ou patrimonialisés. Dans les travaux que nous avons survolés, il s’agit des capacités d’idéation, d’investigation et de représentation de la discipline, qui sont réaffectés à d’autres manières de faire – « architecture autochtone », « architecture non-extractive », « économie générale » – qui participeront à terme à la recomposition du champ.
Autrement dit, il ne s’agit pas tant pour ces critiques de tuer l’architecture que de prendre en charge son héritage. Ce qui passe nécessairement par une pratique engagée et réflexive, se refusant donc à toute forme d'extériorité surplombante. Une logique qui se retrouve jusque dans la position de ces auteur·ices, puisqu’ielles demeurent en définitive des architectes qui se refusent à la désertion. Ielles écrivent des manifestes, débattent avec leurs pairs, et portent probablement régulièrement des pulls noirs à cols roulés, des lunettes à bord large, ou des sacs à dos en bâche recyclée.
De la morale à l’éthique, une politisation de l'esthétique en architecture
Nous pouvons donc ranger les guillotines ; il y a erreur sur le fantôme. La seule révolution en jeu ici est copernicienne, puisque dans ces travaux, la dimension politique des problèmes est avant tout scientifique. Il s’agit bien, en mettant au centre des préoccupations théoriques les impensés politiques de l’architecture, de défaire la prétention à la neutralité d’une discipline dont la vocation est pourtant de transformer le réel depuis une position de pouvoir. Et de forger ce faisant une acception de l'esthétique en architecture qui ne se laisserait pas réduire à une « esthétique rétinienne contemplative » [32] assignant aux architectes le devoir de produire de beaux espaces.
À l’inverse d’une approche morale de l’esthétique – fondée sur l’élaboration de normes de jugement définissant ce que serait un bel espace, un beau projet ou une « bonne » architecture – l’esthétique opère ici comme une éthique, attentive à ce qu’il est juste de faire dans un contexte donné. Elle ne relève plus de l’exercice du goût mais de l’analyse des effets que les formes produisent : ce qu’elles organisent, ce qu’elles contraignent, et les manières d’habiter le monde qu’elles rendent praticables ou, au contraire, intenables.
Demeure en définitive un hiatus. Derrière la joute théorique opposant postures réactionnaires et postures critiques peut se lire, en creux, le fossé grandissant entre une classe intellectuelle volontiers perçue comme donneuse de leçon et des praticiens pris dans les dépendances économiques de leurs agences. La liberté de la recherche et de l’enseignement autorise les premier.es à préfigurer des pratiques architecturales s’émancipant des forces économiques et politiques délétères, mais dénuées de marché. À l’inverse, les autres sont contraints pour exercer de courir derrière le futur déjà obsolète dicté par une industrie de la construction écocidaire et une commande avide de croissance et de beaux monuments. Une contradiction politique majeure pour une profession dont la corporation est fondée au regard de l’intérêt général, mais qui dépend, pour son exercice, de pouvoirs dont les logiques d’action détruisent très factuellement les conditions d’habitabilité de notre planète.
« Derrière la joute théorique opposant postures réactionnaires et postures critiques peut se lire, en creux, le fossé grandissant entre une classe intellectuelle volontiers perçue comme donneuse de leçon et des praticiens pris dans les dépendances économiques de leurs agences. »
Dans le désastre qui s’annonce, la discipline architecturale ne saura échapper au difficile examen de sa compromission. Tout comme son héritage ne pourra se faire sans se frotter à l’épineux problème de son économie. Un tiraillement qui nous rappelle que la durabilité en l’architecture n’est décidément jamais réductible au problème de la bonne prescription technique ou formelle, mais qu’elle se constitue d’abord en un problème fondamentalement politique : pour qui et avec qui travaillons-nous ?
Notes
[1] Un poncif auquel les sociologues Eric Fassin et Caroline Ibos ont récemment consacré un ouvrage fouillé dont la lecture nous rappelle que la production de connaissance est toujours politique, qu’elle le veuille ou non. Voir E. Fassin, C. Ibos, La savante et le politique, PUF, 2025.
[2] G. Nicolas, « Marcher sur ses deux jambes ou comment révolutionner l’architecture sans la tuer », D’Architecture, n°325, 2025, pp 18-21. Disponible ici. Un droit de réponse à nos précédents textes a été publié ici par l’auteur.
[3] Je reprends ici l’expression de l’historien Pierre Serna dans P. Serna, L'extrême centre ou Le poison français : 1789-2019, Champ Vallon, 2019.
[4] A. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991.
[5] Selon l’expression consacrée par la loi 77-2 sur l’architecture.
