Introduction
Chaque livre de Thierry Paquot est un bonheur de lecture comme, on l’imagine en le lisant, il a dû être un bonheur d’écriture pour son auteur. Souvent dénommé philosophe de l’urbain, cette étiquette ne rassemble pas la multiplicité de ses engagements et de ses connaissances. Auteur d’une œuvre considérable et essentielle, curieux de tout, ayant multiplié les rencontres, les amitiés, les conférences ou les débats, ancien producteur de France Culture, organisateur d’expositions… Thierry Paquot est animé d’un amour de la lecture, de l’écriture, et d’un souci impérieux de transmettre dans un geste de contre-don à ce qu’il a reçu. Formidable passeur qui semble toujours tout connaitre mais d’une érudition chaleureuse et souriante.
Son exploration inlassable des villes emprunte cette fois le roman [après celui des poètes dans Poésies urbaines] sur les pas d’une série d’écrivains. Comme pour ses autres livres l’écriture est un cheminement avec le lecteur, une conversation avec les auteurs cités. On y redécouvre Emile Zola, « romancier de la ville » qui mobilise tous ses sens pour en décrire les arcanes. Zola met en scène le Paris de l’époque des grands travaux haussmanniens et il en explore les métamorphoses. Mais il évoque aussi Lourdes, Rome dans d’autres romans. « Zola érotise la ville, sexualise toutes les relations sociales, brocarde la morale moralisatrice et hypocrite, sensualise le corps, la nature, la vie ». Il ne s’agit pas pour lui simplement de voir mais de comprendre en menant des études approfondies qui le rapprochent pour une part des « remueurs de boue », ces auteurs américains, les muckrakers dénoncés par Théodore Roosevelt au début du XXe siècle, eux-mêmes inspirés par Zola. Un beau chapitre est consacré à ces écrivains qui interrogent avec un sens aiguisé la fabrique des villes de leur temps : Frank Norris, Stephen Crane, Theodore Dreiser.
Un chapitre émouvant est consacré à un auteur un peu oublié, mort précocement : Eugène Dabit, le « Petit-Louis des faubourgs », auteur notamment de Hôtel du Nord dont Marcel Carné, en détournant un peu, le roman fera l’un des grands films d’avant-guerre. Dans le chapitre sur Giono, on découvre un homme qui a encouragé la revue de poésie créée par le tout jeune Thierry Paquot et ses amis encore lycéens. Déclaration de fidélité aussi à un écrivain essentiel qui serait aujourd’hui sans doute bien amer devant l’urbanisation qui dévore le monde, l’éradique pour le fonctionnaliser, le marchandiser. « La « civilisation paysanne » à laquelle nous conviait Giono n’existe plus et ne pourra plus renaitre, constate Thierry Paquot. Le moule est cassé. Le mode d’emploi est perdu. Les rescapés ont d’autres chats à fouetter, comme de lutter contre les OGM et autres manipulations des laboratoires liées aux industriels de la malbouffe. Le « poids du ciel » s’est alourdi.
Simone de Beauvoir marche, pédale, nage comme l’attestent nombre de passage de ses écrits autobiographiques, à la différence de Sartre plus sédentaire et qui oubliait parfois de pédaler quand l’un et l’autre s’essayaient à des balades cyclotouristes. Mais on leur doit notamment des textes sur leurs séjours américains et bien d’autres notations sur les villes qu’ils parcourent seul ou ensemble. Italo Calvino est l’auteur de La spéculation immobilière et surtout de Villes invisibles où il écrit que « même lorsqu’une ville, autrement dit une société, semble un enfer, il faut chercher le point en elle, qui n’est pas un enfer et lui donner l’espace pour croitre ». Un programme pour tous ceux qui pensent que rien n’est jamais tout à fait perdu. Comme Calvino, Georges Perec est un virtuose de la langue et des jeux de langage. On connait son goût de l’infra-ordinaire, selon le mot de Paul Virilio, pour nommer ce qui passe le plus souvent inaperçu des formes d’autorité ou même du quotidien des acteurs. Un jour, il s’installe dans un bistrot de la place Saint-Sulpice avec l’intention de noter tout ce qu’il voit. Texte devenu classique : Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Auteur notamment d’Espèces d’espaces, un autre texte essentiel où il explique que « vivre, c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner ». Julien Gracq s’interroge sur la manière dont Nantes l’a « formé » : « Reprenons donc le chemin des rues de Nantes, non pas à la rencontre d’un passé que je ne voudrais mettre à ressusciter aucune complaisance, mais plutôt de ce que je suis devenu à travers elles et elles à travers moi ». D’autres auteurs sont sollicités et relancent notre désir de lecture : Annie Ernaux, François Bon, Jean Echenoz, Jean Rolin, Christian Bobin… Avec Thierry Paquot on se souvient ou l’on découvre, on le suit avec confiance et amitié comme un conteur qui a beaucoup lu et fréquenté les hommes et les femmes dont il parle.
Thierry Paquot, La ville est un roman. Essai sur la littérature de l’urbain, éditions Eterotopia, 2026, 176 pages, 16 euros.