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Le Triangle de Gonesse ou l’espace comme terrain de lutte

Stéphane Tonnelat | 23 mai 2026

Introduction

Alors qu’un appel à fissurer le béton essaime à travers la France, nous interrogeons l’ethnographe Stéphane Tonnelat qui s’est immergé pendant cinq ans au sein du Collectif pour le Triangle de Gonesse. Situé au nord de Paris, ces quelques centaines d’hectares attisent la convoitise des investisseurs, promoteurs et des pouvoirs publics qui ont échafaudés au fil des ans de nombreux projets d’artificialisation : d’un centre commercial avec piste de ski à une gare en plein champ. À l’occasion de la publication de son livre Sauver les terres agricoles (Le Seuil, 2026) dans lequel Stéphane Tonnelat partage près d’une vingtaine de scènes ethnographiques, nous l’interrogeons sur les ressorts de cette mobilisation et la topophilie des militant·es. Il déclare que « la lutte pour les terres agricoles est aussi une lutte pour l’attachement tant l’aménagement urbain est une entreprise d’aliénation des habitants à leur milieu. »

Pour & contre

Martin Paquot | La mobilisation du triangle de Gonesse a évolué d’une lutte contre un centre commercial à une lutte pour les terres agricoles. Un projet alternatif – Carma – a même été proposé. Quelle(s) différence(s) y-a-t-il entre une lutte contre et une lutte pour ?

Stéphane Tonnelat | La mobilisation du Collectif pour le Triangle de Gonesse a commencé début 2011, peu après l’annonce officielle du projet de centre commercial et de loisirs EuropaCity sur les terres agricoles du Triangle de Gonesse. Si elle s’est organisée en premier lieu contre le projet de centre commercial, elle était dès le départ, pour une partie des membres du collectif, aussi une lutte pour les terres agricoles. Mais les membres ont d’abord mené l’enquête sur le projet qu’on leur annonçait. Quand ils ont découvert son gigantisme, ils ont compris qu’ils n’auraient pas de mal à le présenter comme anachronique, c’est-à-dire à rebours des aspirations à la transition écologique. Le projet EuropaCity, porté par le groupe français Auchan, plus tard allié au groupe chinois Wanda, s’annonçait comme un investissement de 3,1 milliards d’euros afin de construire le plus grand centre commercial d’Europe avec 250 000 m2 de commerces, combiné à un centre de loisirs avec parc aquatique, une piste de ski, des cinémas, une salle de concerts et des hôtels. Il prévoyait d’attirer 31 millions de visiteurs annuels (trois fois plus qu’Eurodisney) et promettait 12 000 emplois. La piste de ski notamment apparaissait aux opposant comme une aberration écologique et une fuite en avant capitaliste sur laquelle ils pouvaient insister auprès du public et des médias.

Dans les premières années de la mobilisation, quelques membres importants du Collectif étaient surtout opposés au centre commercial à cause de la concurrence avec les commerces existants. Ils ne se seraient pas mobilisés si le projet avait été plus consensuel, comme un cluster scientifique (proposé sur le plateau de Saclay). Mais ces membres étaient décalés par rapport aux autres et ont fini par quitter le Collectif. Quand je l’ai rejoint en 2017, la défense des terres agricoles était bien établie. Le projet EuropaCity était surtout un projet aberrant menaçant les terres. Toujours en 2017, le Collectif s’est allié à un groupe comprenant notamment un urbaniste, un architecte, un paysagiste et un agronome pour élaborer un projet alternatif. Ils ont profité d’un appel à projets de la métropole du Grand Paris pour proposer le projet CARMA qui consistait à ne pas bâtir et à transformer l’agriculture existante en agroforesterie bio dont la production serait destinée à une consommation locale avec compostage des restes rendus aux terres. Ce projet montrait que le Collectif n’était pas seulement contre l’aménagement mais aussi pour une agriculture locale et écologiquement vertueuse. L’alternative a aussi pris une dimension plus pratique, lorsque le Collectif a commencé à cultiver un bout de terre prêté par un agriculteur sympathique à la cause en plein milieu du Triangle. Les courges récoltées à l’automne 2017 ont permis de cuisiner une soupe populaire sur la place de la République à Paris. Cette action, reprise par les médias, a aussi contribué à diffuser l’idée d’une reconnexion de la ville avec ses terres périphérique (scène 4).

