Introduction
Parfois récupéré par les extrême-droites occidentales, le biorégionalisme est un courant controversé. Topophile propose une série de trois articles de ses principaux penseurs contemporains ainsi que ses fondateurs, montrant que le biorégionalisme n'a rien de commun avec ce que l'extrême droite a cherché à laisser entendre dans sa vision du terroir ou de l'architecture traditionnelle. Les deux premiers volets ont été initialement publiés en 2025 dans le deuxième numéro de la revue Bifurcation/s, intitulé Ecologie et conservatisme. Nous les republions ici avec l'aimable autorisation de Paolo Stuppia, qui retrace dans cette introduction l'histoire des malentendus et des amalgames issus d'offensives réactionnaires pour s'approprier la perspective biorégionale.
Le biorégionalisme, courant éco-anarchiste né en Californie dans les années 1970, marqué à la fois par sa proximité avec l’écologie profonde (deep ecology) en raison de son écocentrisme [1] et par ses racines dans la contre-culture des sixties [2], connaît aujourd’hui un important regain de popularité, notamment en France. Sa principale proposition théorique repose sur la création de « biorégions », des unités territoriales nouvelles « où vivent certaines espèces végétales et animales interconnectées entre elles, ainsi que d’autres caractéristiques naturelles (souvent définies par les bassins versants) et des valeurs culturelles que les humains développent pour vivre en harmonie avec ces systèmes naturels » [3].
Ces biorégions, dans l’idéal, sont autonomes les unes par rapport aux autres, tout en coopérant : des « territoires du vivant » – pour reprendre le titre d’un ouvrage-manifeste de 2018 [4] – uniques, résilients et auto-suffisants (dans la mesure du possible), mais ouverts sur le monde.
Pourtant, dès les années 1980, certaines franges de l’extrême-droite européenne se sont saisies du concept de « biorégion » en le détournant. D’après le chercheur Blair Taylor, c’est également le cas un peu plus récemment outre-Atlantique : des partisans de Trump se revendiqueraient actuellement des thèses biorégionalistes pour promouvoir le suprémacisme blanc, dans un « mélange de cooptation cynique et de convictions sincères » [5]. L’écocentrisme est évacué et le préfixe « bio- » est ramené à une autochtonie du sang et de la race, débouchant sur un régionalisme identitaire. La critique du centralisme étatique se mue en une mise en cause du Deep State, à l’exception des corps régaliens, qui demeurent des alliés potentiels. Les traditions locales deviennent les symboles anti modernes d’un paradis perdu et à reconquérir. La défense de la nature est transformée en une rhétorique de la pureté et de l’exclusion, visant à légitimer un ordre social jamais contesté, hiérarchisé, patriarcal, ethniquement homogène.
Si cela ne surprend guère – au fond, plusieurs recherches déjà anciennes montrent que la récupération est l’une des marques de fabrique des offensives néo-conservatrices à l’oeuvre depuis l’après-1968 [6], l’étonnement est plus fort lorsque les mésinterprétations et instrumentalisations viennent du camp adverse. En France, depuis le début des années 2000, des militants et chercheurs proches de la gauche radicale ont en effet commencé à leur tour à critiquer le biorégionalisme d’outre-Atlantique, en pointant de supposés péchés originels. La contestation d’un progrès scientifique destructeur du vivant, l’intérêt pour les spiritualités païennes ou pour les limites naturelles d’un territoire, l’organisation décentralisatrice préconisée pour le monde à venir ont été tour-à-tour qualifiées d’« ambigus », « confusionnistes », « obscurantistes », lorsqu’ils ne sont pas érigés en symboles d’un tournant idéologique réactionnaire, qui peut être résumé par la formule du politiste Jean Jacob « le biorégionalisme : de la Nouvelle Gauche à la Nouvelle Droite » [7].
La critique du colonialisme occidental, c’est-à-dire les références aux cultures, dénominations et modes d’organisation localisés précédant l’arrivée des Européens, clé de voûte du biorégionalisme d’outre-Atlantique, est par exemple régulièrement passée sous silence au profit des collusions supposées avec une vision identitaire de l’autochtonie ; de même que la nature de la critique de l’État. Ainsi, une carte de l’Europe divisée en « nations émergentes » au sens des régionalismes en vogue dans les années 1970 (Bretagne, Écosse, Pays Basques…), parue en 4e de couverture d’un numéro du journal CoEvolution Quarterly consacré aux biorégions en 1982 [8], a été présentée comme un symbole de la collusion des théoriciens du courant avec l’extrême- droite, en présentant les débats théoriques autour des « lieux », « territoires » et (bio-)« régions » dans un sens contraire à celui voulu par les auteurs.
