Dans l’Avesnois, de la terre crue pour isoler la terre cuite

Matthieu Maes Félix Caucheteux Florine Sachy | 2 novembre 2026

Introduction

qui Studio Rijsel (mandataire) : Edouard Cailliau, Thomas Lecourt | Atelier POST : Félix Caucheteux, Matthieu Maes, Corentin Cazin | Agence LAND (paysagiste)

quoi Transformation d’une ancienne ferme-brasserie en école maternelle et ajout d’une salle multi-activités de 100 m², surface totale environ 480 m²

où 6 rue Millet, 59570 Bellignies | 50.326900, 3.769430

quand attribution de la MOE juin 2023, démarrage chantier septembre 2024, livraison phase 1 (rénovation du logis) octobre 2025, livraison phase 2 (extension salle multi activité + préau grange) mai 2026

pourquoi Rapprocher l’école maternelle du complexe communal (mairie, cantine scolaire, école élémentaire) en utilisant une ancienne brasserie contiguë.

comment Résidence in situ durant la conception, rénovation du logis en isolation terre-chanvre, menuiseries bois, extension en ossature bois sur pieux, rénovation de la couverture de la grange en tuile et tuiles de verre, réemploi de matériaux déconstruits in situ : ardoises de l’ancien préau, briques, linteaux bois.

pour qui Commune de Bellignies (810 habitants)

avec qui PNR de l’Avesnois : Julien Dubeaurepaire | AMO : Florine Sachy, Dientre ! | Bureaux d’études : Art Acoustique, ID Ingenierie, FEA, BEGT Nord, NordThermie | Bureau de contrôle : Apave (antenne Valenciennes)

par qui Désamiantage et curage : Grim Environnement | Gros-œuvre : Tommasini Construction | Charpente : BSM | Couverture, bardage et serrurerie : ETS Hermant | Façades : Testaert Chauvency | Menuiseries extérieures : Billiet Menuiserie | Isolation et matériaux biosourcés : SolR & Techniques | Enduits terre : Toerana Habitat – Lucie & Charly | Menuiseries intérieures : Menuiserie Pirson EURL Taisne | Revêtements de sol  EPM | Carrelage : Ducarne | CVC - Plomberie : Servais | Electricité : B2V | VRD : Colas Montaron | Paysage : ID Verde | Taille de pierre : L’art de la pierre | Occultations : Ets Duhamel.

combien 1,9 million d’euros HT (marchés de travaux)


Jusqu’alors, les élèves de maternelle devaient faire plusieurs centaines de mètres sous la pluie avesnoise pour rejoindre leur cantine dans le pôle communal associant mairie, école élémentaire et réfectoire. En 2021, la parcelle contiguë est mise en vente. Cette ancienne brasserie, décrite par la maire comme une « belle ferme bourgeoise, très différente de l’architecture agricole avesnoise », fait alors émerger l’idée d’un rapprochement de la maternelle et de l’ajout de nouveaux services aux habitants. Cinq ans plus tard, cette « école-village » démontre la générosité spatiale et la singularité architecturale qu’apporte la réhabilitation du bâti ancien, le supplément d’âme que confère la patine du temps ainsi que la qualité de vie qu’insufflent les matériaux naturels.

Dans l’Avesnois, de la terre crue pour isoler la terre cuite
La grange devenue préau // Séverin Malaud / Topophile

Stratégique travail de programmation

Sarah Ador | Au regard des contraintes financières et du manque d’ingénierie qui pèsent sur les petites communes rurales, ce projet apparaît singulièrement abouti et ambitieux sur les plans esthétique et environnemental. Quels acteurs, quel travail préparatoire et quels leviers financiers ont permis à la commune de porter un projet de réhabilitation aussi généreux ?

Matthieu Maes & Félix Caucheteux (Atelier POST) | La commune s’est d’abord tournée vers le pôle « sobriété énergétique » du Parc naturel régional de l’Avesnois (Julien Dubeaurepaire et Melvin Deljehier) afin de réaliser de premiers diagnostics. Ce sont eux qui ont proposé de travailler avec une assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO). Nous n’aurions pas pu aller aussi loin sans Florine Sachy qui, en tant que « tierce personne », a énormément préparé le terrain, facilité la compréhension des choses, instauré une confiance préalable.