Lorsque le gouvernement a annoncé l’abandon d’EuropaCity en 2019, il a paradoxalement maintenu la gare du Triangle sur la ligne 17 Nord du Grand Paris Express qui devait le desservir. Cela marquait sa volonté d’urbaniser les terres malgré l’abandon. Or s’opposer à une gare, même en pleins champs, est plus difficile que de lutter contre un centre commercial. Le projet Alternatif a donc pris une plus grande importance. Cependant, le groupe CARMA n’a pas suivi la même trajectoire que le Collectif. En négociant avec les collectivités locales, il s’est déplacé sur une autre commune et a dilué ses objectifs de protection des terres. L’alternative pour les membres du Collectif a alors pris des dimensions plus radicales, comme lors de la courte ZAD du Triangle de Gonesse en février 2021 qui a construit pendant trois semaines d’occupation une alternative en actes (scène 18).

Le Triangle de Gonesse ou l’espace comme terrain de lutte
La courte ZAD du Triangle de Gonesse en février 2021 a construit, pendant trois semaines d’occupation, une alternative en actes // Léa Ravel / Topophile

Une réserve foncière

Et pourtant l’agriculture actuelle du Triangle – loin des images de Pays de Cocagne parfois véhiculées – et les projets successifs d’urbanisation ne sont-ils pas les revers d’une même médaille, celle de l’exploitation de la terre et du foncier ?

L’agriculture actuelle sur le Triangle est de la céréaliculture intensive à l’aide de grosses machines. Les rendements sont parmi les meilleurs d’Europe (90 quintaux de blé et 120 quintaux de maïs à l’hectare, sans arrosage). Ces terres sont en effet exceptionnelles par leur capacité à stocker l’eau et leur épaisse couche de terre végétale. Mais cette agriculture est en instance d’expropriation par les aménageurs urbains depuis plus de cinquante ans. Les rotations sont courtes, alternant blé et maïs, ce qui montre que les exploitants ne prennent pas soin de la terre qu’ils savent vouée à l’urbanisation. Il n’y a plus de vers de terre et les cultures dépendent des engrais miniers ou chimiques. Dans ce contexte, les quelques maraichers qui résistent sont voués à la disparition, tandis que les céréaliers se transforment soit en entreprises de travaux agricoles, soit en société de gestion de terres. De fait, ils voient ces terres de la même façon que les aménageurs, comme une « réserve foncière », c’est-à-dire un capital financier qui paie les aides de la PAC et qui paiera leur retraite ou leur déménagement au moment de la vente pour l’urbanisation à des prix décuplés. Cette situation rapproche en effet l’exploitation de la terre de celle du foncier, les deux n’étant vus que comme des supports de l’activité économique. Elle explique aussi pourquoi les chambre d’agriculture et la grande majorité des exploitants n’ont pas soutenu la mobilisation (scène 7).

Cette situation est pourtant relativement récente. De fait, jusqu’à la fermeture des Halles de Paris en 1969, les maraichers étaient plus présents et livraient leur production sur les marchés locaux. De même, le blé a été longtemps moulu à Gonesse et aux alentours et transformé en pain pour la capitale. Mais cette relation a été perdue. La ville s’est détournée des terres et l’agriculture vend aux coopératives installées en plus grande périphérie. La mobilisation pour le Triangle de Gonesse remet en cause cette séparation et tente de reconnecter les citadins à leur alimentation en faisant des terres agricoles un patrimoine commun pour la subsistance collective.

L’attachement

Les terres de Gonesse sont un lieu imaginaire pour de nombreux militants. Faut-il être « du lieu » pour le défendre ? Qu’est-ce qui fait tenir à ces terres?

