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Le Plus Grand Que Moi, une juste mesure du paysage

Françoise Crémel | 5/06/2020

Introduction

Au cours de leur carrière, les enseignants inventent et développent continuellement des exercices particuliers. Nous en recueillons quelques-uns, libre à vous de vous les approprier, de les transformer, d’y ajouter votre grain de sel. Aujourd’hui Françoise Crémel qui enseigne le paysage à l’ENSP de Versailles nous livre l’exercice favori de ses étudiants : le Plus Grand Que Moi, qui ambitionne de donner sa juste mesure au paysage car un geste seul ne suffit pas à le représenter tout comme un regard seul ne permet pas de le contempler.

Cet exercice est pratiqué en atelier de projet de paysage, pour lequel la pratique physique du terrain et le travail collectif sont fondamentaux. L’énoncé du « Plus Grand Que Moi » – ou PGQM – est né d’un travail sur la parole, le regard et les images mené avec les étudiants au sein de l’atelier. L’intitulé est inspiré d’ailleurs par un étudiant qui parlait de « son plus grand que lui » pour désigner son travail.

Pour enseigner une pratique du paysage, l’extérieur est un impératif, mais c’est bien souvent entre quatre murs et plus encore contre un mur, c’est-à-dire dedans, que l’on essaye de restituer une dimension du dehors. Les étudiants, pour exprimer ce qu’ils ont éprouvé sur le terrain, rapportent des images, souvent des dessins et des photographies, qui, pour des raisons pratiques et économiques, sont de petites dimensions. Pendant longtemps, avant la généralisation du numérique, les étudiants tiraient des photographies au format d’une carte postale soit 10x13 cm. Occasionnellement une épreuve 13x18 cm se risquait et sortait un événement ou un détail du paysage en l’agrandissant. C’est alors que j’ai observé le rapport entre la grandeur de l’image et la taille de l’observateur.

PGQM en NB [Françoise Crémel]

Le format au secours du geste

Le lopin de paysage, représenté sur un petit format, que l’on tient dans sa main, focalise le regard. La focalisation a très vite des effets fâcheux, elle construit généralement une centralisation excessive. Son auteur développe une attention bien concentrée mais restreinte – son horizon est limité. De plus, cette circonspection empêche la participation collective, ô combien bénéfique, de l’atelier. Les regards et opinions du groupe font co-évoluer les concepts à partir des représentations, l’image doit donc être, techniquement et physiquement, perçue largement.

Les rapports de préhension entre le format de l’image et le corps de l’humain jouent tout de suite en défaveur du paysage. Il devient un petit « jouet » et perd du même coup profondeur et horizon. Pour rendre compte d’une transcription entre le sujet et le paysage, il devient nécessaire d’outrepasser les dimensions usuelles de travail.

Capturer les temporalités et spatialités d’un site ne se satisfait pas d’une modélisation ou d’une réduction, c’est toute une ambiance qu’il faut dérouler. Les temps et les espaces du projet de paysage réclament une réitération de représentations (et dans mes enseignements de gestes corporels), un cortège d’images, un enchainement de formes racontant les cheminements physiques et intellectuels de l’étudiant et accueillant le spectateur dans le récit afin qu’il y contribue par ses interprétations.

Deux PGQM, par Jasmine Leonardon [Jasmine Leonardon]

Faire cela ou peindre le cou de la girafe

À une étudiante déconfite par une trop grande conscience de l'ouvrage et par la multiplicité des trajets possibles pour entamer son travail, j’ai proposé de faire, ce que j’appelais alors, une « proclamation de projet ». C’est-à-dire, saisir l’état d’esprit de sa relation au paysage et le représenter de manière instinctive, intuitive ; ou encore, exposer en une seule et grande image libre à la fois le terrain et le projet, ensemble, tels qu’ils sont à ce moment précis de sa réflexion. L’exécution du tableau a lieu juste avant chaque rendez-vous de l’atelier : pendant trois heures au plus, et une heure au moins, elle se confronte à un morceau de carton plus grand qu’elle (2 mx1,5 m) et, dessus, gribouille, colle, gratte, peint en utilisant ses doigts, des pinceaux, des bâtons, etc. L’apparence du tableau restitue certes malhabilement mais sincèrement l’entremêlement viscéral du paysage et de son projet.

