Demeure terrestre

Les ruines effacées de la bombe. Günther Anders et la reconstruction d’Hiroshima

Bruno Villalba | 30/03/2020

Introduction

Le 6 août 1945, l'espèce humaine démontre sa capacité d'auto-anéantissement en balayant de la pression d'un bouton une ville entière et sa population. Plus rien ne sera jamais plus comme avant pour le philosophe Günther Anders. Reconstruire, n'est-ce pas la destruction de la destruction, autrement dit le sommet de la destruction ? Bruno Villalba nous introduit à la pensée du célèbre auteur de L'obsolescence de l'homme.

De son vrai nom Günther Siegmund Stern (12 juillet 1902-17 décembre 1992) a été formé à la philosophie par Husserl (qui est son directeur de thèse) et Heidegger (dont il suit les cours avec Hannah Arendt, qu’il épousa, et Hans Jonas). Issu d’une famille juive allemande, il milite contre la montée du nazisme. Il quitte l’Allemagne pour la France, en mars 1933, puis part aux États-Unis en juin 1936. Cet exil l’amène à fréquenter les intellectuels comme Marcuse, Adorno, Horkheimer, Brecht, Eisler… La double explosion atomique — Hiroshima le 6 août 1945 et Nagasaki le 9 août 1945 — le plonge dans la « stupeur» (2008 : 36) et radicalise sa pensée. Il se conçoit alors comme un « semeur de panique» : il ne s’agit plus de supputer sur la possible disparition du monde, mais bel et bien de faire face à notre capacité de le détruire ici et maintenant. Car la menace n’est plus hypothétique mais réalisée et, surtout, doublement réalisée : on aurait pu mesurer le caractère effroyable de la destruction d’Hiroshima, mais au contraire, on a perfectionné l’explosion de Nagasaki ; aucune barrière morale ni justification rationnelle n’ont pu empêcher la reproduction inutile de l’acte. La morale classique (l’humanisme) n’a pu endiguer la puissance de la technique. Et depuis, la menace n’a cessé de s’accroître, comme l’avait indiqué Anders. 3 300 : c’est le nombre de bombes d’Hiroshima qu’il faudrait pour atteindre la puissance de la Tsar Bomba, la bombe H la plus puissante : 50 mégatonnes. 13 000 têtes nucléaires sont actuellement en service dans le monde… 2 000 essais nucléaires ont été réalisés dans le monde depuis 1945… Le « club atomique» comme le qualifie Anders, ces pays disposant de l’arme nucléaire, ne cesse de s’élargir. Qui pourra réussir à contenir la menace ?

Champignon atomique montant jusqu’à 18 km au-dessus de Nagasaki [Charles Levy / U.S. National Archives - NAID 535795 / Domaine public]

Günther Anders a fait de la question atomique le cœur de sa réflexion philosophique et de son engagement politique. Son travail interroge plus particulièrement les raisons du déni atomique. Certes, il y a l’angoisse incommensurable que soulève la force atomique, qui rend ainsi la menace « supraliminaire» : « J’appelle supraliminaires les évènements et les actions qui sont trop grands pour être encore conçus par l’homme : si c’était le cas, ils pourraient être perçus et mémorisés. […] Aujourd’hui, les “excitations” […] sont devenues trop grandes pour “accéder” encore à nous. » (2001 : 71-72). Face à cette démesure, nous nous rétractons dans l’indifférence. Il y a aussi le rôle de la raison moderne, qui pose comme principe l’irrationalité de l’usage de la bombe, grâce à l’équilibre éternel de la terreur. Anders souhaite au contraire rendre présente la bombe et il va constamment interroger ces mécanismes qui nous invitent à mettre à distance la prise en compte réelle des conséquences irréversibles de la bombe.

Nous devons accepter et faire face à ce qu’Anders nomme le décalage [Diskrepanz] prométhéen entre ce que nous sommes capables de produire et ce que nous sommes capables d’imaginer : « nous sommes encore ce que nous avons cru hier ; nos attitudes ne se sont pas encore synchronisées avec les pensées que nous avons élaborées depuis […] » (2002 : 309). Or, nous manquons d’imagination pour réduire et dépasser ce décalage : « [la bombe] est à tel point fantastique que ni notre perception ni notre imagination ne lui sont proportionnées. […] Nous sommes plus petits que nous-mêmes ; nous ne sommes absolument pas à la hauteur de ce que nous sommes capables d’inventer et de faire ; notre imagination n’est pas proportionnée à ses produits, et certainement pas à leurs conséquences. » (2011 : 322).

