Introduction
Qui n’a pas rêvé d’une autre école ? Dans le texte qui suit, un·e enseignant·e dans une école d’architecture nous écrit depuis l’an 2033 et nous décrit une école autogérée et décoloniale où « les étudiant·es n’y sont plus en compétition, en notation permanente, dans des cursus-tunnels. Chacun·e entre, reste, participe à la vie collective, apprend et transmet à son tour. », une école en chantier permanent formant une maisonnée.
Entretien
En 2019, Françoise Vergès ouvrait Un Féminisme décolonial [1] sur un fait : les femmes de ménage sont aussi invisibles que leur travail. Par ces lignes, son livre laisse à penser que cette invisibilité est une des conditions de perpétuation de la triple domination genrée, raciale et sociale dont ces femmes sont l’objet.
L’idée m’a convaincu.
2033. À l’école d’architecture où j’enseigne, l’entretien des locaux est partagé entre toustes : enseignant·es-chercheur·ses, administratif·ves, étudiant·es. Ça tourne. C’est peu de choses : un peu moins d’une matinée tous les deux mois, par petites équipes de trois. On nettoie l’entrée, les toilettes, les sols, les vitres, les éviers, les poignées, les seuils, les sas et les rambardes, et tout le reste. Ce n’est ni très drôle, ni vraiment gênant – vu la fréquence. Huit matinées par an. On le fait, voilà tout.
Certains rechignent, sans blague ! Et on voit bien que toustes n’y mettent pas le même soin. D’autres oublient, magiquement, leur tour de rôle. Que voulez-vous ! Le monde reste ce qu’il est. Mais soyons honnêtes : c’est une activité de subsistance parmi d’autres. Ni plus dégradante, ni plus gênante qu’une autre.
Rétrospectivement, ce qui était vraiment gênant, c’était plutôt d’embaucher des gens pour faire ça – d’embaucher des gens pour ne faire que ça. De contraindre des vies à l’entretien. De considérer normal qu’on puisse être dédié au soin des édifices utilisés par d’autres, du soir au matin, de l’enfance de la vie adulte à une retraite anticipée. Nettoyer, astiquer, brosser, faire briller les surfaces d’autrui, encore, et encore, et encore. Éreinté·e. C’est ça qui était gênant, c’est ça qui était problématique : la délégation totale de l’activité d’entretien à d’autres – aux autres corps, aux autres vies, aux existences. Pas récurer les chiottes une fois par mois.
En fait, depuis qu’on se partage la tâche (c’est le cas de le dire), elle s’est dissipée dans le nombre. C’est devenu un travail pris par la masse, une colline digérée par une fourmilière. Et, paradoxalement, le sujet nous est apparu. Alors que personne n’en parlait, depuis que nous l’avons prise en charge nous-mêmes, nous y pensons, nous en discutons, à midi, au téléphone, en cours. Et on sait désormais, de quoi on parle. L’entretien existe.
En 2019, l’idée de Françoise Vergès me semblait fort crédible : si les hommes blancs pouvaient enfin avoir sous les yeux toutes ces femmes racisées, s’ils les voyaient nettoyer leurs toilettes, leurs tapis et leurs bureaux, pour pas un rond, aux aurores, sans possibilité d’évolution ni de reconnaissance, alors peut-être que la violence de la situation serait révélée. Une indignation pourrait naître. Et de cette révélation des faits, les choses changeraient. Hélas, comme tout le monde, j’ai bien constaté dans ma propre vie que, non. Non, beaucoup ont beau avoir l’injustice, la domination coloniale, l’oppression raciale, la violence patriarcale sous les yeux, en vérité, ils ne la voient pas vraiment.
Elle est là, mais elle n’est pas là.
Quand la décision a été prise de faire nous-mêmes le ménage, ça n’était pas pour licencier les agent·es d’entretien. Au contraire, on leur a proposé de s’engager dans l’école là où iels étaient compétent·es. C’est comme ça que Fatima aide à l’atelier maquette autant qu’elle travaille à l’accueil et au service repro. Depuis l’année dernière, elle passe même une tête en jury, fait un commentaire ou deux. Colette, elle, est devenue co-référente Égalité en 2029. Elle a pris en charge une partie de la médiathèque et pilote aussi, ce printemps, la gestion du potager collectif. Quand il ne file pas un coup de main sur le chantier permanent, Mourad, lui, donne les matins des cours d’arabe et d’anglais, et co-organise « les midis de l’écologie populaire » à la cafèt.
