Du lisible au visible

« L’espace public » de Thierry Paquot

Éric Dacheux | 20 mai 2024

Introduction

Cet ouvrage de la collection « Repères » vise à mieux comprendre ce qu’est l’espace public. Tâche complexe autant que nécessaire. Complexe car ce terme désigne à la fois les lieux ouverts au public (restaurants, cinémas, etc.), les espaces aménagés au cœur des villes pour accueillir les foules (places, jardins, etc.), les médias de masse (qui rendent publique l’information), les endroits dans lequel les citoyens se réunissent pour manifester, etc. La liste n’est pas exhaustive. Nécessaire, car dans sa définition philosophique initiée par Kant et popularisée par Habermas, l’espace public est le cœur de la démocratie : un espace de médiation entre la société civile et l’État qui favorise, par le débat contradictoire, l’émergence d’une opinion publique. Dans cette acception, éclairer ce qu’est l’espace public, c’est permettre à tous les citoyens de mieux comprendre la société dans laquelle ils vivent.

L’originalité de ce livre est de penser ensemble deux entités que les chercheurs séparent trop souvent : le concept philosophique d’espace public (le cœur de la démocratie), auquel s’attachent les politologues et les chercheurs en communication, et les lieux empiriques dénommés « espaces publics » qui intéressent les architectes et les urbanistes. Pour distinguer ces deux acceptions, Thierry Paquot parle, fort justement, d’espace public communicationnel dans le premier cas et d’espace public circulatoire dans le second, étant précisé que ce qui unit ces deux espaces « relève de la rencontre et de l’échange visibles et lisibles, appréciables et contestables, appropriables ou non » (p. 9).

Pour entreprendre cette synthèse originale, Thierry Paquot, propose cinq chapitres, vifs, alertes et clairs, agrémentés d’encadrés bienvenus sur des auteurs (Habermas, Arendt etc.), des notions clefs (la conversation, le savoir vivre, etc.) ou des mouvements sociaux (la guérilla urbaine, l’art de rue, etc.). Le premier chapitre est consacré à la fabrique de l’opinion ou, plus précisément, aux auteurs principaux ayant contribué à définir l’espace public comme le creuset de l’opinion publique : Habermas bien sûr, mais aussi Arendt et Sennett. Le second chapitre se focalise sur les premiers espaces publics ayant permis la confrontation contradictoire d’opinions privées nourrissant la fabrique de l’opinion publique : la presse, les salons, les cafés. Le troisième montre que la distinction public/privé qui nous est si familière est en réalité une division qui a une histoire, qui n’est pas partagée par toutes les cultures et qui, surtout, est de moins en moins nette à l’heure où le privé s’affiche publiquement sur les réseaux sociaux numériques et ou, inversement, on privatise des lieux publics (terrasse de café, noms de marque donnés à des salles de concert, etc.). Le chapitre quatre étudie les relations entre urbanisme et espace public de l’antiquité à nos jours en se focalisant sur la voirie. Enfin, le dernier chapitre s’interroge sur les usages et pratiques actuels de l’espace public qui, longtemps, fut pensé pour des hommes en bonne santé par des hommes en bonne santé, ce qui n’est pas sans poser problème dans la perspective d’un vivre ensemble non sexiste et inclusif qui ménage les droits de tous, ce qui nécessite – rappelle fort à propos l’auteur – de mettre en lumière les devoirs de chacun.

Cet ouvrage, qui se termine par une conclusion inquiète mais nullement pessimiste sur l’emprise du numérique dans nos sociétés, donne de manière vivante et accessible les éléments de bases pour que chacun comprenne les enjeux actuels de l’espace public. À lire sans modération.

Thierry Paquot (2009), L’espace public, « Repères », La Découverte, 2024 (3e édition), 128 pages, 11 euros.