Hiroshima « ne désigne pas une ville, mais l’état de [notre] monde » [U.K. Imperial War Museum - MH 29430 / Licence non-commerciale]

Mais pour alimenter cette imagination et pouvoir susciter une réaction rationnelle, encore faut-il disposer de points d’appui. Or, le mal est devenu invisible. En 1958, Anders se rend au Japon, « le pays où l’âge atomique est devenu expérience réelle » (2008 : 69), à l’occasion d’un congrès sur le nucléaire. Dans un texte largement autobiographique, L’homme sur le pont. Journal d’Hiroshima et de Nagasaki (2008 : 67-287), il rend compte de son trouble face à l’effacement de la bombe. « La bombe a explosé le 6 août 1945 à 8h30, à 60 mètres au-dessus de l’hôpital Shima à Saikumachi – Développement de la chaleur : cinquante millions de degrés. » (2008 : 140) Il se rend à Hiroshima, avec d’autres universitaires et est surpris de l’état de la ville et de l’indifférence qu’elle peut susciter : « L’impossibilité de reconnaître le lieu va si loin que R., bien que l’autobus roule par-dessus 200 000 brûlés, se met à chantonner» (2008 : 141).

Aurait-il fallu sanctuariser tout le périmètre des explosions, afin de tenter de rendre toujours perceptible la puissance du déchaînement des bombes ? À travers ce texte, Anders met en avant quatre conséquences majeures de l’effacement des ruines des villes d’Hiroshima et Nagasaki, ce qui contribue à faire disparaître la menace même de la bombe, par la réduction de notre capacité de nous représenter les conséquences de son usage.

Hiroshima, « où l’âge atomique est devenu expérience réelle » [U.S. Department of Energy - HD.4F.003 / Domaine public]

Laisser les villes en ruine aurait pu nous aider à rendre présent l’inimaginable. Ainsi, la première conséquence de la reconstruction est de contribuer à l’invisibilisation des résultats de la bombe. La reconstruction participe à cet oubli de l’acte et de ses conséquences : il n’y a plus de lieu pour incarner l’apocalypse nucléaire : « la reconstruction est véritablement la destruction de la destruction, et du même coup, le sommet de la destruction. » (2008 : 141) ou bien « Hiroshima avait été une seconde fois détruite […] la destruction avait été anéantie. » (2008 : 181)

Il n’y a plus non plus de temps pour inscrire dans la durée l’anéantissement de deux villes. La disparition des traces de la bombe participe à l’appauvrissement de notre imagination. Nous ne bénéficions plus d’une incarnation réelle de la disparition de 200 000 personnes en une seconde et dans les suivantes. Cette disproportion entre le temps de la destruction et son ampleur reste encore difficile à imaginer. Laisser la ville en ruine aurait pu donner une trace concrète, même diminuée, même réduite, de cette puissance de destruction. Mais la ville reconstruite « ne révèle plus rien de la catastrophe. » (2008 : 141).

La deuxième conséquence est de rendre difficile le témoignage de la démesure de la bombe. Le récit des survivants ne pourra que traduire imparfaitement la force de la destruction : « j’ai surtout à l’esprit cette soirée au cours de laquelle les victimes survivantes d’Hiroshima tentèrent de nous décrire la seconde à laquelle c’est arrivé, et les minutes et les heures qui sont suivi cette seconde.» (2008 : 76) Tentèrent… tant la description manque de références, de sensations équivalentes, de comparaison, car l’acte et son ampleur sont sans commune mesure dans toute l’histoire de l’humanité. Laisser les villes en ruine aurait pu permettre d’accompagner les mots des survivants à l’aide d’une géographique de la désolation. Au contraire, avec la reconstruction, « les traces de l’anéantissement sont effacées ; par conséquent, le souvenir des anéantis est anéanti aussi, et le temps de l’anéantissement est effacé. » (2008 : 181) La ville d’avant a définitivement disparu, ainsi que ses anéantis (les morts sont devenus complètement invisibles), remplacée par une autre ville et d’autres habitants.

Nagasaki, « les traces de l’anéantissement » [U.S. Department of Energy - HD.4F.005 / Domaine public]