Florine Sachy (Dientre!) | Pour une commune, définir le programme d'une école, c'est d'abord savoir combien de classes sont nécessaires. Mais entre ce besoin initial et un programme architectural, il y a tout un travail de quantification et de qualification des espaces à mener : intégrer les spécificités de l'existant, les usages, les préconisations de l'Éducation nationale, les réglementations en vigueur, les contraintes techniques, les ambitions environnementales, mais aussi mobiliser nos retours sur différentes expériences de programmation et de conception d'espaces scolaires. C'est une partie importante de la mission d'AMO. À Bellignies, nous avons volontairement élargi le diagnostic au-delà des seuls bâtiments pressentis pour accueillir l'école maternelle. Nous avons regardé l'ensemble du pôle d'équipements du centre-bourg, dans ses dimensions urbaines, paysagères, architecturales, techniques et fonctionnelles. Il fallait d'abord comprendre ce qui était déjà là pour définir un périmètre de projet cohérent et mettre en relation les besoins nouvellement formulés avec les potentiels du site. Cette approche a permis d'asseoir les bases d'un programme qui dépasse largement la seule relocalisation de l'école maternelle : faire de sa salle de motricité une salle périscolaire le matin et le soir, associative les mercredis et week-ends ; améliorer également le confort et le fonctionnement de l'école élémentaire ; mais aussi ménager la possibilité de sa future réhabilitation, notamment en réfléchissant aux systèmes énergétiques à l'échelle de l'ensemble du pôle d'équipements du centre-bourg.

Collage perspective d’ambiance sur la cour // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile

Le travail par scénarios a été déterminant. Il ne s'agissait pas seulement d'énoncer un programme théorique, mais de regarder comment celui-ci pouvait concrètement prendre forme et « habiter » les lieux existants. Nous avons testé différentes répartitions des fonctions, différents périmètres d'intervention, des mutualisations, des extensions, des systèmes de chauffage, le traitement des espaces extérieurs ou encore le phasage de l'opération. C'est cette projection qui permet aux élus de se représenter les conséquences de leurs choix et, de manière itérative, de revenir sur certains éléments du programme, de les préciser ou de les faire évoluer.

Cette phase amont a aussi été un temps d'acculturation. Nous avons beaucoup échangé avec les élus sur l'architecture qu'ils souhaitaient voir émerger, sur une certaine forme de frugalité, sur la possibilité de laisser s'exprimer les matériaux plutôt que de systématiquement les recouvrir de produits issus de l'industrie de la construction. Nous avons parlé de paille, de terre, de chanvre, de bois, de laine, de leurs caractéristiques, de leurs qualités mais aussi de leurs contraintes. L'enjeu était aussi de préparer le terrain pour que la future maîtrise d'œuvre puisse arriver face à une maîtrise d'ouvrage déjà sensibilisée à ces sujets, capable d'en discuter et prête à porter une certaine ambition.

Carte des cultures dans un rayon de 20 km // PNR Avesnois / Topophile

En parallèle, il y a tout le montage opérationnel, beaucoup moins visible mais indispensable. Il faut construire un calendrier réaliste, chiffrer non seulement les travaux mais l'ensemble du coût de l'opération — maîtrise d'œuvre, contrôle technique, coordination SPS, géomètre, études géotechniques, études environnementales, assurances… —, identifier et solliciter les partenaires financeurs, participer aux présentations du projet et accompagner la commune dans la constitution des dossiers de subvention. Dans une petite commune, l'accompagnement peut être extrêmement concret : jusqu'à être au téléphone avec le secrétariat de mairie au moment de publier une consultation sur une plateforme de marchés publics qu'il utilise pour la première fois.

Tout cela s'est finalement déroulé dans un temps assez condensé. En un peu plus d'un an, il a fallu diagnostiquer, programmer, tester des scénarios, chiffrer, construire le montage opérationnel, solliciter les partenaires financiers et organiser le recrutement de l'équipe de maîtrise d'œuvre.