La première chose à comprendre est que personne n’est « du lieu ». Le Triangle est une zone enclavée entre des autoroutes dont la plupart des Gonessiens ne connaissent pas l’existence. Les habitants du quartier des aviateurs du Blanc-Mesnil, pourtant dans un autre département (la Seine-Saint-Denis), sont plus près du Triangle que la plupart des habitants de Gonesse. Le maire et ses soutiens ont souvent reproché aux membres du Collectif de n’être pas légitimes car non gonessiens, voire « parisiens ». Mais cet étiquetage (Becker, 1985) n’a pas pris (scène 2). Non seulement ils sont des villes alentours, mais en plus, ils ont réussi à faire passer aux médias l’idée que le projet EuropaCity dépassait largement l’échelle communale.

Je dirais que c’est la projection d’un futur possible et enviable, basé sur le présent et le passé qui rend ces terres attachantes. Au fur et à mesure de la mobilisation et de l’enquête menée par les membres du Collectif, ils ont d’abord découvert la fertilité de ces terres lors du potager. Les courges ont poussé très bien sans beaucoup de soin ni d’arrosage. Les agriculteurs ont aussi confirmé les chiffres donnés par la SAFER. Puis lors des fouilles archéologiques, ils ont appris qu’elles étaient cultivées depuis au moins 2500 ans. « C’est grâce à ces terres que Paris est là » s’est exclamée Dominique. Cette histoire et ce présent ont nourri l’ambition d’une reconnexion de la ville avec l’agriculture exprimée dans le projet alternatif. De fait, en 2018, quand les militants construisent une tour d’observation pour observer les terres visées par le projet EuropaCity, ils montrent autant la menace de leur suppression que l’alternative possible. C’est ce que j’ai appelé le cadrage militant. Ils ont appris à voir quelque chose de potentiel dans ce site et s’arrangent pour transmettre cette vision (scène 8).

Mais le site mérite aussi d’être protégé pour lui-même. Ainsi les visites naturalistes et les recours au tribunal administratif contre la zone d’aménagement ont fait découvrir aux militants une vie jusque-là insoupçonnée de plantes, d’oiseaux et d’insectes qui méritent aussi d’être protégés. Une telle diversité si proche de Paris, avec une vue sur le Sacré Cœur, c’est irremplaçable. Enfin, l’attachement vient aussi avec l’histoire de la mobilisation et les expériences que les militants ont eues sur le Triangle. Les fêtes, le jardinage, les visites, mais aussi la résistance aux velléités d’évacuation du terrain par les aménageurs, au tribunal et sur place, ont soudé le Collectif et l’ont attaché au terrain en lui donnant une histoire partagée. En 2021, 700 personnes rassemblées sur le Triangle ont par exemple signé le « serment du Triangle » dans lequel ils et elles déclaraient leur attachement à ces terres comme co-propriétaires, avec l’ensemble des habitants de l’Île-de-France (scène 17). Cette cérémonie a inauguré le statut de « patrimoine commun » des terres dans un acte performatif. Il signifiait qu’une communauté s’était constituée autour de leurs sort et ne les laisserait pas les aménageurs les en aliéner.

En 2018, une tour d’observation est construite pour observer les terres visées par le projet EuropaCity // Léa Ravel / Topophile

L’attachement aux lieux nous tient évidemment à cœur. Le philosophe Gaston Bachelard dit de la topophilie qu’elle est « la valeur humaine des espaces de possession, des espaces défendus contre des forces adverses, des espaces aimés […] des espaces louangés » (La poétique de l’espace, 1957). Les militants sont-ils topophiles ?