Il ne s’agit là que d’un exemple de mésinterprétation parmi d’autres à la gauche de l’échiquier, qui s’alimente de deux biais principaux : en premier lieu, il s’agit moins d’attaquer des idées en tant que telles que les individus qui les portent, en procédant par le soupçon et l’amalgame, et non par la démonstration argumentée ; ainsi par exemple un ouvrage du politiste Jean-Marc del Percio-Vergnaud dépeignant le biorégionaliste Peter Berg en « pseudo-anarcho-écologiste » réactionnaire, à la limite de l’antisémitisme et du « racisme anti-noir » [9]. Cette manœuvre est réalisée sur la base d’une rhétorique qui essentialise la modernité, considérant par exemple que la non-modernité ne peut pas être porteuse de progrès, par principe et sans qu’il soit nécessaire de se poser la question. En deuxième lieu, un manque de traduction, encore bien réel à l’heure d’Internet. Ainsi, dans un article de 2011 paru dans la revue anarchiste Réfractions, Philippe Pelletier affirme de manière erronée que le journal de Berg s’appelle Raise the Stakes, « que l’on peut traduire par « Dressez des bornes ». Comment interpréter ces bornes ? Doit-on y mettre les bornes territoriales, les frontières ? Un tel programme s’éloigne en tout cas du fameux « ni patrie, ni frontières » brandi par les révolutionnaires et les anarchistes » [10]. Or, l’expression en anglais signifie en réalité « faire monter les enjeux », ce qui n’a donc rien de commun avec la traduction proposée, qui est à charge.
À l’exemple des raccourcis les plus courants, le fait de prétendre qu’Hitler était végétarien et qu’il défendait la cause des animaux [11], à l’instar du philosophe Luc Ferry insinuant que le nazisme proposait l’une des « législations les plus élaborées que l’humanité ait connues en matière de protection de la nature et les animaux » [12]. La juriste Élisabeth Hardouin-Fugier montre pourtant que la loi du 24 novembre 1933 sur la protection animale relevait surtout de la propagande, étant aussi peu appliquée que la plupart des lois de ce régime, et que c’est de toute manière en Angleterre que se trouvait le cadre le plus protecteur [13]. Une autre manière de jeter la suspicion est de montrer qu’un parti comme le Rassemblement National s’est intéressé au biorégionalisme, sans préciser que c’est sous la forme d’un localisme souverainiste qui n’a rien de commun avec le projet initial sinon le nom. Des évènements ponctuels tels qu’une publication, un dialogue ou une rencontre sont montés en épingle, sur un ton plus accusateur qu’argumentatif. Par exemple, le fait que l’un des textes fondateurs du biorégionalisme ait été republié en 1977 dans les colonnes de The Ecologist, dirigée par l’écologiste conservateur Edward Goldsmith, en dépit du fait que cette revue a bien pu aussi publier des textes de Murray Bookchin. Ou encore un entretien accordé par Peter Berg à Alain de Benoist au début des années 2000 [14]. Serge Latouche et le sociologue Alain Caillé furent victimes des mêmes stratégies « métapolitiques », qui consistent à affaiblir la gauche en laissant penser qu’elle est de droite ou qu’elle est infiltrée par des individus de droite.
Texte Paolo Stuppia
Illustration Léa Ravel
Edition Sarah Ador, Florent Paoli
Publication originale Peter Berg, Martin A. Lee, Paolo Stuppia, « Biorégionalisme : les terme de la controverse », Bifurcation/s, n°2, 2025, p. 39-47.
Notes
[1] Bron Taylor, « Deep ecology and its social philosophy : A critique », in Eric Katz (dir.), Beneath the surface : Critical essays in the philosophy of deep ecology, Cambridge, Mass, MIT Press, 2000.
[2] Alice Gaillard, Les Diggers. Révolution et contre- culture à San Francisco (1966-1968),Montreuil, L’Échappée, 2014.
[3] Planet Drum Foundation, Mission Statement, 2011.
[4] Mathias Rollot, Les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Paris, François Bourin, 2018.
[5] Blair Taylor, « Alt-right ecology : Ecofascism and far right environmentalism in the United States », in Bernhard Forchtner (dir.), The far right and the environment, London, Routledge, 2019.
[6] La reprise des thèses gramsciennes de l’hégémonie culturelle en étant le symbole ultime, comme le montrait déjà Pierre-André Taguieff au milieu des années 1990. Pierre-André Taguieff, Sur la Nouvelle Droite, Paris, Descartes & Cie, 1994.
[7] Jean Jacob, « Le biorégionalisme, de la nouvelle gauche à la nouvelle droite », La Pensée, n°350, 2007.
[8] https://wholeearth.info/p/coevolution-quarterlywinter-1981
[9] Jean-Marc del Percio-Vergnaud, Quête du Graal post-moderne et temps des tribus : une nouvelle révolution conservatrice, Paris, Éditions Matériologiques, 2015, p. 527-530.
[10] Philippe Pelletier, « “Indigènes de l’univers”. Des anarchistes et le territoire », Réfractions, n°21, 2008, p. 11-22.
[11] Mathias Rollot, Les Territoires du vivant. Un mani feste biorégionaliste, Paris, François Bourin, 2018.
[12] Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Paris, Gallimard, 1992, p. 25.
[13] Élisabeth Hardouin-Fugier, « La protection législative de l’animal », Écologie politique, vol. 24, n°1, 2002, p. 51-70.
[14] Paolo Stuppia, « Ré-habiter la Terre. Cinquante ans d’utopies biorégionalistes », Développement durable et territoires. Économie, géographie, politique, droit, sociologie, vol. 13, n°2, 2022.