Chantier permanent
Le chantier permanent ? Ah oui, ça aussi, c’est nouveau. C’est que, depuis quelques années, on apprend aussi à l’école d’architecture en bricolant notre propre école. On s’en occupe nous-mêmes, pour nous-mêmes. C’est comme ça qu’on a fait la rénovation thermique du bâtiment pendant quatre ans ; avec pas mal de matériaux de réemploi, entre étudiant·es et personnels, et bien sûr aussi des artisan·es professionnel·les en support – on ne peut pas s’improviser artisan·es en quelques mois. Nous sommes toustes élèves de la situation, on y apprend les un·es des autres, et des rencontres plus qu’humaines qui s’y trament et nous co-contaminent.
Depuis 2031, on s’est engagé·es dans une extension qui puisse servir d’hébergement d’urgence pour les familles à la rue en attente d’un logement. Ça devrait durer jusqu’en 2035. Ça permettra de former plusieurs générations d’étudiant·es architectes aux matériaux bio- et géo-sourcés, à la construction frugale, à l’artisanat. Et bien sûr à la conception, aussi.
L’école est un chantier permanent que nous habitons, bâtissons, réparons, et que chacun·e apprend à mieux comprendre au fil de ses années ici. C’est ça aussi, entretenir le lieu qu’on habite : pas que le récurer, mais plus fondamentalement le bricoler, le comprendre, l’augmenter ou le retrancher, négocier avec lui en tout point.
On y construit et répare avec les savoirs des architectes praticien·nes, des théoricien·nes et historien·nes, des ingénieur·es structures, d’écologues, de sociologues, mais aussi avec des maçon·nes, des charpenti·ères, des électricien·nes et des constructeur·ices terre crue et paille porteuse. Tout ce petit monde passe et vit un temps ici. Tout ce petit monde fait la cuisine. Et nettoie, tour à tour, les toilettes.
Dominations
Selon leur propre récit, les dominants auraient les diplômes, la culture, les moyens, et l’intelligence nécessaire à la direction du monde – les rendant légitimes à devenir présidents, PDG, patrons, recteurs, rentiers et préfets. Mais, pour une raison bien trop évidente, ces mêmes dominants, à qui tout profite aujourd’hui, semblent aussi très aveugles au monde qui les entoure, très inconscients et incapables, très faibles, fragiles et hésitants, dès lors qu’il s’agit de voir les hiérarchies sociales en place. À l’évocation de ce sujet, les choses se renversent. Tout leur paraît comme naturalisé, essentialisé. Subitement, le monde n’est plus du tout une « start-up nation » où tout projet est accessible à qui veut s’en donner les moyens : il est ce qu’il est, ce qu’il a toujours été et ce qu’il sera toujours. Indiscutable. Universel. Les choses seraient à leur place – mécanisme de protection individuel bien utile à la poursuite des systèmes de domination en place.
Ce n’était pas que pénible car ridicule. C’était pénible tout court.
Dans ce contexte, c’est logique, on a revu nos salaires. Depuis 2028, il n’y a plus ni séparation entre « maître·sses de conférences » et « professeur·es » ; ni non plus de catégories « A », « B », « C » pour trier les torchons des serviettes. On a remisé ces vieilles boites au rayon des antiquités gênantes. Il n’y a plus de distinction sociale (lire domination sociale), plus d’« avancement de carrière » (lire domination générationnelle). Tout le monde faisant tout, on a aussi arrêté de valoriser l’intellectuel aux dépens du manuel. Comme L214 le faisait déjà depuis belle lurette [2], on a lissé tous nos salaires, sans aucune distinction de niveau d’étude. En clair : on a toustes le même revenu. Point. Chacun·e choisit ses engagements dans l’école en fonction de ses capacités et de ses envies. Les heures sont comptées et tout engagement supplémentaire est rémunéré de la même façon pour tout le monde.
Et ce dont personne ne veut ? Soit on se le répartit, soit on le prend de façon tournante. Par exemple, croyez-le ou non, dès 2028, plus personne ne voulait être directeur·ice ! Étonnant, non ? Alors, on s’est partagé la tâche. Tout comme pour les toilettes.