[6] M. Rollot, Décoloniser l’architecture, Le Passager Clandestin, 2024. p.41-52
[7] « L’architecture autochtone, c’est ce qui advient quand ce sont les communautés elles-mêmes qui possèdent les modalités de faire (conception, construction, habitation). Cette capacité peut être solitaire ou communautaire, autonome ou accompagnée par des métiers experts (...). » Ibid, p. 147
[8] Ibid, p. 148
[9] Profitons-en pour citer quelques chercheur·euses qui nourrissent ce tournant décolonial en architecture, comme Lívia Ferreira de França, le collectif DAAR, ou encore Sélami Koffi Agbodjinou. Citons enfin l’exposition récente Reclaim architecture, ce que les pensées féministes et décoloniales font à l’architecture à l’ENSAG (comité de pilotage : M. Beuerle, N. Biger, H. El Kaddioui, A. Guetin, D. Hamilton-Jones, M. Rollot, S. Te Hok, 2024).
[10] « Nulle volonté de décoloniser l’architecture ne peut exister sans une prise en compte radicale des réalités sociologiques de la construction – comme point de départ et comme horizon, comme moyen et comme fin. Et ces réalités nous portent nécessairement à une première conclusion : pas de décolonisation sans antiracisme. » M. Rollot, « Décoloniser l’architecture ici et maintenant », AOC, 2024.
[11] Pour celles et ceux qui douteraient encore de l’ordre classiste et raciste de nos chantiers de constructions, où la place dans l'ordre hiérarchique est bien souvent corrélée à la couleur de peau, nous renvoyons à l’enquête édifiante du sociologue N. Jounin, Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, La Découverte, 2009.
[12] M. Rollot, « Onze pistes vers une métamorphose décoloniale de l’architecture. » L’Architecture d’aujourd’hui, 2025.
[13] C. Malterre-Barthes, A Moratorium on New Construction, Les presses du réel, 2025.
[14] Ibid.
[15] Une proposition plus largement développée dans Space Caviar (Dir.), Non-extractive Architecture, Vol.1, On Designing without Depletion, Sterneberg Press, 2021.
[16] E. Borne, « Ce que le matrimoine fait à l’architecture », Espazium, Juin 2025
[17] Un concept développé dans un article de 2013 par la paysagiste Jane Hutton (récemment traduit par Topophile), puis approfondi dans J. Hutton, Reciprocal Landscapes : Stories of Material Movements, Routledge, 2019.
[18] Des thématiques qui semblent se frayer un chemin dans les préoccupations des architectes, comme en atteste le succès de J. Denis & D. Pontille, Le soin des choses, Politiques de la maintenance, La Découverte, 2022.
[19] Paola Viganò, Les territoires de l’urbanisme. Le projet comme producteur de connaissances, Métis Presses, 2012.
[20] Voir les pratiques décrites dans S. Nivet. Quand les architectes mènent l’enquête ?, Editions 205, 2025.
[21] X. Wrona. Architecture et savoir : une économie générale du savoir architectural par-delà la production de bâti, de Vitruve à nos jours. Art et histoire de l'art., Université Paris sciences et lettres, 2022. Français.
[22] X. Wrona, op.cit., p. 507.
[23] Ibid.
[24] X. Wrona, op.cit., p. 5
[25] D’après le nom du média lancé par ce même auteur en ce début d’année, Architecture in a World on Fire : https://www.youtube.com/channel/UCQbtCCji299Ws2wRbQL0DOg.
[27] Ce que nous avions appelé précédemment l’architecture hégémonique. Voir le premier volet de notre analyse, ici.
[28] E. Bonnet, D. Landivar, et A. Monnin, Héritage et fermeture : Une écologie du démantèlement, Divergences, 2021, p. 97.
[29] M. Rollot. « En finir avec l’architecture-as-usual ». Terrestres, 2025.
[30] E. Bonnet, D. Landivar, et A. Monnin, op.cit., p. 97.
[31] Dans un registre semblable, la nécessaire trahison des scientifiques à l’endroit des attendus de leurs champs a été récemment défendue dans A.Barreau, L'Hypothèse K: La science face à la catastrophe écologique, 2023.
[32] J’emprunte cette formule à Xavier Wrona.
Texte
Xavier Bucchianeri
Série « Autopsie d’une réaction » : « de l’art de cueillir des cerises » (1/3) | « la rhétorique du beau » (2/3) | « les horizons politiques de l’esthétique » (3/3)
Illustration de couverture
Maud Harou
Édition
Raphael Pauschitz
Relecture
Sarah Ador