savoir Du lisible au visible

« La ménagère et la science » de Denise Pumain

Thierry Paquot | 28 juin 2026

Introduction

L’autobiographie intellectuelle dépasse souvent la chronologie d’une carrière et s’entrelace à l’histoire plus générale d’un milieu et d’une période. C’est le cas, avec la géographe Denise Pumain, née en 1946, qui en se racontant, relate l’histoire de sa discipline, de ses évolutions, de ses débats et de ses penseurs. Née à Montbard dans une famille ouvrière et communiste, Denise Pumain est un très bonne élève, qui après l’école normale entre à l’école normale supérieure, obtient l’agrégation de géographie, soutient un doctorat de troisième cycle (1974), puis un doctorat d’État (1980), est nommée membre de nombreux comités, devient rectrice de l’Académie de Grenoble, est médaille de bronze du CNRS et reçoit – consécration des consécrations – le prix international Vaudrin-Lud (le Nobel de géographie) en 2010 à Saint-Dié-des-Vosges. Jean-Marc Besse, philosophe, spécialiste du paysage, la questionne sur son rapport à la science, à la quantification, à l’usage précoce de l’informatique pour modéliser les « systèmes de villes », qu’elle distingue des « réseaux urbains ».

Elle débute son exposé par la difficulté d’être une femme dans un univers d’hommes, et constate avec satisfaction que si sa génération a essuyé les plâtres, il y a de plus en plus de femmes qui sont géographes à qui on reconnait les talents. Jacqueline Bonnamour et Jacqueline Beaujeu-Garnier avaient ouverts la voie, mais les « mandarins »  (tel Jean-Robert Pitte) ont bloqués les postes durant de longues années... Denise Pumain évoque les professeurs qui l’ont marqué, François George (« immense géographe »), Philippe Pinchemel (qui « apportait un souffle nouveau »),  Michel Rochefort, Roger Brunet, qui lui ouvre les portes de L’Espace géographique et lance la notion de « Chorème », que ses « épigones » mettent à toutes les sauces : « Le résultat n’est pas scientifique, car la science repose en grande partie sur la mesure, qui confère la reproductibilité et la possibilité des réfutations. Avec la chorématique, la hiérarchisation des éléments n’est pas explicitée de manière aussi rigoureuse que dans l’analyse multivariée. »

C’est la « science » qui mobilise Denise Pumain d’où son approche quantitative des « faits géographiques » et son recours aux statistiques et à leur traitement informatisé. Là, elle est incontestablement une des pionnières en France, ayant bénéficié de l’apport des Canadiens (elle a séjourné une année à Montréal, dont elle garde un excellent souvenir) et des Belges (avec l’équipe de Ilya Prigogine) en matière de cybernétique. Elle confie : « (...) j’ai œuvré pour construire une géographie plus scientifique, car il y avait une demande d’assurance de vérité et de reproductibilité des savoirs. Mais pour moi, la science, ce n’est qu’une certitude provisoire. Ses énoncés sont conditionnés par les observations effectuées et leur contexte. Ils sont délimités avec précisions. Les scientifiques peuvent s’accorder momentanément sur ces résultats, mais leur expression est toujours révisable. » Elle est active dans les institutions internationales, visite de nombreux pays, participe à d’innombrables rencontres universitaires sur les « systèmes des villes », où elle intervient en allemand et en anglais. Pour elle, « L’objet ville se prêtre aux relations à distance. C’est un objet multiscalaire essentiel dans une géographie horizontale qu’on peut quantifier et modéliser, voire numériser, si l’on en croit la technologie montante des digital twins. »

Que pense-t-elle de la géographie en ce premier quart du XXIe siècle ? « Aujourd’hui, on essaye de désagréger, mais pour moi, ce qui compte, c’est d’adapter les observations, donc les données que l’on va collecter, et échelle d’analyse, pour produire un travail créatif qui aboutisse à du savoir nouveau. » Elle n’isole pas son approche de celles des autres chercheurs en géographie, tout comme elle s’associe à des historiens et à des archéologues pour enrichir sa démarche. « J’ai proposé, explique-t-elle, une vision de la complexité en sciences sociales qui ne se définirait pas seulement en termes mathématiques ou informatiques, mais qui prendrait en compte le nombre de disciplines des sciences sociales ayant produit les concepts qu’il est nécessaire d’articuler pour comprendre un cas particulier de système complexe. »

Elle et ses complices, Marie-Claire Robic (1946), Thérèse Saint-Julien (1941-2021), Violette Rey (1943), Madeleine Brocard (1943), Lena Sanders (1955), entretiennent l’étude épistémologique dans le champ de la géographie, en particulier avec la création de la revue numérique Cybergeo en 1996, qu’elle dirige jusqu’en 2022. Elle a bien conscience que l’éventail des théories géographiques se déploie avec bonheur, elle note qu’une « géographie plus phénoménologique, très sensible, qui est assez anecdotique de point de vue du matériau, mais absolument pas du point de vue de l’investigation. » se manifeste. Songe-t-elle à Éric Dardel, qu’appréciait tant Jean-Bernard Racine, un de ses amis, ou Augustin Berque, qui combine philosophie et géographie ? Enfin, elle valorise le travail patient, parfois répétitif, de la ménagère qui prend soin de ce qu’elle doit faire, pour le faire bien, sans esbrouffe. « La ménagère, précise-t-elle, inscrit ainsi sa pratique dans sa conception spiralaire de l’évolution de savoirs plutôt que dans des ruptures, de brusques changements de paradigme ou de révolutions à la manière de Samuel Kuhn, [il s’agit en fait de Thomas Kuhn], qui sont des conceptions plutôt masculines, plus volontiers guerrières, du processus de l’avancement des sciences. »

Certes on ne peut pas tout dire dans un livre-entretien, néanmoins, je regrette que Denise Pumain ne présente pas la collection de livres, « Villes », qu’elle a dirigé chez Economica à partir de 1992 et la parution de Données urbaines, durant quelques années, des véritables mines d’informations sur des sujets originaux et neufs, nous expliquant comment elle choisissait les ouvrages ? Quel accueil ont-ils eu ? Et ses livres ? Le rayonnement du travail intellectuel dépend aussi de la circulation des idées, dans différents milieux, je pense ici à l’architecture, au paysage et à l’urbanisme, qui côtoient la géographie. Avec ses confidences c’est tout un pan de la géographie française qu’éclaire Denise Pumain. Qu’elle en soit remerciée.

Denise Pumain, La ménagère et la science, entretien avec Jean-Marc Besse, éditions de l’EHESS, 2026, 216 pages, 9.90 euros.