La troisième conséquence est qu’il est désormais difficile d’ajuster nos représentations actuelles à la réalité passée de la bombe. Ce n’est plus qu’un événement de plus dans la chronologie d’une guerre passée. Le double usage de la bombe est définitivement un acte du passé. La ville nouvelle d’Hiroshima a recouvert les décombres : « Les choses visibles, les nouvelles maisons détournent ce qui a été […] Tout paraît “temporellement neutre”, c’est-à-dire que tout à l’air d’avoir été comme ça de toute éternité ; […] L’histoire est falsifiée vers l’amont […]. » (2008 : 142) L’architecture elle-même participe à cette amnésie et à la minimisation de l’acte : « Le néant est le centre d’Hiroshima. Car tous les autres musts, le fashionable hôtel “New Hiroshisma” et le non moins fashionable Musée atomique, se trouvent également ici. Que ces deux-là aient été érigés comme deux bâtiments jumeaux qui se complètent joliment, voilà qui fait particulièrement sens. » (2008 : 145) À Nagasaki, il se retrouve « au je ne sais combientième étage d’un gratte-ciel » ce qui l’oblige à se faire la remarque : « tu n’es pas à Los Angeles !» Encore à Nagasaki, Anders « se tient à l’endroit même (ou au-dessus de l’endroit) où la bombe a explosé. Si on ne le savait pas, on ne saurait pas la moindre chose. Un espace vert» (2008 : 209) Il aurait fallu « ici également, comme à Hiroshima, laisser l’épicentre du malheur tel qu’il était. Il aurait fallu l’enclore pour en faire un domaine tabou, un temenos. Trop tard.» (2008 : 210) Il n’est pas extérieur à cette habitude de la mémoire. Lors de son voyage vers le Japon, à 6 000 mètres au-dessus du Pôle, il réalise qu’à « cette altitude nous perdons tout scrupule, à cette altitude nous procédons à des anéantissements, comme si l’anéantissement n’était rien. Et moi non plus, sans doute, je n’aurais pas d’états d’âme. » (2008 : 81) Lui aussi aurait pu lâcher une bombe, sans haine, sur un territoire, sur des villes, qui ne représentaient plus rien : réduits à un point d’impact. Comment ne pas céder à la tentation d’effacer définitivement ce point minuscule, afin de retrouver l’illusion d’un monde comme avant ?

Les ruines de l’hôtel industriel d’Hiroshima ont été préservées comme Mémorial de la Paix ou Dôme de « Genbaku », dôme de la bombe atomique [U.K. Imperial War Museum - MH 29427 / Licence non-commerciale]

Enfin, comment dès lors inscrire les conséquences de la bombe dans le temps ? Laisser en ruine les villes pourrait maintenir un lien – une relation présente – entre ce qui a été et la situation présente, toujours marquée par la présence de la bombe, encore amplifiée. Bien sûr, il y a les commémorations officielles – mais comme toutes commémorations, elles s’enlisent dans leur propre répétition et perdent un peu plus d’intensité au fil des ans. Et puis, « cette deuxième couche de population [de la ville] commence à en avoir assez, de toujours entendre parler de ça. » (2008 : 153) Et il écrit cela en 1958… De plus, la présence des ruines permettrait de rendre aussi présente la responsabilité de ceux qui ont rendu possible l’usage de la bombe : malheureusement, « le souvenir des anéantisseurs est effacé, donc aussi la résistance aux anéantisseurs de demain.» (2008 : 181) Contre qui combattre, qui est responsable de la bombe, si le seul exemple historique de sa double utilisation n’a jamais été sanctionné et que les traces de ses impacts ont disparu ?

Bien sûr, Anders mesure le poids de ces paroles face aux victimes, aux survivants et aux Japonais – et le désir légitime de ces derniers de réinvestir leurs villes. Mais il ne réduit pas Hiroshima et Nagasaki à des symboles qu’il conviendrait de préserver – de muséifier, comme figés dans une représentation organisée et vaguement théâtralisée. Il lui importe d’imaginer le moyen de garder la trace de ces centaines de milliers de morts produits par la puissance technique qui est toujours la nôtre. Anders estime, à juste titre, qu’Hiroshima « ne désigne pas une ville, mais l’état de [notre] monde ; et que [nous comprenons] enfin que [nous] aussi nous habitons Hiroshima.» (2008 : 184)

Bibliographie

Günther Anders (1956), L'obsolescence de l'homme. Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle, traduit de l’allemand par Christophe David, L'Encyclopédie des nuisances / Ivrea, 2002.

Günther Anders (1977), Et si je suis désespéré, que voulez vous que j'y fasse ?, Entretien avec Mathias Greffrath, traduit de l’allemand par Christophe David, Allia, 2001.

Günther Anders (1980), L'Obsolescence de l'homme, t. 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, traduit de l’allemand par Christophe David, éditions Fario, 2011.

Günther Anders (1995), Hiroshima est partout, contient L’Homme sur le pont, trad. Denis Trierweiler ; « Hors limite » pour la conscience, trad. Françoise Cazenave et Gabriel Raphaël Veyret ; Les Morts, trad. Ariel Morabia ; Préface de Jean-Pierre Dupuy, Le Seuil, 2008.

Takayoshi Aoki, « Vu du Japon, remarques sur l’œuvre de Günther Anders au Japon », in Tumultes, n°28-29, 2007, p. 125-142.