Mais égal n’est pas équitable. Alors, suite aux discussions du printemps 2029, on a ajouté des primes, sur base des situations de chacun·e : une prime pour le personnel avec enfant(s) à charge, une autre pour les situations de handicap – ce genre de choses. Et aussi une petite prime quand même pour compenser l’investissement dans les études. Fair play. Mais les écarts de rémunération qui en découlent ne mènent pas du SMIC à son quadruple, comme c’était le cas dans les années 2010. Ce sont des différences mineures.
Françoise Vergès, elle, savait déjà tout ça en écrivant son livre. C’est une déception de ma part dont je témoigne. À sa lecture, j’ai cru naïvement, que montrer la réalité des choses pourrait suffire. C’est parfois vrai. Parfois pas. Ce n’est que plus tard, que j’ai retrouvé, toujours chez elle, les mots qui me manquaient initialement. Dans son ouvrage Une théorie féministe de la violence [3], elle l’écrit sans ambiguïté : « les clauses du contrat racial et du contrat sexuel fondées sur l’extraction et la prédation étaient au vu de celles et ceux qui voulaient voir »[4].
Ainsi la question est-elle autre.
Maisonnée
Notre école d’architecture est une forme de maisonnée. Les étudiant·es n’y sont plus en compétition, en notation permanente, dans des cursus-tunnels. Chacun·e entre, reste, participe à la vie collective, apprend et transmet à son tour. Les conditions de diplomation sont doubles : d’un côté, l’élève doit se sentir prêt·e à quitter la maisonnée, et, d’un autre côté, un collectif pluriel, transdisciplinaire et transgénérationnel, composé sur mesure, doit estimer qu’iel est prêt·e à le faire.
Plurielle, imparfaite, notre maisonnée n’est pas libérée de l’oncle puant, de la tante toxique, du chat grognon et du vieux robinet qui fuit. Mais l’anxiogène de l’époque s’y dilue plus efficacement qu’ailleurs ; on voit mieux, individuellement et collectivement, comment on va tenir bon dans les temps qui s’annoncent. Ça n’a pas signé automatiquement la fin du patriarcat, du capitalisme-colonial et de l’effondrement de l’état de santé du Système-Terre. Mais au moins, on peut se regarder dans le miroir un peu plus dignement qu’avant.
Je vois bien que les dominants de mon établissement n’auraient aucune envie, aucun intérêt à ce qu’advienne un tel scénario.
Voilà l’école dont je souhaiterai pouvoir faire partie, pour moi-même. Une école capable de troubler nos habitudes de genre, de classe, de race. Une école qui commence par se regarder elle-même, froidement, et se considère elle-même comme le premier champ de bataille à investir pour renverser le devenir (abo)minable de notre époque.
Ou, comme l’écrivait Silvia Federici : « il n’y a de commun possible que si nous refusons de fonder notre vie et notre reproduction sur la souffrance des autres, que si nous refusons de considérer que nous sommes ‘à part’ »[5].
Texte
Babba, enseignant·e dans une école d'architecture
Remerciements de l’auteur.rice
Merci à B.G., à M.R., à E.C., V.C. et à J.E. pour leurs retours et encouragements.
Edition
Illustration
Notes
[1] Françoise Vergès (2019), Un féminisme décolonial, La Fabrique.
[2] « [chez L214] c’est tout le monde, sans distinction, qui contribue avec ses actions, à sa manière, à l’action globale de l’association. Chaque poste est important. Raison pour laquelle nous sommes d’ailleurs toutes et tous payés rigoureusement le même salaire – c’est un salaire unique, basé sur le salaire médian national. Il n’y a pas d’avancement de carrière ni de différenciation entre les personnes – tout juste une prime pour celles et ceux qui habitent Paris et ses alentours, la ville étant bien plus onéreuse que le reste de la France. » Brigitte Gothière, « S’engager c’est un chemin de résilience », L’Amorce, n°2, pp.11-21.
[3] Françoise Vergès (2020), Une théorie féministe de la violence, La fabrique.
[4] (p.132, je souligne).
[5] Silvia Federici, Point zéro : propagation de la révolution. Salaire ménager, reproduction sociale, combat féministe, éditions ixe, 2016, trad. Damien Tissot et Oristelle Bonis, ici légèrement modifiée par l’auteur.rice, p.228.