Introduction
Stop chef d’œuvre ! Ce n’est pas une surprise pour celles et ceux qui sont familiers de l’œuvre de ce géographe, mondialement célébré, Élisée Reclus (1830-1905), ses écrits sont ciselés, ses propos mûrement réfléchis, ses idées toujours novatrices et en avance sur son temps, c’est pour cela qu’elles nous parlent encore ! On le présente comme « géographe », c’est en effet le domaine dans lequel il excelle, mais sa vision est si ample, qu’il ne cesse d’y ajouter l’histoire, l’anthropologie, l’étude comparée des cultures et la politique. On le qualifie d’« anarchiste », c’est ce qu’il revendique. Voyageur, explorateur, observateur, il pratique la géographie avec les pieds, lit énormément, et en diverses langues, enseigne un temps à l’université libre de Bruxelles, condamné à l’exil après la Commune de Paris (1871), il réside en Suisse, où il rédige son impressionnante Nouvelle Géographie universelle en dix-neuf volumes, puis à Bruxelles, où il publie L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique en 1897 et termine L’Homme et la Terre en six volumes, qui paraitront après sa mort.
Joël Cornuault a créé et animée durant des années les Cahiers Élisée Reclus (59 numéros et trois hors-série, 1996-2006), exhumé les articles de Reclus sur « le sentiment de la nature » parus dans La Revue des Deux Mondes, réédité Histoire d’un ruisseau (1868) et Histoire d’une montagne (1880), publié plusieurs ouvrages sur Reclus (Élisée Reclus, géographe et poète, 1995 ; Élisée Reclus, étonnant géographe, 1999 et Élisée Reclus. Six études en géographie, 2008), c’est dire si sa connaissance de l’œuvre de Reclus est approfondie et subtile.
Son anthologie rassemble vingt-cinq textes, classés chronologiquement de 1855 à 1905, offrant un remarquable aperçu de l’éventail des apports du géographe-anarchiste. Reclus rend compte de l’important Man and Nature, or Physical Geography as Modified by Human Action de George P. Marsh, publié en 1864 : « Le livre de Marsh est une sorte d’enquête détaillée, mais trop dépourvue de méthode, sur la manière dont l’homme a remplis ses devoirs de conservation et d’amélioration à l’égard de la terre qu’il habite. Il ressort de cette enquête que sur un grand nombre de points les travaux humains ont encore malheureusement pour résultat fatal d’appauvrir le sol, d’enlaidir la nature, de gâter les climats. » Il fait connaitre Patrick Geddes au public français, c’est un ami qui n’était pas « riche d’écus, mais il était riche d’intelligence et de bonne volonté » et comme lui, soucieux des inégalités socio-économiques qu’il combattait. Plusieurs articles concernent la jeunesse, il se préoccupe des enfants, les « grands souffre-douleurs » de trop d’adultes, il conseille aux jeunes de voyager, de participer à des actions sociales, de miser sur un idéal : « En lui montrant un avenir de solidarité et de dévouement, nous lui jurons que dans cet avenir toute trace de pessimisme aura disparu des esprits. ‘Donnez-vous !’ Mais ‘pour se donner, il faut s’appartenir’. » En 1897 il revient sur son engagement de Communard et donne une image moins glorieuse de la Commune, il est temps, dit-il, de « dire la vérité » : « Je puis donc affirmer que, pendant les premiers jours de la Commune, l’organisation militaire fut aussi grotesque, aussi nulle qu’elle l’avait été pendant le premier siège, sou la direction du lamentable Trochu. Les proclamations étaient aussi ampoulées, le désordre aussi grand, les actes aussi ridicules. » Sa lucidité rétrospective ne l’empêche pas de considérer que la Commune est un idéal qui mérite encore d’être soutenu.
La grande originalité de cette anthologie consiste à associer des textes théoriques sur ce qu’est la géographie, son enseignement, sa place dans l’analyse géopolitique du monde et des articles, plus factuels, sur le végétarisme, la défense des animaux, le rôle essentiel « des grandes villes de France » toujours à l’ombre de l’omniprésente capitale qui centralise tout en elle jalousement, sur les méfaits du patriotisme et des frontières, alors que « le vaste monde nous appartient, et nous appartenons au monde. » Dans un texte posthume, il réitère sa foi en les jeunes : « Le temps est déjà venu des écoles révolutionnaires et de la science émancipée, et nous avons confiance dans les jeunes, décidés à couper enfin le câble qui nous rattachait à la religion de la servitude et du miracle. » Écriture limpide, formules originales, convictions affirmées, les écrits d’Élisée Reclus appellent à la relecture. Pour le plaisir.
Élisée Reclus, Un anarchiste en géographie, anthologie composée, présentée et annotée par Joël Cornuault, « Poche », L’Échappée, 2026, 240 pages, 14 euros.