C'était intense, mais ce rythme a aussi été une force. Il a permis de maintenir une vraie dynamique auprès des élus, avec toutes les réflexions menées en amont encore très présentes lorsque la maîtrise d'œuvre a pris le relais. Il nous a aussi permis de saisir, au bon moment, les différentes opportunités de subventionnement. Sans elles – le projet a été soutenu à hauteur de 80% –, une petite commune comme Bellignies n'aurait pas pu porter un projet aussi abouti et ambitieux. Et dans le même temps, cette intensité n'a pas empêché de laisser le projet se construire progressivement, par itérations successives, jusqu'à faire émerger quelque chose qui paraît aujourd'hui assez évident parce que profondément lié aux lieux, aux usages et aux moyens de la commune. Un projet ordinaire-extra, en quelque sorte.

Coupe technique pédagogique : matériaux mis en œuvre // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile

Des concepteurs engagés

Sur quels critères s’est fondé le choix de cette équipe de concepteurs ?

Florine Sachy | Le recrutement de la maîtrise d'œuvre constitue lui-même une étape du projet. Le programme n'est pas un document neutre : par sa manière d'être écrit, par les sujets qu'il développe et le niveau d'exigence qu'il formule, il transmet déjà une ambition et une certaine coloration du projet. Nous avions également imposé des compétences qui nous semblaient indispensables au sein du groupement, notamment la présence d'un paysagiste et d'au moins une personne formée Pro-Paille ou disposant d'une formation équivalente. Nous avons choisi de donner un poids important à la valeur technique — 70 %, contre 30 % pour le prix — et conseillé à la commune d'organiser une audition des équipes les mieux-disantes.

L'audition, les questions posées, la manière dont les équipes parlent du site, de la commune et de leur méthode permettent d'aller au-delà d'un dossier écrit. Il s'agit finalement de préparer au mieux la rencontre et d'assurer que le mariage entre maîtrise d'ouvrage et maîtrise d'œuvre sera heureux : que l'équipe choisie partage suffisamment les ambitions posées pour pouvoir ensuite les questionner, les enrichir et les traduire architecturalement. À Bellignies, l'équipe retenue avait évidemment répondu aux critères de la consultation, mais elle avait aussi montré une compréhension très fine du contexte et proposé des méthodes concrètes de présence sur place, de concertation et de partage du projet qui prolongeaient naturellement le travail engagé en amont.

Matthieu Maes & Félix Caucheteux | Notre équipe était composée de deux agences. D’une part, Studio Rijsel (mandataires), qui avaient l’intérêt d’avoir déjà engagé une réflexion sur le concept d’école-village, en ayant plusieurs fois travaillé sur des complexes programmatiques en ruralité. Ils ont suivi l’essentiel du chantier. D’autre part, l’Atelier POST, qui rassemblait des compétences en matériaux biosourcés, demandées dans l’appel d’offres. Notre duo, qui s’est révélé très complémentaire, partage une certaine vision de la frugalité : Studio Rijsel à échelle territoriale, par la mutualisation programmatique, la limitation du second œuvre, l’utilisation de matériaux à l’état brut, et nous, par notre intérêt appuyé pour les ressources d’un territoire, le soin du bâti ancien par les matériaux bio-géosourcés.

Permanence architecturale in situ // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile

Permanence architecturale

Le projet spatial est issu d’un dialogue collaboratif avec les habitants du village. Quelles méthodes avez-vous mises en place pour garantir la sincérité de la démarche ? Cela a-t-il fonctionné ? Qu’en avez-vous tiré ?

Matthieu Maes & Félix Caucheteux | Le modèle du marché adapté implique qu’il n’y a pas eu de concours, donc pas de projet avant la sélection de la MOE, ce qui nous a permis de vraiment travailler sur le programme. Nous avons ainsi pu proposer une méthode : il s’agissait de tenir une permanence d’une journée entière toutes les deux semaines dans l’ancienne mairie (qui a également servi de base vie pendant le chantier), pour rencontrer l’équipe municipale, les équipes techniques, les futurs usagers. Cela nous a permis de leur présenter le projet au fil de l’eau, et de travailler le programme avec eux petit à petit. Dès les premières phases d’esquisse et de diagnostic, nous avons travaillé sur calques et fabriqué une maquette au 50e, donc un gros volume, qui a permis à tous de s’approprier le projet et d’échanger. Nous avons eu de plus en plus de monde aux réunions. Nous avions un temps de réunion formelle en fin de matinée, et tout le reste de la journée, on avançait sur le projet, on continuait la maquette, on travaillait en schémas et plans, et on répondait en parallèle aux questions de ceux qui passaient, comme cette fois où la maire nous a apporté des gâteaux – la commune nous a vraiment mis dans de bonnes conditions. Ces sessions permettaient aussi de revenir sur le territoire pour aller à la rencontre des ressources, vérifier des hypothèses sur le site, reprendre des côtes, lever des doutes.

