Du lisible au visible

« Mesure et démesure des villes » de Thierry Paquot

Brice Gruet | 27 juillet 2020

Introduction

Je pourrais intituler ce compte-rendu mêden agan, expression bien connue des Grecs de l’Antiquité, qui signifie littéralement « rien de trop ». Je me permets cette citation du fait que Thierry Paquot dans Mesure et Démesure des villes, cet opus comme toujours bien enlevé, a largement recours à l’étymologie pour retracer l’évolution sémantique d’expressions qui émaillent les discours sur les villes.

Cet essai se nourrit en effet largement des auteurs classiques, au premier rang desquels Platon et Aristote. La question de fond posée ici tient à la taille des villes. La question de la « bonne » taille taraude en effet les sociétés humaines depuis l’Antiquité, et les auteurs anciens ont longtemps débattu de ce problème qui, de nos jours, a pris une acuité toute particulière du fait d’une tendance, aisée à constater, au gigantisme.

Un autre terme décortiqué par Thierry Paquot est donc celui d’hubris, cette « démesure » humaine qui attirerait immanquablement l’ire des dieux afin de rappeler aux hommes qu’ils n’étaient que de simples mortels. Car, même si cette dimension métaphysique n’est présente qu’en filigrane dans cet essai, on la sent tout de même régulièrement affleurer à travers des interrogations liées à « la juste plénitude », expression qui pourrait faire penser à certains courants du bouddhisme. Néanmoins, l’auteur s’intéresse avant tout à une analyse aussi ample que précise des tendances actuelles dans les mégapoles, métropoles et autres villes géantes, en regard du petit, du modeste, voire du frugal. Il en profite pour citer des auteurs peu voire pas connus en France comme Leopold Kohr ou Kirkpatrick Sale à côté de noms plus fameux comme Ebenezer Howard ou Charles Fourier.

La question de l’échelle, et en particulier de « l’échelle humaine » est donc posée avec acuité, car elle renvoie à des dimensions complexes de notre vie en ville et sur Terre. Car l’échelle n’est pas une stricte mesure arithmétique, elle engage aussi des changements de sens et de mode de vie bien étudiés en sciences humaines. Une idée importante poussée par l’auteur dans son ouvrage est celle de « biorégionalisme urbain ». Un tableau, page 201, résume bien les tendances du biorégionalisme confronté au paradigme « industrialo-scientifique », qui met clairement en avant ses conséquences politiques et organisationnelles. La région devient une base sensible, efficace et pertinente pour le redéploiement de la société vers des modes de vie stables, équilibrés et stimulants car inclusifs.

« […] l’essentiel est la question de l’altérité. En effet, le multiple n’a de sens que s’il peut se déployer et garantir l’étrangeté de chacun. »

Thierry Paquot, Mesure et démesure des villes, p. 239.

Comme souvent chez Thierry Paquot, l’essai est fortement complété par une « promenade bibliographique » qui n’est pas une annexe mais bien l’arrière-plan indispensable pour bien comprendre le contexte intellectuel dans lequel l’ouvrage s’inscrit. C’est d’autant plus nécessaire que bien des auteurs cités sont presque inconnus en France. Cela donne surtout une base utile pour prolonger le débat, débat qui n’a rien de contingent précisément parce que fondé sur une bibliographie structurée.

En somme, cet essai devrait être lu par tous ceux qui s’interrogent sur le devenir des villes, surtout dans le contexte très étrange de la pandémie actuelle, qui rebat les cartes à l’échelle planétaire. Il serait aussi souhaitable que les élus locaux s’y intéressent, en raison des pistes ouvertes, très stimulantes.

Thierry Paquot, Mesure et démesure des villes, CNRS, 2020, 312 pages, 22 euros.