savoir L'utopie ou la mort

Crépuscule de l’ancien B.T.P. (6/10) : Béton, c’est fini !

Frédéric Denise | 14 octobre 2026

Introduction

Lors des 6es rencontres nationales de la Frugalité heureuse et créative, fin septembre 2025, Topophile a créé une proposition théâtrale en ouverture de la « nuit du nouveau B.T.P. » (bois, terre, paille et leur monde). Une dizaine d’auteurs et autrices ami·e·s de la revue ont déclamé autant de textes originaux, que la revue se propose de publier au fil des prochains mois.

Pour célébrer le crépuscule de l’ancien B.T.P. (béton, tôle, plastique et leur monde), il s’agissait collectivement de dépeindre, depuis l'expérience de chacun, l'ampleur des externalités négatives de cette ère pétrochimique, extractiviste et industrielle de l'architecture. L'habitabilité commune de la Terre en exige l'extinction immédiate.

« Capitalocène, anthropocène, pollutions, inégalités, néocolonialisme, uniformisation, appauvrissement écologique, affadissement esthétique… Tout doit y passer. Mais ne cédons pas au désespoir ni à l’accablement : la gravité du constat doit être le moteur de la révolution (sans transition) ! Pour cela, élan, vitalité et humour sont des ingrédients indispensables ! »

Sur l’air de « Capri, c’est fini ».

♫ Le béton !

♫ C’est fini !

♫ Et dire que c’était la matière de mon premier amour !

… Je dois vous rassurer, je vais m’arrêter là !

Enfant du Havre reconstruit, j’ai eu un amour quasi filial pour le beau béton.

En effet, le béton d’Auguste Perret m’a fait architecte.

Ah le béton lavé, le béton coloré, La trame six-vingt-quatre ! Les colonnes cannelées…

« L’architecture, c’est ce qui fait les belles ruines » disait maître Auguste, devançant de quelques années le travail du temps, sur ce béton si fragile.

Et dire justement que le béton a rendu fainéantes plusieurs générations d’architectes. Oubliant comment bien construire, s’en remettant sans efforts et sans imagination aux ingénieurs structure.

Jeune architecte, je ne savais pas comment construire.

J’ai fait un skate-park, à la plage du Havre, là ou enfant je faisais des pâtés de sable.

Là c’était un plus gros pâté, tout en béton, avec des belles formes tout en courbes.

« Béton à la mer » ont dit les bureaux d’étude avec la bénédiction des bureaux de contrôle.

Béton à la mer ! Une formule magique qui annonce une grande nouvelle, la fête au gros béton plein plein de ferraille.
Résultat: plus d’acier que de béton ! Une honte. Il sera toujours là dans mille ans, sous l’eau. Une belle ruine qui survivra a toutes celles de Perret !

Et puis beau béton, tu m’as trahi.

J’ai vu les trous béants sur mes chantiers.

J’ai vu ta résistance aux marteaux-piqueurs. Impossible à démolir. Obligé d’utiliser des engins de guerre pour te démolir…

D'ailleurs tu es issu de la guerre, et de la reconstruction. Tu resteras encore un peu, quelques siècles tout au plus, avec tes bunkers.

Tu as travaillé avec l’ennemi, les messieurs en cravate.

Et tu as perdu toute crédibilité pour moi quand tu t’es travesti en béton bas carbone, ridicule comme un 4×&4 électrique.

Tu salis tout.

Quand je pense que je voulais t’écrire une chanson !

Je voulais te défendre, moi… Face à tous ces écolos là, que ne t'aiment pas.

Mais tu ne le mérite pas, t’es trop nul, tu ne sers à rien !

Le bois ma paru plus propre, plus léger, plus accessible, il sentait bon.

Et puis les charpentiers avaient l’air plus sympa que les bétonneurs.

Et puis après j’ai découvert la terre crue. Tellement belle !

J’en suis tombé amoureux, et j’ai oublié le béton de ma jeunesse.

Le béton, c’est fini, et on ne regrettera rien !

Notes

Text déclamé le 27 septembre 2025 sur la scène des 6es rencontres nationales de la Frugalité heureuse et créative, sur une proposition originale de Topophile (direction éditoriale Sarah Ador & Raphael Pauschitz).