Cette méthode a vraiment porté ses fruits : la phase de conception a fait l’objet d’énormément de dialogue, notamment sur le placement de la salle polyvalente, que la maitrise d’ouvrage imaginait initialement dans la grange. Le premier pas a été de la mettre derrière celle-ci pour la libérer. L’espace est ainsi conçu comme un extérieur couvert, un préau. Initialement, il était complétement fermé, très sombre : les ouvertures vers la cantine et la cour sont des créations, qui créent une nouvelle porosité. Le projet s’est structuré autour de cet axe qu’est l’entrée à travers la grange vers la pâture communale, où l’on peut descendre par un escalier. De là, deux perpendiculaires longent les bâtiments pour desservir les classes. Le projet s’est donc un peu étendu par rapport à la demande initiale, dans ses connexions avec l’école maternelle, mais aussi dans le système de chauffage mutualisé.

La nouvelle traversée reliant la nouvelle cour d’école à l’ancienne // Séverin Malaud / Topophile

Intervenir sur le bâti ancien

Quel a été votre parti-pris d’intervention sur les matériaux anciens et sur les éléments issus des précédentes phases de rénovation ? Quels enjeux ont fait l’objet de discussions avec l’ABF, du fait de la position du site aux abords d’un monument historique ?

Matthieu Maes & Félix Caucheteux | Il y a eu quelques mauvaises surprises : les précédents travaux effectués sur le logis avaient fait l’objet de malfaçons que nous avons découvertes au moment du chantier. Nous avons dû faire des renforcements sur le gros-œuvre dégradé de la brasserie notamment, dont la stabilité était menacée. Le bureau d’études préconisait aussi des reprises en sous-œuvre dans la grange, que nous n’avons finalement pas réalisées, grâce à un second diagnostic approfondi et à des études structurelles complémentaires. De son côté, la grange avait été vraiment abandonnée, délaissée. On l’a découverte dans son jus, mais il a suffi de nettoyer un peu pour percevoir le potentiel de ce volume, de ces belles charpentes (que nous avons gardées intactes), qui nous a donné envie de faire quelque chose d’original. Il y a eu un peu d’enjeux sur le sol de cet espace, qui était en terre battue, avec un jeu de déclivité (très avesnois) à régler pour rendre l’ensemble accessible sous forme d’un seul ERP. Finalement, la grange nous sert de rampe. La pente existait mais nous l’avons adoucie en relevant son extrémité, ce qui nous permet de créer un niveau cohérent entre les deux écoles, avec une continuité de la traversée est-ouest. Cette question de niveau commun était importante pour nous car nous avions à cœur d’ouvrir les salles de classe vers l’extérieur, sous forme de petites terrasses, dans ce qui était une ancienne cour de ferme gravillonnée. Ce dispositif fonctionne véritablement : une enseignante nous a dit qu’elle y passait parfois des après-midi entières. Ces multiples porosités intérieur-extérieur côté sud vont naturellement de pair avec des protections solaires.

Chaque classe bénéficie d’un espace extérieur attenant // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile

De manière générale, nous avons conservé le maximum de particularités de l‘existant, notamment parce que cela permet de raconter l’histoire du lieu. Par exemple, nous avons décidé de garder les maçonneries de brique intérieures dans un état brut, avec les joints en l’état. Il n’était pas possible de trop les frotter sans les abimer, et nous avons décidé de ne même pas les rejointoyer. Cet élément relevant d’un caractère de l’Avesnois, mais aussi dans le cadre d’un budget restreint, cette forme de rusticité assumée n’a pas vraiment été un sujet de débat. Nous avons joué sur son contraste avec des éléments très finis. Nous avons notamment conservé dans la brasserie certains renforts de la première rénovation ; dans la grange, un ancien muret de brique qui délimitait jadis les espaces de stockage ; dans l’ancienne bergerie : une chaîne, un oculus, des alcôves dans lesquelles nous avons aménagé les lavabos de la classe. Quant à la cave, elle a été transformée en local technique.