Le Triangle de Gonesse est un environnement ingrat, difficile d’accès, éloignés des habitants, entouré d’autoroutes et survolés par des avions toutes les deux minutes. Ce n’est que progressivement que les membres du Collectif s’y sont attachés en le défendant contre les aménageurs. Le jardinage, les piques niques, les fêtes et autres « zadimanches », les visites naturalistes, les blocages de chantier et l’occupation en ont fait un espace vécu et investi non seulement d’un travail militant, mais aussi d’espoirs d’un meilleur futur. On dit souvent que l’attachement au lieu dépend de l’identité qu’on lui attribue (Altman and Low, 1992). Ici, je dirais que l’identité du Triangle n’existait pas avant la mobilisation, à part pour deux agriculteurs. Aujourd’hui, elle est surtout conçue comme un espace de résistance et de projection d’une alternative à l’aménagement. Mais la définition de l’espace est elle-même un terrain de lutte. Le camp des aménageurs s’évertue à effacer toute trace de la mobilisation, comme lorsqu’il a fait retirer la tour construite pour visualiser les terres menacées, dès le lendemain de la fête du printemps 2018, ou lorsqu’il a fait creuser de profondes tranchées dans le terrain de la ZAD de 2021 et dans le potager. Les personnes qui ont connu cette courte occupation ne peuvent réprimer un petit pincement au cœur lorsqu’elles passent devant la clôture qui interdit ce terrain ravagé par les pelleteuses mécaniques afin d’empêcher toute nouvelle occupation. De fait, votre question me fait penser que la lutte pour les terres agricoles est aussi une lutte pour l’attachement tant l’aménagement urbain est une entreprise d’aliénation des habitants à leur milieu. C’est ainsi que j’ai pu comprendre, à l’occasion d’une visite naturaliste (scène 12), que la mobilisation est une lutte contre une aliénation subjective et objective. Elle tente à la fois reprendre un minimum de contrôle sur nos destinées, notamment alimentaires, et de nous reconnecter, par exemple par un serment, à des terres précises qui méritent qu’on s’y attache.

Les visites naturalistes ont fait découvrir aux militants une vie jusque-là insoupçonnée de plantes, d’oiseaux et d’insectes qui méritent aussi d’être protégés // Léa Ravel / Topophile

La confiance

Quelle est la place de la confiance dans une lutte et son organisation ? quid de la méfiance ?

J’ai écrit dans l’introduction du livre que j’ai été recruté à la confiance (scène 1). J’ai compris après l’entretien que m’a accordé Bernard Loup, le président du Collectif pour le Triangle de Gonesse, dans son pavillon de banlieue du Val d’Oise, que je lui devais quelque chose. Il m’avait confié une somme d’informations prodigieuse et j’ai senti qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. Il fallait que je me montre à la hauteur de la confiance qu’il m’avait faite en acceptant de dévoiler les coulisses de la mobilisation. Mon collègue et mentor Louis Quéré (2001) parle des « dimensions normatives de la confiance ». Elle oblige, dit-on. C’est ainsi que j’ai compris que la confiance n’est pas un sentiment, mais un outil que les membres utilisaient pour recruter des personnes susceptibles de s’investir dans la lutte. La confiance a aussi l’avantage de satisfaire l’égo des nouveaux arrivants en leur accordant une force de proposition et en leur confiant des taches. Florence, un temps secrétaire du Collectif m’a par exemple raconté :  « Ils acceptent tout le monde. Ils ne sont jamais préoccupés de savoir d’où je venais. Ça fait du bien car j’ai toujours été en recherche de légitimité » (p. 114). Mais cela ne fonctionne qu’avec celles et ceux qui partagent les valeurs que cette confiance convoque, comme l’idée du service public et d’un engagement altruiste pour le bien commun et un futur vivable. La confiance permet donc de faire le tri entre celles et ceux qui y répondent et s’engagent et celles et ceux qui y sont insensibles, et ne restent pas. C’est un outil redoutable.