Les grands cartons d’emballage de l’électro-ménager fournissent des supports formidables et il est même possible de les faire tenir debout pour peindre sur le motif. Le PQGM, encombrant, n’est pas facile à transporter jusqu’à l’atelier. De plus il nécessite du recul pour le poser au mur ou au sol, il a une présence avérée et incontournable.

Un geste seul ne suffit pas à représenter le paysage sur un tel format, tout comme un regard seul ne permet pas de le contempler. Le support est simplement trop grand pour que l’étudiant saisisse physiquement ou visuellement l’intégralité du paysage. Le paysage le dépasse et déborde de toute part tandis que son corps est, pour ainsi dire, séquestré par le canevas. Cette disproportion du tableau et du corps rétablit la juste mesure du paysage.

Deux PGQM, par Jasmine Leonardon [Jasmine Leonardon]

Au vu et au su de tous

Les tableaux sont librement mis en espace par les étudiants. Chacun prend la parole, questionne à sa manière, l’image. Les commentaires sont parfois brutaux car il est convenu que toute suggestion mentale provoquée par le PGQM soit évoquée.  Les passants éventuels sont mis à contribution. Chacun le discute, qu’il ait ou non une connaissance préliminaire du sujet. L’auteur écoute, prend éventuellement des notes.

Je peux lui demander de se placer à proximité de son œuvre pour que son corps physiologique désigne un point de déchiffrage. Ne serait-ce que pour prendre une première distance oro-auditive, l’étudiant choisit sa posture et position, oriente ses oreilles et sa bouche entre le public et la production. Il s’éloigne plus ou moins, fait face et/ou cache en partie le résultat du travail La parole tourne et cette lecture collective donne une vie immatérielle, multiple et imaginaire au document. Ce qui entoure détermine, y compris les voix par-dessus le dessin – c’est très peu étudié mais pourtant essentiel pour comprendre l’acte de représentation du projet de paysage. Lors de chaque présentation d’une composition, et à chaque parole dite et entendue se transforment l’audition et la vision de l’étudiant.

L’essentiel est de développer la faculté de voir ce qui n’est pas représenté, d’encourager l’ouverture des sens et de choisir librement des voies d’exploration parmi des éclaircissements proposés par les voix alentour. C’est un exercice vacant qui donne le privilège de produire des avenirs de paysage en une image simple, voire naïve. Une demi-heure suffit à un groupe d’une dizaine de personnes pour insuffler un nouvel élan du projet de paysage, ne serait-ce que dans la fluidité de leur corps en mouvement autour du PGQM. Chacun se replace et réverbère quelque chose de ce qui est en train de se produire.

Une étudiante et son PGQM [Françoise Crémel]

Pendant ce temps, je m’affaire avec une tablette à des prises de vue incontrôlées avec toute une escadrille de filtres qui remobilisent couleurs et formes. L’étudiant en dispose par la suite s’il a besoin d’une nouvelle suggestion du non-représentable. Le non-conforme, non-adéquat ou non-congru avec son préjugé du projet ne peut être accueilli que les jours d’hospitalité.

Jusqu’à une prochaine fois.

Secouer l’arbre à rêves qui se dissémine par le corps dans la matière. Inciter des convives à partager les agapes. Ce vécu-là est certainement l’apprentissage de la récolte, un rituel pour ne pas perdre courage face à la grandeur du paysage.

Pour aller plus loin, d'autres exercices:

L'autobiographie environnementale, par Thierry Paquot