Les tuiles de bardage en écailles des enveloppes neuves s’accordent avec les toitures existantes // Séverin Malaud / Topophile

Concernant les enjeux patrimoniaux, le projet est effectivement aux abords d’une chapelle gothique flamboyant située dans le cimetière, inscrite depuis 1933. Les discussions avec les ABF, qui ont été constructives, ont surtout porté sur les toitures. Du fait du désamiantage indispensable de la toiture de la grange, se posait la question du matériau de couverture à remettre en œuvre. L’ABF a considéré que la maison bourgeoise et la brasserie – couvertes en ardoises – devaient être distinguées de la grange du fait de leur programme initial. Il a donc autorisé l’usage de la tuile sur la grange, là où nous imaginions nous faire potentiellement imposer l’ardoise. Cela a ouvert le champ des possibles vers l’idée des tuiles transparentes. Pour la toiture de la salle polyvalente, il y a tout un jeu de pentes que nous avons simplement dû argumenter. Sa forme provient des lignes directrices des pignons en deux pans de la grande maison et des abouts à un pan du logis.

Contraste entre l’état brut des maçonneries et le mobilier très lisse // Séverin Malaud / Topophile

Matières locales

Vous aviez à cœur que le projet incarne le territoire dans sa matérialité. Quelles investigations avez-vous menées ?

Matthieu Maes & Félix Caucheteux | Nous avons étudié plusieurs pistes de ressources locales. Le site se situe à quelques kilomètres de la forêt de Mormal et nous sommes allés visiter la scierie Morisaux afin d’étudier les possibilités d’utiliser du bois local. Malheureusement, notre volonté d’utiliser du châtaignier ou de l’aulne n’a pas abouti. Nous avons limité les matérialités afin de conserver une cohérence d’ensemble.

Par ailleurs, le territoire de l’Avesnois est marqué par l’utilisation massive de la brique. En effet, les sols sont très argileux et propices à l’utilisation de la terre dans la construction. Nous avons donc rapidement étudié la possibilité d’utiliser la terre de site pour l’isolation du logis et la réalisation d’enduits en terre crue. Les terres ont fait l’objet d’une caractérisation avec MatéLOW, entreprise spécialiste de l’isolation en terre-chanvre.

Caractérisation de terres au moyen de « boudins » // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile

À Bellignies il y a aussi une carrière de pierre bleue qui produit essentiellement des granulats. Nous avons longuement réfléchi à la façon de travailler avec eux. Nous avons notamment étudié l’hypothèse d’utiliser leur terre, car elle est considérée comme un déchet. Mais le fait qu’elle nous soit proposée humide créait une certaine complexité technique. Nous l’avons quand même caractérisée mais nous ne l’avons pas retenue. Cependant, nous avons récupéré les granulats et les avons intégrés dans le béton désactivé qui sert de pavage au sol. Les grains noirs que l’on voit viennent donc de la carrière du village. Cela a occasionné un gros travail de prototypage pour l’entreprise, de ponçage pour régler et affiner la texture, la granulométrie.

Le dernier tailleur de pierre de la région, Fréderic Oden, se trouve également à Bellignies. Nous avons pu faire appel à son savoir-faire pour la réalisation des bancs en pierre bleue et les couvre-murs des murets d’enceinte.

Isoler en terre allégée

Vous aviez été choisis principalement pour vos compétences en construction paille mais vous avez finalement prescrit une isolation en terre allégée. Pourquoi ce matériau s’est-il révélé plus approprié ?