Mais la confiance va plus loin encore. Elle est aussi un idéal des relations entre les citoyens et les administrations publiques. Pour cela, les membres du Collectif ont besoin d’avoir confiance en eux, ou plutôt confiance dans leur cause. C’est l’enquête menée sur les nuisances du projet d’aménagement et les avantages du projet alternatif qui les convainc. Elle leur donne les bons arguments. Les journalistes sont la première cible. Habitués au sérieux et à la rationalité des enquêtes du Collectif, certains d’entre eux leur font confiance et reprennent leurs arguments. Leurs articles de presse , radio et télévision testent la confiance que le public peut avoir dans les institutions ainsi mises en demeure de prendre une décision. Ce processus de « publicisation » (Dewey 2010) fonctionne plus ou moins bien. Le gouvernement a finalement été obligé d’abandonner le projet EuropaCity en 2019 tant sa réputation était devenue exécrable. Mais il a maintenu la gare de la future ligne de métro 17N en pleins champs. D’autres institutions, comme l’autorité environnementale et les tribunaux administratifs de première instance ont bien répondu à la confiance du Collectif. En revanche, l’aménageur public, le maire de Gonesse, le conseil départemental et l’exécutif régional n’ont eu de cesse de contester les points avancés par le Collectif au moyen d’assertions souvent peu fondées. C’est ainsi que la confiance permet aussi de faire le tri entre les institutions avec lesquelles s’engager et celles que l’on fait mieux d’ignorer. L’idée, cependant, est de rendre celles qui réagissent plus vertueuses, au sens où elles seraient ainsi plus capables de répondre aux arguments des citoyens. Le Collectif défend donc non seulement les terres, mais aussi une vision de la démocratie participative plus exigeante que ce qu’entendent généralement les pouvoirs publics.

Un forum démocratique

On constate dans vos scènes ethnographiques l’impossibilité du dialogue entre les parties. La seule amorce de dialogue véritable entre militants et représentants des institutions soutenant le projet a été préalablement écrite ! Comment obtenir un « forum démocratique » ?

Vous faites ici allusion à la scène 14 décrivant l’occupation du hall de la Société du Grand Paris (aujourd’hui Société des Grands Projets) à Saint-Denis par les militants en 2019. Cette action, initiée par une jeune femme férue de psychologie et d’éducation populaire, avait pour but de faire entendre raison aux dirigeants de cette société publique en leur faisant admettre que la gare du Triangle en plein champs était un cheval de Troie de l’urbanisation des terres alors que la mission officielle de cette entreprise est de « lutter contre l’étalement urbain ».

Alexia se doutait bien que les dirigeants ne nous recevraient pas facilement, d’autant plus que nous n’avions pas rendez-vous. Elle savait aussi qu’il ne fallait pas les laisser prendre le contrôle de la discussion. Cette action était une critique en acte des forums de concertation dans lesquels la parole est contrôlée par les animateurs et les avis collectés sans aucune réponse de la part des aménageurs qui reportent toujours les modifications à plus tard (scène 6). C’est pourquoi nous avons occupés le hall de l’immeuble et qu’elle a conçu un système de questions réponse entre les militants qui ne laissait pas de place aux dirigeants. Alertés, ceux-ci sont descendus de leurs bureaux et ont dû se plier à la dynamique imposée par Alexia qui a peu à peu poussé le président du directoire à admettre que cette gare urbanisait bien des terres et que son PDG avait donc menti en disant que sa société avait pour principe de « ne pas consommer de terres agricoles ». Voir ce dirigeant pris en flagrant délit de double discours rougir jusqu’aux oreilles a fait dire à Alexia que nous avions obtenu un « moment de démocratie volée ». Celui-ci savait maintenant que nous savions qu’il mentait éhontément et le Collectif a compris qu’on ne pouvait accorder la moindre confiance à cette entreprise pourtant publique. Même si cela n’a forcé en rien les dirigeants à changer leurs plans, cela a renforcé d’autant plus pour la mobilisation le sentiment de lutter pour une juste cause face à des adversaires finalement peu attachés à la démocratie.

Cette scène montre les extrémités auxquelles il faut recourir pour obtenir un modeste et éphémère forum démocratique avec des autorités qui n’ont pas l’habitude de rendre des comptes où qui font semblant d’écouter les demandes des citoyens. Elle montre aussi qu’il n’est pas impossible de discuter à condition de revoir les conditions matérielles de l’échange.

Les courges récoltées à l’automne 2017 ont permis de cuisiner une soupe populaire sur la place de la République à Paris // Léa Ravel / Topophile

Fissurer le béton

Les luttes locales contre l’artificialisation des terres et plus globalement les grands projets inutiles et imposés se multiplient (le média Reporterre en recense plus de 700). Un appel à « Fissurer le béton » a été lancé pour un printemps des luttes locales. Comment la lutte du Triangle s’inscrit-elle dans cette inter-luttes ?