Matthieu Maes & Félix Caucheteux | La terre est une ressource locale disponible sur le territoire et renouvelable. Il nous semblait important d’essayer dans ce projet d’en explorer les aspects techniques et plastiques et de développer la filière. Il se trouve que l’atelier POST avait aussi été formé à l’isolation en terre allégée (terre-chanvre) deux ans auparavant et nous trouvions cette technique très pertinente dans le cadre d’une réhabilitation du bâti ancien. La technique projetée, en particulier, permet de venir en continuité capillaire des murs en maçonnerie, de remplir l’ensemble des cavités et joints de la brique. Cela contribue à conserver les propriétés de perspirance du mur (en veillant aux détails de pied de mur pour éviter les remontées capillaires) et de participer au confort hygrothermique de l’air intérieur. Avant le démarrage des travaux, nous avons pu suivre une seconde formation lors du chantier-école organisé par MatéLOW pour l’entreprise SolR et Technique, en charge de réaliser l’isolation du chantier. Cela nous a permis d’affiner nos connaissances techniques, notamment sur les connexions avec les ouvrages connexes et sur la mise en œuvre, le dosage, et l’utilisation du matériel pour l’entreprise.

Dressage de la terre allégée // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile

Trouver la bonne terre

Quelle terre avez-vous choisie et pourquoi ?

Matthieu Maes & Félix Caucheteux | La terre allégée a été réalisée à partir des terres des Carrières du Boulonnais (Pas-de-Calais) [fines argilo-calcaires issues du lavage des pierres extraites ; N.D.E.] car la terre de site s’est révélée trop collante. On aurait pu obtenir quelque chose d’adapté en mélangeant notre terre de site avec la terre de la carrière de Bellignies. Mais l’entreprise n’a pas voulu se lancer trop de défis à la fois, pour limiter la prise de risque, et a donc préféré travailler avec une ressource qu’elle connaissait bien. Il faut dire que l’entreprise avait de l’expérience sur les chaux-chanvre, mais qu’il s’agissait de son premier chantier en terre allégée. Elle était la seule à l’échelle des Hauts-de-France à pouvoir répondre à ce marché public, avec une assurance qui la suive. Notre terre de site a malgré tout été utilisée dans les enduits, réalisés par d’autres entreprises : Arthur Hellouin de Menibus (MatéLOW) l’a caractérisée, et Lucie & Charly (Toerana Habitat) l’ont formulée, puis posée avec l’aide d’autres enduiseuses de la coopérative (Lydie Dupond et Eléa Clancier).

Autour de la grande baie, les enduits en terre locale habillent l'isolation en terre allégée // Séverin Malaud / Topophile

Sortir du conventionnel

La dimension frugale et non-standard d’un certain nombre de vos choix techniques a nécessité un effort d’argumentation conséquent auprès du bureau de contrôle. Pouvez-vous nous parler des sujets sur lesquels vous avez rencontré le plus de difficultés ?

Matthieu Maes & Félix Caucheteux | Contrairement à nos attentes, les difficultés n’ont pas été liées à une appréhension spécifique des biosourcés de la part du bureau de contrôle : les exigences concernaient toutes les parties d’ouvrage. C’est vrai que le projet était assez original, qu’il y avait beaucoup de complexité, de choses qui sortaient de l’ordinaire. Je pense qu’il était difficile d’aborder la gestion du risque d’un tel projet pour quelqu’un de très pointilleux. Globalement, nous avons eu beaucoup de demandes très exigeantes, pas toujours très adaptées ni très claires, et surtout très tardives.

Par exemple, nous avons appris en dernière minute qu’il fallait conforter la cave, car le bureau de contrôle craignait qu’elle s’effondre. Nous avons dû procéder à un arrêt de chantier : cela nous a fait perdre des semaines et des semaines. Les entreprises ont été de bonne composition dans cette situation d’arrêts/redémarrages. En effet, la cave est couverte de voûtes en brique, dont on ne pouvait pas justifier la portance. Nous avons donc dû réaliser une dalle portée : des longrines périphériques reportent le poids sur les murs pour qu’il n’y ait pas de poids sur les voûtes. Cela a fait l’objets de travaux supplémentaires.

Seule construction neuve, la salle multi-activités bénéficie d'un plancher chauffant sur dalle bois et chape sèche, isolé en paille // Séverin Malaud / Topophile

Nous avons aussi eu un sujet sur la salle polyvalente et son principe de plancher chauffant sur dalle sèche. C’était assez compliqué à l’époque car il n’y avait pas d’avis technique sur dalle bois ; maintenant il existe. Nous avons recherché différents systèmes mais c’est finalement Fermacell - James Hardie qui a déposé un ATEx sur un système de plancher chauffant compatible avec une dalle bois sur vide-sanitaire. Nous avons dû cependant attendre quelques mois la diffusion de l’ATEx par le CSTB pour validation du bureau de contrôle et réalisation par l’entreprise.

Enfin, c’est surtout l‘enduit terre sur isolation en terre allégée qui a été un sujet particulièrement délicat. Une semaine avant sa projection, le bureau de contrôle a émis un avis défavorable et demandé un écran thermique ¼ d’heure car l’enduit terre ne suffisait supposément pas. Nous pensions mobiliser l’essai au feu du RFCP, mais il n’était malheureusement plus en vigueur à ce moment-là et ne correspondait pas parfaitement à la situation du projet (40mm d’enduit au lieu de 23mm prévus). Cette surépaisseur n’est pas nécessaire sur une isolation en terre allégée (qui comprend déjà beaucoup de terre) : cela rajoute du poids à supporter et c’est aussi plus cher.

Artisan.es enduiseurs de terre crue // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile

Cela nous a amenés à réfléchir avec Arthur Hellouin de Menibus et Vincent Lalande (également ingénieur spécialiste de la terre allégée, bureau d’étude Imaée) à l’idée de pousser plus loin des essais au feu sur les enduits terre crue. Une réflexion était en cours au sein du PN terre, dans le cadre du projet MURTERFEU. Il se trouve que nos confrères Mayker Architectes se confrontaient aux mêmes problématiques dans le Grand-Est avec la communauté de communes de Saint-Amarin pour le projet de rénovation du presbytère de Geishouse avec Vincent Lalande. Nous avons donc réfléchi à plusieurs équipes sur cette problématique. Cela a abouti à une campagne d’essais d’orientation chez Efectis à Metz, avec plusieurs prototypes d’1 m² constitués de différentes natures de terre, avec différents dosages et épaisseurs. Ces tests ont été réalisés en octobre 2025, et ont permis de démontrer une tenue au feu d’¼ d’heure pour des enduits de 23 mm minimum sur support en terre allégée, ceci indépendamment de la nature des terres employées. Cela permet d’élargir les possibilités quant à l’usage des terres de site pour respecter un même objectif d’écran thermique. Un test plus grand a été réalisé en juillet 2026 permettant de valider la tenue au feu pour un enduit de 30 mm via un certificat de laboratoire.

Essai au feu d’une maquette de parois avec différents enduits terre (écran thermique à caractériser), canisse de roseau, terre allégée, fibre de bois en fond (face visible ici) ; essais dits d’« orientation » afin de choisir les compositions idéales pour l’essai normalisé final // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile

Ainsi, Bellignies a servi de précurseur et de lanceur de ce programme mais n’a pas pu en bénéficier au vu du planning de chantier. La commune n’a donc pas souhaité contribuer au financement de ces essais, à l’inverse de la communauté de communes de Saint-Amarin qui a participé aux côtés d’autres organismes comme l’ADEME, AsTerre, l’IMT des Mines d’Alès, la DREAL Grand-Est, etc. De notre côté, pour répondre à la demande du bureau de contrôle et ne pas bloquer le chantier, nous avons dû mettre une plaque de fibres-gypse comme support d’enduit devant la terre allégée. C’est décevant car cet écran thermique fait perdre une partie des propriétés hygrothermiques de la terre allégée.

Nous retenons cependant que la réalisation de ces enduits a permis d’organiser des temps forts de chantier et de vulgarisation auprès des élèves et des institutionnels, ce qui est très important pour la visibilité de cette technique. Nous avons aussi mis en place une formation sur l’entretien des enduits pour le personnel communal, qui constate que la terre crue est tout à fait compatible avec l’usage scolaire.

Atelier pédagogique terre crue avec les futurs écoliers // Atelier Post & Studio Rijsel / Topophile