La mobilisation du Triangle de Gonesse est depuis longtemps connectée à d’autres luttes contre l’artificialisation des terres et contre des projets inutiles et imposés comme l’aéroport de Notre-Dame-Des-Landes, le centre d’enfouissement des déchets nucléaires radioactifs CIGEO à Bure et d’autres plus petits projets en France. Plus localement, le Collectif a soutenu la lutte contre le terminal 4 de Roissy, pour la Corniche des Forts à Romainville, l’aire des vents dans le parc de la Courneuve, les jardins familiaux des Vertus à Aubervilliers et les terres du plateau de Saclay aussi menacées par une ligne de métro en pleins champs. Elle est aussi membre de la « Fédération des terres pas d’Hyper » qui regroupe des oppositions à des centres commerciaux un peu partout en France. Enfin, suite à la naissance des Soulèvements de la Terre en 2021, le Collectif pour le Triangle de Gonesse est membre d’un groupe appelé « les Soulèvements de la Seine » qui rassemble trois autres luttes, dont une récemment gagnée, contre l’immense entrepôt logistique Greendock au port d’Aubervilliers et deux autres en cours, contre l’élargissement de la Seine à la Bassée au niveau de Nogent-sur-Seine en amont de Paris et contre la construction du Canal Seine Nord Europe, un méga projet de voie navigable pour énormes barges entre la Seine et l’Escaut en Belgique.

Les groupes mobilisés se retrouvent lors de campagnes pour des actions chez les uns et les autres selon un calendrier coordonné. Cela permet de faire nombre, de toucher les médias, de tisser des liens par l’expérience, de distribuer une connaissance plus générale des luttes et d’échanger des conseils stratégiques, pratiques et juridiques. Ces rassemblements, comme l’a été pendant presque trois semaines la ZAD du Triangle de Gonesse en 2021, sont aussi des occasions de côtoiements et de discussion entre des tendances militantes aux positionnement politiques différents lors desquelles des arrangements sont trouvés pour avancer ensemble et éviter de se critiquer. Je dirais notamment que les années post-covid voient l’émergence, ou la réémergence, d’une diversité des tactiques militantes qui va des actions les plus légalistes jusqu’au désarmement des infrastructure et des machines. Cette alliance est rendue possible par l’enquête militante contre le projet contesté et pour des alternatives, qui permet non seulement d’expliciter les raisons rationnelles de l’opposition aux militants et à la presse, mais aussi de légitimer les moyens d’action qui contribuent à ralentir ou stopper ce projet. C’est ainsi que les occupations, les blocages de chantiers, voire les sabotages, sont rendus presque aussi acceptables pour une opinion publique (élusive) que les recours en justice, ou les pétitions. Ils sont présentés comme mus par un état de nécessité démontré par l’enquête et l’absence de réaction des autorités publiques. J’ai appelé cette évolution dans la conclusion du livre un « mouvement pour une démocratie écologique et publique. » Il est écologique non seulement parce qu’il œuvre à la protection d’un environnement vivable pour toutes et tous, mais aussi parce que son échelle d’action est déterminée par le public qu’il réussit à toucher et sur lequel il s’appuie pour faire pression sur les autorités et justifier ses actions.

Questions et édition
Martin Paquot, avec la collaboration de Sarah Ador

Réponses
Stéphane Tonnelat

Illustrations
Léa Ravel

À lire : Stéphane Tonnelat, Sauver les terres agricoles, « Ecocène », Le Seuil, 2026, 446 pages, 24.50 euros.

Références citées

Altman, I., and Setha M. Low. 1992. Place Attachment. Plenum Press.

Becker, Howard S. 1985. Outsiders: Études de Sociologie de La Déviance. Editions Métailié.

Dewey, John. 2010. Le public et ses problèmes [1927]. Traduit par Joëlle Zask. Folio essais. Gallimard.

Quéré, Louis. 2001. “La structure cognitive et normative de la confiance.” Réseaux 108 (4): 125–52.